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Drame de Crans-Montana : dans les coulisses de l’Europe des secours

Drame de Crans-Montana : dans les coulisses de l’Europe des secours


Jeudi 1er janvier, dans un immeuble de la rue Joseph II, à Bruxelles. Le Centre de coordination de la réaction d’urgence (ERCC), est en alerte. Dans cette salle de crise tapissée d’écrans qui surveillent la planète 24 heures sur 24, sept jours sur sept, les équipes viennent d’ouvrir un nouveau dossier : « Crans-Montana », du nom d’une station de ski suisse huppée où une catastrophe s’est produite voilà quelques heures à peine. Les membres de la cellule de crise étudient la liste des besoins que les autorités helvètes viennent de leur transmettre : lits de soins intensifs, médecins, capacités de transport médical aérien. Les agents suivent en temps réel ce qu’il se passe, où et quand, puis évaluent la réponse des secours (hélicoptères, ambulances, équipes médicales mobilisées) ainsi que l’impact humain : nombre de victimes, gravité des blessures, capacités hospitalières restantes, transferts de patients, tension sur les lits spécialisés…

« L’ERCC sert à coordonner l’acheminement de l’aide aux pays touchés par une catastrophe, qu’il s’agisse des secours d’urgence, d’expertise, d’équipes de protection civile ou d’équipements spécialisés », résume Eva Hrncirova, porte-parole de la Commission européenne en charge des questions de protection civile. Il s’agit du cœur opérationnel d’un outil méconnu du grand public : le mécanisme de protection civile de l’Union européenne (MPCU), qui dépend de la Commission européenne. Créé en 2001 et renforcé au fil des années, il est doté d’un budget de 3,3 milliards d’euros pour la période 2021-2027. C’est de ce dispositif de solidarité, unique au monde, dont Berne a bénéficié pour organiser le transfert des blessés vers des unités de soins spécialisées hors de ses frontières.

Le Centre de coordination des interventions d’urgence (ERCC) coordonne l’acheminement de l’aide aux pays touchés par une catastrophe, qu’il s’agisse de biens de première nécessité, d’expertise, d’équipes de protection civile ou d’équipements spécialisés.

Car le jour précédent, dans la nuit de la Saint-Sylvestre, à Crans-Montana, la fête s’est transformée en cauchemar. Le Constellation, bar discothèque prisé des jeunes vacanciers, s’est embrasé en un éclair. Le bilan est dramatique : quarante morts – dont neuf Français – et 116 blessés, parmi lesquels de nombreux grands brûlés. « Ce type de feu‑là regroupe tout ce qui fait l’horreur : la brûlure, la jeunesse et les lourdes séquelles. À chaque fois, c’est un événement qui marque l’ensemble du pays touché », constate le lieutenant-colonel Frédéric Harrault, porte-parole de la Sécurité civile française.

Très vite, les hôpitaux valaisans et romands se remplissent, puis des patients sont transférés ailleurs dans le pays. Mais une évidence s’impose : la Suisse ne pourra pas, seule, assurer le traitement de tant de blessés. Le pays dispose d’une quinzaine de lits de soins intensifs spécialisés dans la prise en charge des grands brûlés. La France, elle, en compte une cinquantaine. « Aucun pays au monde n’est en capacité d’absorber seul les 116 blessés, résume Frédéric Harrault. D’autant qu’ils doivent bénéficier très rapidement d’une prise en charge spécialisée – idéalement dans les premières 24 à 48 heures – faute de quoi le risque de décès dans les jours qui suivent augmente fortement ».

Le premier déploiement des « équipes d’évaluation des brûlés »

C’est là que la mécanique bien huilée du MPCU entre en scène pour sauver des vies. Une fois que le Centre de coordination de la réaction d’urgence a analysé la situation, il diffuse, via une plateforme sécurisée, l’appel à l’aide à tous les États membres du dispositif européen. Il s’appuie alors sur le deuxième pilier du dispositif : le réseau de points de contact des différents pays membres, généralement rattachés aux services de protection civile ou de gestion de crise. Ces derniers indiquent ce que leur pays peut offrir : matériels, personnels, transports, etc. Dans le cas du drame suisse, vingt-trois pays européens se sont manifestés. Certains proposant des lits dans leurs services de grands brûlés, d’autres des avions sanitaires ou des équipes spécialisées comme les Burns Assessment Teams (BAT), les équipes d’évaluation des brûlés.

Créées il y a cinq ans, à la suite de l’incendie de la discothèque Colectiv, à Bucarest, en 2015 – qui avait fait 64 morts et révélé les limites de la coordination européenne face aux afflux de grands brûlés –, ces équipes n’avaient encore jamais été déployées sur le terrain. Composées d’au moins un chirurgien, d’un anesthésiste-réanimateur, d’infirmiers et d’un coordinateur, les BAT participent aux soins dès leur arrivée dans les services où les patients ont été admis en urgence et procèdent à un triage médical secondaire. Ce tri repose sur une évaluation fine de la surface brûlée, de la profondeur des lésions et de l’état des organes vitaux, afin de décider qui peut supporter un transfert aérien, vers quel type de plateau technique et avec quel niveau d’assistance pendant le vol. « Leur mission est de se rendre sur place le plus rapidement possible pour déterminer qui doit être déplacé, quels services peuvent les accueillir et les suivre sur le long terme, car les soins des grands brûlés peuvent durer des mois », résume Frédéric Harrault.

38 patients évacués, dont 16 en France

Dans le cas de Crans-Montana, la séquence a été plus chaotique. Avant même l’activation du MPCU, des hôpitaux suisses avaient déjà appelé des établissements français. « Comme nous avons constaté dès le jeudi 1er janvier l’arrivée de patients en France, nous nous sommes autosaisis et avons directement proposé une équipe BAT à Bruxelles », raconte le lieutenant-colonel Harrault. L’Europe a ensuite proposé son aide à la Suisse, qui a accepté le soir même. « C’est pour cette raison que notre BAT est arrivée le vendredi matin seulement », poursuit le porte-parole de la Sécurité civile française. Sur le terrain, l’équipe française se rend d’abord à Sion, où l’évaluation révèle que les victimes peuvent être traitées sur place. Elle se replie alors vers Lausanne, où elle identifie davantage de patients pouvant être acheminés ailleurs en Europe. « Identifier le bon endroit alors que le temps est compté constitue la principale difficulté », confirme Frédéric Harrault.

Finalement, l’opération a été un succès. « L’ERCC a coordonné l’évacuation médicale de 38 patients vers quatre pays : sept vers la Belgique, seize vers la France, huit vers l’Italie et sept vers l’Allemagne », détaille Eva Hrncirova. La répartition s’est faite en fonction de critères médicaux, mais aussi en tenant compte de la distance, de la langue et parfois des attaches familiales. Cinq pays ont assuré le transport sanitaire, depuis la Suisse ou d’autres hôpitaux européens : la France, l’Italie, le Luxembourg, la Roumanie et la Suisse elle‑même.

38 victimes ont été transportées et accueillies dans des hôpitaux des États membres de l'UE. 16 en France, 8 en Italie, 7 en Belgique et 7 en Allemagne. 5 pays ont assuré le transport : la Suisse (20 personnes), la Roumanie (8), l'Italie (7), le Luxembourg (2) et la France (1).38 victimes ont été transportées et accueillies dans des hôpitaux des États membres de l’UE. 16 en France, 8 en Italie, 7 en Belgique et 7 en Allemagne. 5 pays ont assuré le transport : la Suisse (20 personnes), la Roumanie (8), l’Italie (7), le Luxembourg (2) et la France (1).

Ces évacuations ont aussi mobilisé le troisième pilier du dispositif : la réserve stratégique baptisée rescEU. Financée et gérée en partie par la Commission européenne, elle comprend notamment des avions de lutte contre les incendies, des avions sanitaires et des stocks médicaux d’urgence mobilisables. « Depuis 2019, les choses se sont accélérées, notamment à cause des feux de forêt puis du Covid-19. RescEU est monté en puissance : auparavant chaque pays offrait son équipement, désormais, l’Europe se dote elle-même de moyens d’action, hébergés par les États membres, mais activés par l’Union européenne », souligne Frédéric Harrault.

Un mécanisme ouvert au monde

Depuis sa création, le MPCU a déjà été activé plus de 800 fois pour répondre à des catastrophes au sein et hors de l’UE : incendies de forêt, inondations, séismes, pandémies, crises de réfugiés. L’opération suisse s’inscrit dans une série de drames similaires : en mars 2025, le mécanisme avait été déclenché après l’incendie d’une discothèque à Kočani, en Macédoine du Nord, là aussi pour organiser des évacuations de grands brûlés.

À chaque fois, le mécanisme permet de déployer en quelques heures des équipes et des moyens coordonnés, alors même que les systèmes de santé des pays touchés sont sous tension. Le MPCU prend en charge une partie significative des dépenses de transport et des coûts opérationnels : jusqu’à 75 % pour les États membres. Pour les autres, une partie des frais de transport est prise en charge par solidarité et les soins prodigués aux patients sont d’abord assumés par les États d’accueil, mais ils sont ensuite réglés par des accords bilatéraux et les régimes d’assurance maladie.

Outre les 27 pays de l’Union européenne, dix Etats tiers participent au MPCU : l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, l’Islande, la Macédoine du Nord, la Moldavie, le Monténégro, la Norvège, la Serbie, la Turquie et l’Ukraine. Mais pas la Suisse. Berne discute depuis plusieurs années de la possibilité d’adhérer formellement à ce mécanisme, mais le Conseil fédéral a décidé, en novembre 2025, de repousser cette adhésion. Motif invoqué : les bases légales actuelles ne le permettraient pas et le gouvernement suisse préfère attendre une révision du règlement de l’UE.

Pourquoi la Suisse en a-t-elle bénéficié ?

Pourquoi ce report n’a-t-il pas empêché la Suisse de bénéficier de l’activation du dispositif comme pays tiers ? Tout simplement parce que le règlement européen prévoit ce cas de figure. En effet, tout pays au monde peut solliciter le MPCU en cas de catastrophe majeure. Cela a été le cas pour des évacuations médicales d’Ukrainiens vers l’Europe dès mars 2022, ou pour envoyer des équipes de secours après les séismes en Turquie et en Syrie en février 2023. C’est cette disposition qui a permis à la Suisse d’en bénéficier.

Le coût d’une adhésion est évalué à environ 10 millions de francs suisses (9,6 millions d’euros) par an. En échange, la Suisse bénéficierait d’un accès systématique au mécanisme, d’un droit de codécision, d’une participation aux capacités communes, ainsi que d’un accès élargi aux réseaux des États participants. Du côté helvète, on relativise l’enjeu. « La qualité de membre à part entière n’aurait rien changé dans le cas présent pour la Suisse du point de vue de l’aide médicale », a récemment assuré Philippe Boeglin, porte-parole de l’Office fédéral de la protection de la population auprès de nos confrères du Temps.

Une Europe basée sur la solidarité

Mais maintenant que les blessés sont pris en charge, une discussion plus politique se profile déjà à Bruxelles et à Berne, afin de déterminer la place de la Suisse dans ce dispositif qu’elle hésite à rejoindre, mais qu’elle vient d’utiliser dans sa dimension la plus concrète, celle qui consiste à partager des lits de réanimation et des équipes médicales. « Ce mécanisme est basé sur le devoir de solidarité, inscrit noir sur blanc dans les traités européens, rappelle le lieutenant-colonel Harrault. C’est cette Europe basée sur la solidarité qui fait notre force ».

Crans-Montana offre ainsi un rare instantané d’une Europe qui fonctionne comme elle a été pensée sur le papier : solidaire, avec une mutualisation volontaire de moyens, où un pays débordé peut s’appuyer sur les autres sans renoncer à sa souveraineté. Derrière les sigles et les acronymes administratifs de l’Union européenne se cache une réalité très simple : des médecins qui se relaient dans des unités surchauffées, des logisticiens qui dénichent des avions à la dernière minute, des administrations qui acceptent de prendre en charge des patients qu’elles n’avaient jamais vus. Une Europe bureaucratique, peut-être, mais qui, certains jours, se transforme en salle d’urgences commune… et fonctionnelle.



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Author : Victor Garcia

Publish date : 2026-01-08 10:45:00

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