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Espionnage et trahisons : la capture de Nicolas Maduro analysée par un ex-agent de la CIA

Espionnage et trahisons : la capture de Nicolas Maduro analysée par un ex-agent de la CIA

Un long et un méticuleux travail de surveillance. La capture de Nicolas Maduro n’a été possible qu’après des mois de préparation. Une opération pensée avec soin : dès le mois d’août, la CIA avait envoyé une équipe sur place dans le but d’espionner le chef d’Etat vénézuélien. Cette observation aurait permis de « localiser Maduro et de comprendre comment il se déplaçait, où il vivait, où il voyageait, ce qu’il mangeait, ce qu’il portait, quels étaient ses animaux de compagnie », a expliqué samedi 3 janvier le général Dan Caine, chef d’état-major des armées, lors d’une conférence de presse. Un savoir-faire maîtrisé de longue date par la CIA, habituée des opérations clandestines en Amérique du Sud dans les années 1950. Mais derrière la réussite opérationnelle, l’affaire cache une fragilité politique profonde du renseignement américain. Entretien avec un ancien officier de renseignement de l’Agence, Glenn Carle, auteur de The Interrogator: An Education.

L’Express : La capture de Nicolas Maduro frappe par son ampleur et son efficacité. En tant qu’expert, qu’en pensez-vous ?

Glenn Carle : Exécuter une opération comme celle-ci relève de compétences avant tout techniques. La réaliser repose sur deux piliers : la qualité des sources à l’intérieur du pays, et les moyens que l’on souhaite lui dédier. Les Etats-Unis avaient les deux, et les ont mobilisées. Ce type d’action est impressionnant, mais pas inédit. A l’époque de la « guerre contre la Terreur » (je mets bien les guillemets autour de l’expression), il nous a suffi d’une centaine d’officiers de la CIA, coordonnant quelques avions de chasse et bombardiers, pour contribuer à renverser les talibans en Afghanistan. Tout cela en deux ou trois semaines. L’ampleur de l’opération de la capture de Maduro n’est donc pas nouvelle. Mais elle nécessite des moyens que personne d’autre ne possède, à part peut-être les Russes. Les Chinois les ont peut-être, mais n’en ont pas fait la démonstration jusqu’ici. On perçoit encore une fois que la plupart des pays ont des moyens inférieurs à ceux de Washington. Ils restent le gorille dans un magasin de porcelaine.

Selon plusieurs médias américains, un informateur de la CIA placé au sein du cercle rapproché de Nicolas Maduro a facilité son arrestation. Comment est-ce possible ?

Il est évident que la CIA possède des sources remarquables au sein du pouvoir vénézuélien. Je ne peux pas dire qui a renseigné l’Agence sur le quotidien de Maduro, mais, d’après mon expérience, la meilleure source possible est une figure à laquelle on ne pense pas automatiquement. Il s’agit presque toujours de la secrétaire ou de l’adjoint personnel de la cible. Ce sont des personnes qui savent tout sur leur employeur. Avec qui il sort, travaille, dort. Elles permettent de reconstituer précisément l’emploi du temps de la cible, ce qui aide ensuite à planifier l’opération.

Une réplique de la résidence du couple de Maduro aux Etats-Unis a été utilisée par les forces spéciales en amont de l’opération. Est-ce commun ?

C’est très classique. Anticiper les conséquences de ce type d’opération est presque impossible, car il y a énormément de variables. Mais quand on la prépare, on entend réduire les risques au maximum. On répète toujours l’action planifiée un nombre incalculable de fois, en essayant de prévoir les variations possibles des problèmes qui surviendront certainement sur le terrain. Avoir des modèles réels ou réduits des lieux où l’action va se dérouler est une chose assez classique. Tous les militaires font ça. A mon sens, cette opération au Vénézuela tient davantage d’une opération militaire que d’une action de renseignement. Le kidnapping de Maduro est ce que l’on appelle une « covert action », une « opération clandestine », ou une « action directe ». A l’inverse des opérations sous couverture, qui ont seulement pour but de recueillir des renseignements, les « covert actions » entendent changer la réalité sur le terrain. Saisir un gouvernement, détruire secrètement quelque chose. Dans l’imaginaire collectif, il s’agit de la raison d’être de la CIA. Mais ce n’est pas le cas : ces actions de subversion ne constituent qu’une part minime du champ couvert par l’Agence et sont ordonnées par le politique. La CIA est avant tout un service de renseignement.

Cela indique-t-il une rupture dans le comportement et la politique de la CIA ?

Si l’on regarde les soixante dernières années, nous avons clairement changé d’époque. L’âge d’or des « covert actions » (des actions clandestines) de la CIA était les années 1950. L’homme qui m’a fait entrer dans la CIA avait organisé le renversement du gouvernement du Guatemala. Croyez-le ou non, mais c’était un homme adorable. A cette époque, l’Agence passait son temps à renverser des gouvernements ! A la fin des fins, chacune des opérations a d’ailleurs été un désastre.

L’opération a été notamment favorisée par une panne de courant qui a plongé le Venezuela dans le noir. Une cyberattaque américaine est évoquée pour l’expliquer. Pensez-vous que cela puisse être le cas ?

Je pensais aussi à une autre méthode. Les Etats-Unis pourraient avoir utilisé ce que l’on appelle une IEM, un dispositif à impulsion électromagnétique. Les Russes en ont fait usage au début de leur invasion de l’Ukraine. Les Américains l’ont utilisé à Belgrade quand je travaillais sur la guerre du Kosovo en 1998. C’était fascinant. On fait exploser un objet émettant une force électromagnétique, ce qui a pour résultat de brûler les transformateurs. Cela peut engendrer une panne d’électricité dans une zone assez vaste.

L’enlèvement de Nicolas Maduro a été comparé à celui mené par les Etats-Unis en 1989 avec le général Noriega, au Panama. Sommes-nous dans le même cas ?

La comparaison saute effectivement aux yeux. Le côté vengeance quelque peu personnelle du président contre un « chef d’un narco-Etat » qui insultait d’une manière dédaigneuse le président des Etats-Unis, d’abord. Ensuite, le cas du Venezuela comme celui du Panama est un exemple caricatural de la doctrine Monroe, qui fait de l’Amérique du Sud une zone d’influence des Etats-Unis. Comment ne pas faire le parallèle ? Sauf que… Bush cherchait vraiment à éliminer un homme affreux pour rendre la vie au Panama meilleure et pour s’attaquer au narcotrafic. Trump veut démontrer sa puissance et prendre le contrôle du pétrole. Il impose un contrôle impérial. Bush utilisait la puissance américaine avant tout au service d’un idéal normatif, celui d’un certain ordre international. Non sans défendre ce qu’il considérait être les intérêts vitaux de la nation, c’est vrai. Trump a agi pour imposer sa volonté en vue d’un objectif immédiat imaginaire, purement nationaliste. Il rejette expressément l’ordre actuel et encourage l’exercice brut du pouvoir par la force.

Que pensez-vous de la relation entre les membres de l’Agence et le président ?

C’est catastrophique. Je crois que j’ai été l’une des premières personnes à dire publiquement, en 2015, que Donald Trump avait des associations (pour le moins !) avec les services de renseignement russes. Que l’Amérique était confrontée à une crise existentielle. Cet homme ne fait ni grand cas des lois, ni de la réalité. Je ne suis plus à la CIA, mais quand on y travaille et que l’on fait ce constat, que fait-on ? Doit-on désobéir aux ordres de l’administration ? Les agents sont aujourd’hui confrontés à un dilemme. Si on choisit de désobéir, on est traduit devant la justice, traité en traître, ou renvoyé. Si on continue à faire son travail, on sert quelqu’un qui mine le pays et les valeurs et les lois pour lesquelles on a prêté serment. Il n’y a pas de solution. Quelque part, c’est un âge d’or pour les services de renseignement non-américains, notamment européens.

Que voulez-vous dire ?

Cette situation crée une vulnérabilité effrayante mais délicieuse pour un service étranger. Si j’étais à la place de l’un d’eux, j’irais voir des officiers de renseignement américains, et je leur dirais : « Ce qu’il se passe est terrible ! J’admire votre dévouement. Vous devez souffrir de voir ce qu’il se passe. On voudrait éviter une rupture totale avec l’Europe, qui serait catastrophique pour nous, mais surtout pour les Etats-Unis. » L’officier répondrait : « C’est un drame ! On ne peut rien faire ». Et l’agent de renseignement étranger – disons, un Français -, pourrait répondre : « Si si, il y a une possibilité : si nous, Européens, comprenions ce qu’il se passe à la Maison-Blanche, il y aurait peut-être une possibilité que les Etats-Unis et l’Europe puissent éviter cette rupture. Le choix vous appartient. Allez-vous servir votre pays en me parlant, ou allez-vous suivre les ordres et détruire tout ce que vous avez cherché à défendre dans votre existence ? »

Ce type de manœuvre entre Européens et Américains paraissait encore inimaginable il y a quelques mois…

Nous avons changé d’époque. Trump a été relativement consistant dans sa volonté de créer un monde qui s’articule en sphères d’influence, au lieu du système normatif classique que nous connaissons. Certains s’en réjouissent, notamment dans les pays anciennement dits « en développement ». Mais ce système a existé depuis 1945 au bénéfice de presque tout le monde, y compris de ce que l’on appelle aujourd’hui le Sud global. Certes, cela n’a pas empêché les Etats-Unis de promouvoir leurs intérêts vitaux quand ils l’estimaient légitime. Mais il existait une certaine stabilité. Cet ordre garantissait des accords commerciaux. Des routes maritimes fiables. Mais Trump déteste ce cadre. Il a l’intention d’établir le pouvoir impérial des Etats-Unis sur les Amériques. Pour cela, il accepte que la Russie ait la même place dans sa chasse gardée historique et accepte – toutefois moins ouvertement et de manière moins consistante – la même chose avec la Chine.

Nous allons rapidement – si nous n’y sommes pas déjà – entrer dans un monde de sphères d’influence partagé entre trois grandes puissances. Les Européens en seront une quatrième s’ils parviennent à s’organiser. Le Sud global profitera des rivalités entre les trois grands pour signer des accords avantageux – tout en perdant progressivement de l’indépendance, car ils sont faibles. S’ils ont quelque chose que les Etats-Unis, la Chine ou la Russie veulent, ils devront le céder. Depuis 2012 et l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, et l’arrivée de Trump en 2015, nous sommes face à la fin du monde que nous connaissons depuis 1945.



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Author : Alexandra Saviana

Publish date : 2026-01-06 17:22:00

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