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« Là-bas, ils ne connaissent pas le mot décroissance » : l’économie américaine vue par Augustin Landier et David Thesmar

« Là-bas, ils ne connaissent pas le mot décroissance » : l’économie américaine vue par Augustin Landier et David Thesmar

L’un est professeur à HEC, l’autre au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Ensemble, ils forment l’un des duos d’économistes les plus iconoclastes du moment, et sont les coauteurs du Prix de nos valeurs ou de Dix idées qui coulent la France (Flammarion). Chaque mois, Augustin Landier et David Thesmar vont analyser en exclusivité pour L’Express l’actualité économique. Pour début 2026, le tandem transatlantique nous explique pourquoi les droits de douane de Donald Trump n’ont pas mené l’économie américaine – et mondiale – à la catastrophe annoncée. Ils évoquent aussi le risque d’une bulle IA et constatent le fossé grandissant entre Etats-Unis et Europe.

L’Express : En avril dernier, Donald Trump annonçait un relèvement massif des droits de douane à l’encontre des partenaires des Etats-Unis. De nombreux experts assuraient alors que le pays court à la catastrophe économique, et le monde à un chaos commercial. Neuf mois plus tard, il n’en est rien…

David Thesmar : Dans la littérature académique, les études ne trouvent pas de gros gains économiques liés à l’ouverture des échanges internationaux, en tout cas dans les modèles économiques standards. Si l’on se fie à ces modèles, le fait d’augmenter les droits de douane, même avec l’ampleur décidée par Trump, ne pouvait donc qu’avoir des effets limités.

Augustin Landier : Effectivement, des économistes comme Arnaud Costinot, un collègue de David au MIT, ont montré dans les années 2010 que les bénéfices de la mondialisation pour un pays comme les Etats-Unis sont plus limités qu’on ne le pensait. Les économistes d’obédience classique ont du mal à assumer les conclusions de ces travaux récents : le consensus défendu par le FMI, les Banques centrales et les institutions internationales continue de mettre en avant l’importance économique du multilatéralisme. De nombreux observateurs sont donc étonnés que le protectionnisme trumpiste ne grippe pas plus l’économie et la Bourse, mais au fond ce n’est pas si surprenant que cela.

D.T. Pour le dire autrement, l’épisode sur les droits de douane a démontré que l’économie mondiale est beaucoup plus plastique qu’on ne l’imagine. Si vous cassez des chaînes de valeurs, les produits prennent d’autres chemins et les circuits se rebranchent.

A.L. Ce qui est remarquable, c’est la vitesse à laquelle l’économie cicatrise. C’est un peu la répétition du Covid-19. Une fois de plus, on s’aperçoit que les liens commerciaux se reforment rapidement dans des économies décentralisées. En outre, Trump n’a fait qu’appliquer son programme. Les entreprises avaient constitué des stocks élevés en prévision, ce qui a amorti le choc. Les marchés financiers, eux, ont été affolés par les tableaux enfantins brandis par le président américain. Mais passé la panique boursière d’avril, ils se sont convaincus que derrière la caricature des discours, le pragmatisme prévaudrait. L’optimisme est revenu, et la crainte d’une poussée inflationniste dans le pays s’est estompée.

D.T. La politique de Trump rappelle celle de Richard Nixon qui, au début des années 1970, avait augmenté les tarifs douaniers, creusé le déficit budgétaire, tout en tordant le bras du patron de la Fed, Arthur Burns, pour qu’il baisse les taux. L’inflation avait alors repris de plus belle. Les marchés, aujourd’hui, ne pensent pas sérieusement qu’on reviendra aux années 1970. Ils se disent que même si Trump place à la tête de la Réserve fédérale un président très politique, celui-ci pourra être mis en minorité par les autres gouverneurs. Par ailleurs, il y a de fortes chances que la Cour suprême casse la hausse des droits de douane. Les parieurs de la plateforme Polymarket évaluent cette probabilité à 70 %.

Le PIB des Etats-Unis a progressé de 4,3 % au 3e trimestre 2025, une hausse bien supérieure aux attentes, comme au trimestre précédent. Les investissements dans l’intelligence artificielle tirent l’essentiel de cette croissance. Craignez-vous l’éclatement d’une bulle IA?

A.L. Deux scénarios possibles coexistent. Soit l’IA atteint rapidement un plateau, avec certes des gains de productivité notables dans certaines activités comme la collecte et la mise en forme d’information, la conduite automobile, ou la programmation informatique. Dans ce cas, l’IA aura augmenté le niveau du PIB, mais pas sa croissance : ce scénario ne justifie pas le niveau actuel de la Bourse américaine. Le scénario alternatif est celui où l’IA est un véritable « game changer », qui augmentera la croissance de l’économie elle-même. Pensez par exemple aux IA autonomes (les fameux « agents ») qui augmenteront non pas seulement l’efficacité des entreprises, mais le processus d’innovation lui-même : des robots chercheurs qui pousseront la frontière dans la santé, les transports, l’énergie, etc. Pour l’instant, le marché penche pour ce second scénario.

D.T. Je suis plus sceptique qu’Augustin. Il y a déjà eu des révolutions technologiques importantes dans le passé : les chemins de fer, l’électricité, l’informatique, Internet. Mais les lois de l’économie sont restées les mêmes, je pense qu’il en est de même pour l’IA. Depuis plusieurs décennies, l’informatique, Internet changent nos vies, mais la valeur des entreprises ne s’est pas envolée jusqu’au ciel. Le ratio cours/bénéfices, qui divise la capitalisation boursière d’une entreprise par son résultat net, est stable depuis le XIXe siècle, entre 10 et 30. Actuellement, aux Etats-Unis, on est à 40, un niveau jamais atteint sauf fin 1999, juste avant l’explosion de la bulle Internet. Statistiquement, il y a une probabilité importante qu’on assiste à une correction boursière dans les deux ou trois ans qui viennent.

Selon l’économiste Thomas Piketty, la « brutalité trumpiste est un signe de faiblesse » des Etats-Unis, qui chercheraient ainsi à conjurer leur – supposé – déclin. Qu’en pensez-vous?

D.T. Le déclin est un thème qui hante les Américains eux-mêmes, ce n’est pas nouveau ! Dans les années 1960-1970, les désordres politiques, le retrait du Vietnam et la crise économique créaient un sentiment de malaise encore perceptible dans les films de cette époque. Dans les années 1980, il y a eu la montée en puissance du Japon comme challenger économique. Dans la période récente, la peur du déclin se cristallise sur deux sujets. Premièrement, l’explosion des overdoses depuis dix ans, même si elle se tasse depuis 2024, traduit le désespoir d’une partie du pays, bien décrite par J.D. Vance dans Hillbilly Elegy. Deuxième sujet : la concurrence accrue de la Chine. On a beaucoup parlé aux Etats-Unis du livre de Dan Wang, Breakneck, qui explique que les Etats-Unis seraient un « Etat de juristes » quand la Chine est un « Etat d’ingénieurs », doté de meilleurs trains et infrastructures. Clairement, l’Amérique doute d’elle-même, mais l’erreur de Piketty est de ne pas voir l’enthousiasme, l’énergie libérée actuellement par l’innovation et la technologie.

L’Europe a, au fond, l’économie qu’elle désire, avec une croissance modérée.

Augustin Landier

A.L. On peut voir une forme de décadence dans le rapport à la parole publique, souvent versatile et parfois délirante, de Trump. La rationalité n’est plus la boussole de la Maison-Blanche. Du point de vue de Thomas Piketty, c’est un signe fort de déclassement. L’ironie, c’est que le gouvernement Trump nous renvoie la balle et reproche à l’Europe sa propre décadence. Le fossé culturel se creuse entre les deux continents, les repères sur ce qu’est le « bien commun » ne sont plus les mêmes, avec par exemple une centralité de la puissance technologique aux Etats-Unis et de l’environnement en Europe.

D.T. Sur le plan économique aussi, le fossé se creuse et malheureusement pour les Européens, il n’y a pas photo. Depuis vingt-cinq ans, la croissance européenne a décroché, même si l’on tient compte du différentiel de croissance démographique et du secteur pétrolier (beaucoup plus important outre-Atlantique). La croissance américaine est forte, et c’est populaire. Les thèses sur la « décroissance » n’ont aucune prise dans le pays. Le terme lui-même est quasi absent du débat public. Mes enfants, leurs amis, mes collègues plus jeunes qui ont grandi aux Etats-Unis, ne comprennent pas ce concept. La technologie est la nouvelle frontière de l’imaginaire américain.

A.L. L’Europe a, au fond, l’économie qu’elle désire, avec une croissance modérée. Les gens rouspètent quand ils s’aperçoivent qu’ils ont du mal à se payer ce qui leur fait envie, mais ils s’en accommodent plus ou moins : un esprit de modération domine culturellement. Il y a un vrai différentiel dans les aspirations des deux côtés de l’Atlantique.

Comment voyez-vous les élections de mi-mandat qui auront lieu en novembre prochain ?

D.T. Coté politique, il est probable qu’en 2026 les démocrates reprendront la Chambre alors que le Sénat restera aux mains des républicains. Mais ce changement de majorité ne modifiera ni le budget, ni les taux. La politique budgétaire est encadrée par la loi de finance pluriannuelle de l’été 2025, et les républicains disposent du veto présidentiel, et probablement du Sénat, pour éviter de grandes modifications. Le nouveau gouverneur de la Fed sera nommé en début d’année, donc la politique monétaire ne dépendra pas du résultat des élections.

A.L. Dans les milieux d’affaires, l’alternance politique pourrait engendrer son lot de revirements. Certains patrons, notamment dans la tech, ont basculé dans le camp trumpiste. Mais aucune de ces prises de position n’est irréversible. On va assister à une mise à distance si l’élection de mi-mandat indique une perte de support populaire. On parlait de cicatrisation de l’économie. Le monde des idées, aussi, se reconfigure très vite. Il y a un an, il était beaucoup question du Doge, l’initiative d’Elon Musk, censée élaguer la dépense publique. Ce fut un flop, mais c’est déjà oublié. Trump lui-même n’a aucune gêne à changer complètement de position. Avant qu’il ne soit élu maire de New York, il insultait Zohran Mamdani, mais après sa victoire, il s’est adressé à lui sur un ton chaleureux. Comme en économie, les Américains pratiquent la création destructrice intellectuelle : chez eux, une idée chasse l’autre avec une vitesse déconcertante.



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Author : Arnaud Bouillin, Thomas Mahler

Publish date : 2026-01-07 16:00:00

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