Connaissez-vous la définition de « masculinisme » ? Ce mot, vous l’avez peut-être lu sur les réseaux sociaux, entendu aux infos ou au cinéma… Avec un bond de 800 %, Le Petit Robert le classe même en tête des termes plus recherchés de l’année 2025. Parmi les branches les plus véhémentes de ce courant, qui « cherche à promouvoir les droits des hommes et leurs intérêts dans la société au détriment de ceux des femmes » : se nichent les incels, contraction de involuntary celibates – les célibataires involontaires, en français – ces hommes qui reprochent leur solitude aux femmes.
Une nébuleuse, présente en ligne, violente, généralement proche de l’extrême droite, et toujours radicalement antiféministe. Dans leur ligne de mire, la contraception, qu’ils érigent en responsable de l’émancipation des femmes, comme d’autres courants d’ultradroite. Désinformation, théories complotistes, pseudoscience, géants du lobbying, réseaux européens et internationaux… A l’extrême droite, toutes les méthodes sont bonnes pour attaquer la pilule.
Pseudosciences et dogme religieux
« Tinder, divorce de masse, psychose généralisée, féminisme hystérique… », Thaïs d’Escufon, l’influenceuse qui chuchote à l’oreille des incels, a bien des choses à reprocher à la pilule. Dans « La face cachée de la libération féminine », une vidéo publiée le 5 novembre 2023 qui a attiré 95 000 personnes, la youtubeuse formée à l’Action Française accable la contraception hormonale et incite à y renoncer. A en croire la vidéaste, mieux vaut privilégier les solutions dites « naturelles », dont une en particulier : la méthode Billings. Elaborée en Australie dans les années 1970 par les médecins John et Evelyn Billings, celle-ci se fonde sur l’observation de la glaire cervicale sécrétée au col de l’utérus. Premier hic, Billings n’est pas une méthode de contraception, mais plutôt une technique de « planification familiale naturelle » (PFN) – en d’autres termes, ne pas avoir recours à un moyen médical et éviter les rapports en période d’ovulation – au taux d’échec « élevé », selon la Sécurité sociale. Au téléphone, la youtubeuse semble mal maîtriser sur le sujet. « La méthode Billings est une méthode de suivi de la température », nous affirme-t-elle d’emblée. Mauvaise pioche, cette définition correspond à la symptothermie, une autre PNF…
Mais promouvoir la méthode Billings est-il dangereux ? Dans le rapport The Next wave (« La prochaine vague ») publié en juin 2025, Neil Datta, directeur du Forum européen pour les droits sexuels et reproductifs (EPF), un réseau de parlementaires engagés sur ces questions, répond à l’affirmative. Au fil de ce document, il alerte sur ces méthodes « pseudoscientifiques, ancrées dans le dogme religieux, [qui] ciblent les jeunes, les femmes enceintes et les communautés LGBTQI afin de compromettre subtilement l’accès à la contraception, à l’avortement, à une éducation sexuelle complète ».
Pour transmettre sa « recette », le couple de docteurs-inventeurs australien John et Evelyn Billings a fondé la World Organization Ovulation Method Billings. En France, une seule organisation y est directement associée : la Woomb France. Sur son site et ses réseaux sociaux, elle encourage les femmes à être « émancipées du préservatif », et invite celles qui en ont « marre de la pilule » à « essayer une autre solution ». L’organisation affiche « fièrement » un « taux de fiabilité à 99 % », chiffre en totale dissonance avec ceux de l’OMS (dont Woomb revendique pourtant la reconnaissance), selon laquelle les « méthodes naturelles ont un taux d’échec global réel allant de 10 à 30 % ». Interrogée sur ce chiffre, Woomb France n’a pas donné suite à nos questions.
L’offensive menée par l’association s’étend à tous les droits reproductifs, y compris l’IVG. En 2024, elle défilait fièrement à la « marche pour la vie », son logo floqué sur un écran géant, aux côtés de puissants lobbies anti-avortement. Et Woomb France a de quoi se sentir concernée : de 2018 à 2023, la proportion de femmes demandant un avortement à cause de l’utilisation d’une planification familiale naturelle est passée en Angleterre de 0,4 % à 2,5 %, selon une étude publiée dans le British Medical Journal.
Complotisme et masculinisme
Mais dans la famille Billings, Woomb France n’est pas la plus virulente. Une deuxième organisation propage la méthode sur notre territoire : le Centre Billings France (CBF). Fondée dans les années 1980 par René et Marie Sentis, cette organisation est bien identifiée dans les milieux ultraconservateurs catholiques. En 2008, le duo s’illustre par la création du site ivg.net, plateforme de désinformation sur l’avortement, épinglée dans la presse pour son numéro vert destiné à dissuader les femmes d’y recourir. Un délit assorti d’une peine maximale de deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende. En 2012, le flambeau est repris par Gabrielle Vialla, qui n’est autre que la fille de Renée et Marie Sentis, selon des documents consultés par L’Express.
Quelques minutes à explorer la présence en ligne du CBF suffisent pour entrevoir la cartographie des réseaux auxquels il se rattache. Sur Facebook, parmi d’autres théories fumeuses, le CBF n’hésite pas à partager une thèse populaire dans les cercles incels : la pilule modifierait la manière dont les femmes choisissent leurs partenaires. De quoi en faire un bouc émissaire idéal pour ces célibataires involontaires. Leur haine des femmes n’est pas la cause de leur solitude, c’est le comprimé contraceptif ! Thaïs d’Escufon invoque le même argument dans sa vidéo. Une théorie qui n’a jamais été démontrée.
Far right connection
Sur son site, le centre Billings France recommande par ailleurs plusieurs associations portées par les financements des figures les plus conservatrices. Parmi elles : l’Institut de théologie du corps, qui combat l’accès à la pilule en promouvant la doctrine selon laquelle la sexualité a pour but la procréation, bannissant donc par défaut la contraception et l’avortement. L’école bénéficie d’aides de la Fondation Identité et Dignité. A sa tête, Laurent Meeschaert, conseiller et financeur de la campagne présidentielle d’Eric Zemmour.
Une autre structure reçoit le tampon d’approbation du CBF : NaproFrance, association de promotion de la naprotechnologie, contraction de natural procreation technology – technologie de procréation naturelle, en français. Cette méthode se présente comme une alternative non hormonale aux traitements contre l’infertilité, avec la pilule en ligne de mire, accusée de réduire les capacités à concevoir un enfant une fois le traitement interrompu. Théorie discréditée. Sur son site Internet, la Sécurité sociale tranche : « La pilule ne diminue pas les chances de tomber enceinte dès lors qu’on cesse de la prendre […] et peut même aider à retrouver un cycle plus régulier en vue d’une grossesse. »
En 2021, NaproFrance a reçu des financements de la Nuit du Bien Commun. Ce fonds de dotation appartient à Pierre-Edouard Stérin, mécène de l’extrême droite radicale et tête pensante de Périclès, projet de 150 millions d’euros destiné à infuser son idéologie en France. L’été dernier, le milliardaire s’est démarqué par ses convictions natalistes : il défendait l’idée que « les domaines d’action prioritaires en France sont d’avoir plus de bébés de souche européenne ». Une idéologie alimentée par la théorie complotiste du grand remplacement. En 2016, NaproFrance lançait un appel au don sur une autre plateforme de Pierre-Edouard Stérin : CredoFunding. L’auteure de l’annonce, qui se présente par ailleurs comme « monitrice Billings » – comprenez formatrice de couples – prévenait qu’en cas de dépassement de ses objectifs, les fonds supplémentaires iraient au Centre Billings France. La cagnotte culmine à 5 410 euros, soit 108 %.
Interrogée sur la proximité évidente des associations recommandées par le CBF et l’extrême droite identitaire, la présidente du Centre Billings France Gabrielle Vialla – qui jure avoir quitté l’association il y a plus de cinq ans – a préféré renvoyer nos questions à la sibylline M. Philippe. Derrière une adresse mail cryptique, L’Express a été en mesure d’identifier une revenante du CBF : Marie Sentis, née Philippe. Curieux, le couple fondateur avait pourtant assuré aux Jours « n’avoir plus aucun lien avec le CBF depuis vingt ans ». Mais l’ancienne présidente a balayé nos questions, estimant ne pas avoir « de commentaire à faire sur tous les dons qu’ils peuvent recevoir, y compris ceux de M. Stérin et sur le Fonds du Bien Commun que nous ne sollicitons pas ».
Le fondateur de la Fondation Identité et Dignité, Laurent Meeschaert, et Pierre-Edouard Stérin ont un autre point commun : l’Institut de formation politique (IFP). Les deux hommes d’affaires injectent des fonds dans cette école qui se veut la fabrique des cadres de l’ultradroite. Sur le trombinoscope des intervenants les plus en vogue figure… Thaïs d’Escufon. Interrogée sur cette proximité avec l’homme du Bien commun, la vidéaste dément, puis admet toutefois que les idées convergent.
Réseaux sociaux et désinformation organisée
Malgré les incohérences, la mayonnaise prend. Car sur les réseaux sociaux, la tendance est au « retour au naturel », et ses instigateurs ne sont pas toujours issus de l’extrême droite. Le mouvement politique ne fait que surfer sur une vague alimentée par les influenceurs classés « bien être » ou lifestyle. Sur ces comptes voulus apolitiques, on accable les hormones, on encourage à « écouter » son corps, et on vante les avantages des applications de suivi de cycle. Sauf que la plupart de ces influenceuses n’ont aucune qualification médicale. Difficile donc de distinguer les fake news.
Cet été, l’influenceuse Lenna Vivas, s’alertait devant ses 8 millions d’abonnés TikTok : « L’OMS vient de classer la pilule comme cancérigène, au même niveau que le tabac, l’alcool, et l’amiante. » Affirmation fausse, rectifiée par la suite en commentaire, et supprimée sept mois après. Trop tard, le mal est fait. La vidéo a été visionnée par plus de 7 millions d’utilisateurs et partagée près de 250 000 fois. Un cas loin d’être isolé. Sur ce réseau social plébiscité par les plus jeunes, les hashtags #Gettingoffbirthcontrol ou#naturalbirthcontrol cumulent chacun plusieurs milliers de vidéos. Acné, prise de poids, dépression, AVC… Des inquiétudes ensuite récupérées et propagées par les réseaux d’extrême droite. Alors que ces contenus envahissent Internet, Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes – organisation militante contre les violences faites aux femmes – cingle : « Ils s’appuient sur ces discours-là pour proposer quelque chose de totalement machiavélique, que ce soient des sectes ou des natalistes, leur visée finale, c’est bien sûr le contrôle des femmes. »
Des publications lourdes de conséquences. Dans une étude américaine publiée par la National library of medecine en février 2024, une équipe de chercheurs a analysé un échantillon de 4 434 tweets abordant la contraception. Les thèmes le plus fréquents : la prise de décision concernant les méthodes contraceptives (26,7 % des publications) puis les effets secondaires, en deuxième position avec 20,5 % des messages. Une étude qui menait les scientifiques à conclure que « les cliniciens doivent être conscients que les individus sont exposés, via Twitter, à des informations susceptibles d’influencer les perceptions et la prise de décision en matière de contraception ».
Dans les colonnes du quotidien britannique The Times, Dr Sue Mann, directrice clinique du NHS (le système de santé publique du Royaume-Uni) pour la santé des femmes, alertait : « Les fausses informations qui circulent en ligne au sujet de la pilule et d’autres formes de contraception hormonale sont une véritable source d’inquiétude. Nous voyons arriver dans nos cliniques des jeunes femmes qui ont arrêté la pilule parce qu’elles pensent qu’elle pourrait les rendre stériles. »
Le 16 février 2024, Elon Musk, propriétaire de X et nataliste assumé, écrivait sur son réseau social : « La contraception hormonale fait grossir, double le risque de dépression et triple le risque de suicide. C’est le consensus scientifique clair, mais très peu de gens semblent le savoir. » De potentiels effets secondaires auxquels se sont intéressés des scientifiques, oui. Un « consensus », certainement pas.
Une offensive internationale
La France n’est pas la seule à affronter cette offensive anti-pilule. L’Europe, submergée par une vague extrémiste, est frappée dans son ensemble. Mais selon le rapport The Next wave, l’Hexagone est vice-championne des financements « anti-genre » c’est-à-dire des fonds versés aux « associations, entreprises, partis politiques et autres organisations qui s’emploient à porter atteinte à la santé et aux droits sexuels et reproductifs ».
L’EPF (Forum européen pour les droits sexuels et reproductifs, formé de parlementaires européens) estime que plus de 141 millions d’euros ont été accordés à cette croisade « anti-genre » par des organismes français entre 2019 et 2023. Une somme qui place la France juste derrière la Hongrie, qui y a accordé quelque 172 millions de dollars et loin devant la Pologne – en troisième position – d’où ont émané plus de 90 millions d’euros. Un palmarès d’autant plus alarmant que ces deux pays sont particulièrement touchés par des efforts pour entraver à l’accès pilule, cartographiés par l’atlas de l’accès à la contraception de 2025. En Hongrie, 40 % des femmes en disposent en moyenne. Un chiffre qui chute à 33,2 % en Pologne, taux le plus bas du continent. Depuis 2021, l’avortement n’y est autorisé qu’en de cas de viol ou de danger pour la vie de la mère.
Car dans l’offensive contre les droits sexuels et reproductifs, pilule et avortement ne font qu’un. Nombre d’acteurs issus de l’extrême droite nataliste considèrent la contraception comme une forme d’abortif et y dédient la même virulence. Raison pour laquelle cette dynamique anti-pilule alerte particulièrement la présidente du Planning familial, Sarah Durocher : « En Pologne, la première chose qui a été attaquée, c’est la contraception d’urgence. Pas l’avortement. » Et la militante d’ajouter : « En France, il y a ces mêmes mouvements qui sont très liés, très organisés et très financés. »
Le Centre européen pour la loi et la justice, basé à Strasbourg, se hisse parmi les lobbies anti contraception et anti avortement les plus puissants de l’UE. Son association mère, l’American Center for Law and Justice (ACLJ), lui a accordé plus de 5 millions de dollars pour décalquer l’efficacité de l’offensive américaine contre les droits sexuels et reproductifs dans l’UE. Parmi ses stratégies, des « théories du complot concernant l’OMS, alléguant l’existence d’un vaste programme visant à réduire la population », selon The Next wave. Et l’ACLJ est loin d’être isolée dans sa croisade. Son président, l’avocat Jay Sekulow, représentait Donald Trump lors de ses premières audiences de destitution en 2019. Moins d’une semaine après son retour à la Maison-Blanche, le président des Etats-Unis a pris une série de mesures pour entraver l’accès à l’avortement et à la pilule, supprimant, entre autres, un décret facilitant l’accès à la contraception et aux contraceptifs d’urgence pris par son prédécesseur, Joe Biden.
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/methode-billings-pseudoscience-et-complotisme-la-croisade-des-reseaux-dextreme-droite-contre-la-376TSJZXHVF3NF2UT3QRLKN7AA/
Author : Asia Dayan
Publish date : 2026-01-09 16:00:00
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