L’Express

« Les fantasmes sur l’immigration sont aussi nombreux à gauche qu’à droite » : la mise au point de l’économiste Alan Manning

« Les fantasmes sur l’immigration sont aussi nombreux à gauche qu’à droite » : la mise au point de l’économiste Alan Manning

Le « grand remplacement » est un mythe, les immigrés ne volent pas les emplois des natifs, l’immigration n’est pas une solution au vieillissement des sociétés européennes, et toute politique migratoire suppose de sélectionner parmi les candidats à la migration ceux que l’on accepte ou non sur le territoire. Voici, pêle-mêle, ce que montre Alan Manning dans son nouveau livre, Why Immigration Policy is Hard And How to Make it Better (Polity), qui vient de paraître en anglais.

Ancien président du Migration Advisory Committee – un organisme indépendant nommé par le gouvernement britannique et chargé de formuler des recommandations en matière de politique migratoire –, l’économiste revient pour L’Express sur les idées reçues qui polluent le débat public, aussi bien chez les partisans que chez les opposants à l’immigration. Loin des caricatures, Alan Manning défend une approche nuancée et factuelle d’un sujet qui déchaîne les passions. Entretien.

L’Express : Pourquoi écrire un livre sur un sujet aussi sensible que l’immigration ?

Alan Manning : Parce que lorsque je suis devenu, un peu par hasard, président du Migration Advisory Committee en 2016, je me suis retrouvé au cœur de la fabrication des politiques migratoires. Ce poste m’obligeait à me positionner, à dire quelle politique publique était bonne ou mauvaise. J’ai été frappé par le niveau de polarisation du débat public, où chacun est obligé de choisir un camp, alors même que le sujet de l’immigration est tout sauf binaire. En me confrontant à la réalité de la fabrication des politiques migratoires, je me suis rendu compte à quel point cette opposition était stérile et contre-productive. Le livre est né de l’expérience de cette frustration.

Dans le livre, vous regrettez que les débats sur l’immigration soient dominés par un certain nombre de biais, de « cherry picking » ou d’argumentations par l’anecdote. Vous pouvez expliquer ?

Exactement, car je me suis rendu compte que ceux qui étaient favorables à l’immigration se contentaient de citer un cas où un migrant a accompli de quelque chose de remarquable pour dire « l’immigration est toujours une bonne chose », et à l’inverse, que ceux qui veulent prouver que l’immigration est mauvaise mobilisent des exemples de migrants ayant commis des actes terribles. Mais cela ne nous informe en rien sur l’immigration ou « les migrants » en général. En bref, ces arguments et ces généralisations ne sont pas recevables. Au contraire, si l’on veut avoir des discussions sérieuses sur l’immigration, nous n’avons d’autres choix que de nous reposer sur les données, et de s’intéresser aux moyennes. Quand on le fait, on constate que les migrants sont comme le reste de la population : ce sont des êtres humains, certains exceptionnels, d’autres beaucoup moins, la majorité étant ordinaire, avec des qualités et des défauts.

En France, la droite et l’extrême droite alertent sur les dangers d’une immigration non contrôlée. À l’Assemblée nationale, par exemple, un député du Rassemblement national parlait récemment de « submersion migratoire ». Que disent les chiffres à ce sujet ?

Lorsque vous demandez aux gens quelle est, selon eux, la part d’immigrés vivant dans le pays, ils ont tendance à largement surestimer par rapport aux chiffres réels

Dans les pays à hauts revenus, les migrants représentent 15,7% de la population selon les données des Nations unies pour l’année 2024, un chiffre qui a doublé depuis 1990. En France, ce chiffre est de 13,8%, donc un peu en dessous de la moyenne. Mais ces chiffres reflètent surtout les flux passés de migration, ça ne dit rien d’une potentielle « submersion » ou « invasion » récente, comme le prétendent certains. En France et au Royaume-Uni, lorsque vous demandez aux gens quelle est, selon eux, la part d’immigrés vivant dans le pays, ils ont tendance à largement surestimer par rapport aux chiffres réels : la part perçue est deux fois supérieure au nombre réel.

On peut s’en désoler, mais ce qui compte dans les attitudes politiques des gens, c’est davantage la perception que la réalité factuelle. C’est pourquoi il est primordial de montrer qu’il existe déjà, en France et au Royaume-Uni, des règles qui cadrent et limitent l’immigration, et qu’elle n’est pas du tout « hors de contrôle ». Dans le futur, la proportion de migrants devrait augmenter lentement, c’est inévitable parce qu’il y aura toujours des gens qui voudront migrer. Mais cela n’a rien d’une submersion incontrôlable, cela va se faire à un rythme modéré et maîtrisable.

Ceux qui parlent de « grand remplacement » mettent en avant le fait que les flux de migrations vont continuer à croître dans les années suivantes. Là encore, quelle est la réalité ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord essayer de comprendre pourquoi les gens migrent. La réponse est assez simple : compte tenu de l’inégalité qui existe entre les différents pays du monde, il n’y a rien d’étonnant à ce que des gens vivant dans des pays pauvres souhaitent s’installer dans des pays à hauts revenus comme la France ou le Royaume-Uni. Il y a toujours eu et il y aura certainement toujours un déséquilibre entre le nombre de candidats à la migration et le nombre de personnes que les pays d’accueil acceptent.

La réalité est bien moins préoccupante que ce que prétendent les défenseurs de la notion de « grand remplacement »

Ce qui est vrai, c’est que cela va impacter l’évolution de la composition de la population, avec potentiellement une augmentation de la part des migrants et des enfants de migrants. Mais contrairement à ce que disent les défenseurs de la notion de « grand remplacement », cette évolution se fait à un rythme modéré, et la réalité est bien moins préoccupante que ce que certains le prétendent.

Vous expliquez qu’il y a beaucoup d’idées reçues, que ce soit chez les pros ou chez les anti-immigrations. Par exemple, pour les premiers, l’immigration serait absolument nécessaire pour maintenir en vie certains secteurs sous tensions comme la restauration, le BTP, l’aide à domicile…. Pour les seconds, les migrants « volent » les jobs des  » locaux « . Quelle est la réalité ?

L’argument selon lequel nous aurions besoin de l’immigration pour répondre à la pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs mérite d’être interrogée plus attentivement. Certains avancent l’hypothèse suivante : il n’y aurait pas assez de personnes capables d’exercer ces métiers, et la formation prenant du temps, le recours à l’immigration serait alors le seul moyen de pourvoir rapidement ces postes. Or, la réalité est que bien souvent, il existe suffisamment de personnes aptes à occuper ces emplois. Simplement, elles ne souhaitent pas les exercer, car elles trouvent les salaires et les conditions de travail trop peu attractifs par rapport à d’autres secteurs. Je pense que nous sommes parfois trop indulgents à l’égard des arguments avancés par certains lobbies pour justifier leur recours à la main-d’œuvre « bon marché » immigrée, alors que leurs difficultés de recrutement sont dues à des conditions d’emplois trop peu attractives.

Tout ça pour vous dire que je ne crois pas que l’argument « nous avons besoin de l’immigration pour alimenter des secteurs sous tensions » soit valable, et je ne pense pas que ça soit une stratégie de politique publique pertinente. Surtout, si on offre à ces migrants, souvent peu qualifiés, une perspective d’installation durable en tant que résidents permanents ou citoyens, on leur ouvre aussi l’accès à l’ensemble des prestations sociales. Une immigration peu qualifiée est particulièrement avantageuse pour certains employeurs, car ils se voient offrir sur un plateau une main-d’œuvre peu coûteuse. Mais pour l’économie dans son ensemble, sur le long terme, ce n’est pas forcément le cas.

Enfin, en ce qui concerne l’affirmation inverse selon laquelle les immigrés « voleraient » les emplois des « locaux », c’est une idée que les économistes ont depuis longtemps démystifié. C’est ce qu’ils appellent le « sophisme de la quantité de travail », qui postule l’existence d’un nombre fixe d’emplois dans l’économie. Or, ce n’est évidemment pas le cas, et toutes les données disponibles montrent clairement que lorsqu’on augmente la population d’un pays, l’emploi progresse globalement au même rythme.

De la même manière, certains pensent que l’immigration est une bonne chose pour l’économie, la croissance, l’innovation, tandis que d’autres estiment au contraire que l’immigration a un impact négatif sur l’économie du pays d’accueil, que les nouveaux arrivants profitent des largesses de l’État-providence…

L’impact de l’immigration sur l’économie dépend largement de la nature des flux migratoires

En général, l’immigration s’accompagne d’une augmentation de la population : il y a donc croissance au sens global. Mais ça n’est pas un bon indicateur, car ce qu’il faut regarder pour savoir s’il existe un lien entre immigration et croissance, c’est l’évolution du niveau de vie des individus. Un indicateur intéressant à regarder peut-être l’évolution du PIB par habitant. Ce que l’on remarque, c’est que l’impact de l’immigration sur l’économie dépend largement de la nature des flux migratoires. Certaines formes d’immigration augmentent clairement la productivité et le PIB par habitant – le plus souvent des migrants qualifiés. À l’inverse, lorsque l’immigration concerne des travailleurs peu qualifiés, elle n’a pas d’impact sur le PIB par habitant, voire elle peut même le réduire.

Quant aux effets de l’immigration sur les finances publiques, une étude réalisée par l’OCDE en 2021, comparant l’impact fiscal de l’immigration dans 25 pays sur la période 2006-2018, arrive à la conclusion qu’en général, les migrants contribuent davantage qu’ils ne coûtent à l’État, et que l’effet budgétaire total de l’immigration est faible par rapport à la taille de l’économie des pays d’accueil, entre +1 % et -1 % du PIB. Là encore, les migrants qualifiés, bien rémunérés et fortement insérés sur le marché du travail, constituent un apport positif aux finances publiques, tandis que des migrants peu qualifiés, plus susceptibles d’être au chômage, auront un impact moins important ou négatif. En Australie, les migrants entrés avec un visa de travail, donc sélectionnés sur leurs diplômes, ont une contribution budgétaire nette positive. Au contraire, les migrants entrés par regroupement familial, donc qui n’ont pas été sélectionnés sur des critères économiques, ont une contribution budgétaire nette négative.

En France, le vieillissement de la société est devenu un enjeu central du débat public. Est-ce que l’immigration ne peut pas être une solution, comme l’affirment certains, pour résoudre le déséquilibre grandissant entre retraités et actifs qui met en péril notre modèle social ?

Là encore, l’idée selon laquelle l’immigration pourrait répondre au vieillissement de la population et au problème des retraites est contestable. Quand des migrants arrivent dans un pays, ils sont généralement jeunes, ce qui permet de rajeunir légèrement la population à court terme. Mais ces gens vieillissent au même rythme que le reste de la population. Donc l’immigration peut certes retarder le vieillissement, mais elle n’offre pas une réponse structurelle de long terme au problème.

Un rapport de l’Onu sur la « migration de remplacement », qui date du début des années 2000, montre qu’il faudrait des flux d’immigration irréalistes pour empêcher le vieillissement. Pour donner un ordre de grandeur, l’Europe aurait besoin de 1,4 milliard d’immigrants. On voit bien que ça n’est pas une option réaliste. Pour résoudre le problème du financement des retraites, il est bien plus efficace et rationnel d’augmenter l’âge de départ.

Pour ceux qui s’opposent à l’immigration, le problème est surtout culturel. Ils avancent que le multiculturalisme prôné par les élites de gauche serait un échec, et que les valeurs de certains immigrants – en général les immigrés musulmans – seraient incompatibles avec les valeurs d’une société sécularisée, progressiste, démocratique et libérale. Qu’en pensez-vous ?

Je connais moins bien le cas français, mais au Royaume-Uni, il est évident que l’islamisme est une menace – comme peut l’être le nationalisme blanc, d’ailleurs. Si on regarde l’attitude à l’égard de l’homosexualité ou de l’égalité entre les sexes, les musulmans se révèlent effectivement plus conservateurs que le reste de la population. Dans le British Social Attitudes Survey, 75 % des musulmans disent qu’avoir des relations sexuelles entre deux adultes de même sexe est toujours mauvais, contre 12 % des non-musulmans. Mais les données montrent que l’islamisme touche bien une minorité de musulmans, et si vous vous attardez sur l’évolution de ces opinions dans le temps, on constate qu’elles deviennent de plus en plus libérales et progressistes, surtout chez les musulmans nés en Europe occidentale.

Je pense que les craintes selon lesquelles le « vivre-ensemble » serait impossible avec les populations musulmanes, en tout cas dans le contexte britannique, sont très largement exagérées. En France, la situation est un peu plus complexe à analyser du fait que les données sur l’origine ethnique et la religion ne sont pas recueillies de la même manière que dans le monde anglo-saxon.

En France, une récente étude menée par l’IFOP montre pourtant que dans les dernières années, les Français musulmans semblent de plus en plus conservateurs…

À nouveau, l’islamisme est une menace réelle face à laquelle on ne doit pas preuve d’aucune forme de complaisance. Mais j’alerte également sur l’alarmisme de ceux qui affirment qu’il existerait une incompatibilité fondamentale entre l’islam et l’Occident. Selon moi, cette attitude risque en réalité de renforcer l’islamisme, qui dit ni plus ni moins la même chose : l’islam serait inconciliable avec les démocraties libérales.

Les résultats du sondage que vous me citez là s’expliquent certainement par une tendance, chez les enfants de migrants, à adopter une identité d’opposition. Cet effet est à mon avis encore plus marqué chez les jeunes défavorisés sur le plan socio-économique. En France, au Royaume-Uni, et dans de nombreux autres pays européens, les données montrent que les enfants de migrants sont plus enclins à percevoir des discriminations que leurs parents. Cette dynamique identitaire va prendre des formes très différentes selon les contextes. Par exemple, chez les jeunes originaires des Antilles britanniques au Royaume-Uni dans les années 1970, c’était le rastafarisme. Chez les jeunes musulmans en France aujourd’hui, c’est à travers l’islamisme que cette identité d’opposition va se construire. Pour y répondre, il faut d’abord améliorer les conditions économiques et sociales pour que ces groupes aient le sentiment de bénéficier de la société dont ils se sentent aujourd’hui exclus.

Les formations politiques populistes, qui sont de plus en plus populaires auprès des électeurs, voire déjà au pouvoir dans certains pays, proposent une réduction massive de l’immigration. Est-ce désirable et faisable selon vous ?

Non, une immigration zéro n’est pas souhaitable. Dans le livre, je propose d’ailleurs un ordre de grandeur  » idéal  » d’immigration, à titre indicatif, entre 0,33 % et 0,5 % de la population. En France, cela représenterait entre 220 000 et 330 000 personnes par an.

Mais de toute manière, arrêter totalement l’immigration ne fonctionnerait pas, déjà parce qu’on ne peut pas fermer totalement les frontières : aucun Etat démocratique ne peut surveiller chaque kilomètre de frontière. Pire, une politique d’immigration zéro a pour conséquences de doper cette immigration irrégulière, car ce seraient les seules possibilités pour migrer vers un pays comme la France. Donc je ne pense pas qu’il soit raisonnable de défendre l’idée d’une immigration zéro.

L’une des leçons de votre livre, c’est que les effets de l’immigration dépendent beaucoup du type d’immigration que les pays d’accueil choisissent d’accepter ou non. Est-ce que l’on doit comprendre que vous plaidez pour une immigration sélective, avec éventuellement une limitation de l’immigration peu qualifiée ? Vous qui prenez soin, tout au long de votre ouvrage, de ne vous associer à aucun camp politique, ne pensez-vous pas que cela vous place plutôt du côté de la droite en matière d’immigration ?

Je pense qu’il est impossible d’échapper à une certaine sélection dans les politiques migratoires. Par ailleurs, la plupart des pays facilitent l’immigration des personnes les plus qualifiées, comme le Canada ou l’Australie par exemple. Mais je ne pense pas que cela soit particulièrement « un truc de droite ». La preuve, de nombreux gouvernements sociaux-démocrates ont appliqué ce genre de politiques migratoires. Surtout, je trouve que la sélection fondée sur les compétences est beaucoup plus juste et humaine que celle fondée sur la nationalité, la religion, ou tout critère de ce type.



Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/les-fantasmes-sur-limmigration-sont-aussi-nombreux-a-gauche-qua-droite-la-mise-au-point-de-VW3FUEZPPJFAZD5ENB4VMHFXPY/

Author : Baptiste Gauthey

Publish date : 2026-01-08 17:00:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express