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« Entre 25 et 30 millions de Français ont un revenu qui dépend de l’Etat » : le calcul choc d’un universitaire

« Entre 25 et 30 millions de Français ont un revenu qui dépend de l’Etat » : le calcul choc d’un universitaire

Depuis le 1er janvier, faute de budget voté, le dispositif d’aides à la rénovation énergétique « MaPrimeRénov' » est suspendu. L’Etat ferme un de ses guichets et c’est tout un secteur d’activité qui tousse. De nombreux professionnels du bâtiment voient leur chiffre d’affaires divisé par deux ! Ce fait d’actualité illustre les travaux de Jérôme Baray, vice-président du conseil d’administration de l’Université du Mans. En France, presque tout le monde est fonctionnaire sans le savoir » : Le titre de sa récente contribution au site « The Conversation » a été remarqué. Professeur des universités en sciences de gestion, Jérôme Baray a mené toute une carrière d’entrepreneur avant d’intégrer le monde académique. Il a pu constater à quel point « l’Etat structure les marchés en France ». En analysant les flux d’argent public et non en se limitant aux statuts, il en est arrivé à la conclusion qu’une part très importante des revenus considérés comme privés dépend en réalité de décisions publiques. Aucun secteur n’y échappe, selon lui. Même la « Start Up nation n’existerait pas sans l’Etat ». Parmi les conséquences de cette imbrication du public et du privé, il pointe la corruption.

L’Express : « En France, presque tout le monde est fonctionnaire sans le savoir » : tel est le titre de votre article paru dans « The Conversation ». Quel en est la genèse ?

Jérôme Baray : Cet article est né de mon expérience personnelle, mais aussi de mes travaux de recherche en sciences de gestion. Ingénieur, docteur et professeur des universités, je suis vice-président de l’Université du Mans. Mes recherches portent sur les relations entre action publique, organisations et marchés. Avant de rejoindre l’université, j’ai travaillé dans le secteur privé et j’ai également créé des sociétés.

Ce va-et-vient entre sphère privée et sphère publique m’a conduit à un constat : en France, la frontière est souvent moins nette qu’on ne le croit. On retrouve cette imbrication jusque dans des organisations publiques comme l’université : juridiquement, c’est un établissement public, dont une partie des personnels relève du statut de fonctionnaire, tandis qu’une autre est recrutée en CDD ou CDI comme agent contractuel. Pour ces personnels, la logique de gestion peut, dans la pratique, s’apparenter à celle du privé.

J’ai voulu mesurer l’ampleur de cette porosité entre sphère publique et sphère privée à l’échelle du pays, en quittant la seule question des statuts pour regarder les flux : autrement dit, à quel point des revenus réputés « privés » dépendent en réalité de mécanismes publics, dans un pays où l’État occupe une place structurellement prépondérante.

Entre 25 et 30 millions de Français ont un revenu qui dépendrait directement de l’État, selon vous. Comment êtes-vous parvenu à ce résultat ?

Il est de coutume, dans notre pays, d’opposer les fonctionnaires, censés vivre de l’impôt, et les salariés du privé, qui relèveraient de l’économie de marché. Ces derniers représentaient, selon les chiffres de l’INSEE, 30,9 millions d’actifs en 2023, contre 5,8 millions d’agents de la fonction publique, soit près d’un emploi sur cinq. Mais nous raisonnons alors en termes de statuts. Pour ma part, je me suis concentré sur les flux d’argent public. Cela change la perspective : une part très importante des revenus considérés comme privés dépend en réalité de décisions publiques.

Quelles sont-elles ?

Marchés publics, aides agricoles, crédits d’impôt, garanties accordées au secteur financier, contrats financés par l’État ou par les collectivités, subventions culturelles, remboursements d’assurance maladie… Cette analyse ne prétend pas à l’exhaustivité, mais elle montre que presque tous les secteurs économiques en France, à des degrés divers, s’appuient sur des mécanismes publics.

Aux agents du service public, il convient donc d’ajouter les professions libérales de santé, les salariés du monde associatif, certains secteurs du bâtiment et des travaux publics (BTP), les agriculteurs financés par la Politique agricole commune (PAC), les secteurs régulés comme l’énergie ou encore les services financiers adossés à la dette publique. L’ensemble représente plusieurs dizaines de millions de personnes dont les revenus dépendent, directement ou indirectement, de financements publics.

Aucune activité ne relèverait, dans notre pays, de ce que vous appelez un « marché privé pur » ?

En France, l’État structure les marchés de manière particulièrement marquée. Un bon indicateur de cette imbrication entre décisions publiques et activités privées est le poids de la commande publique. Autrement dit, l’ensemble des contrats payés par l’État, les mairies, les départements, les hôpitaux, ou encore les entreprises publiques comme la SNCF ou la RATP. À eux seuls, les marchés publics pèsent environ 80 milliards d’euros par an, et les concessions, comme celles des autoroutes, près de 120 milliards. L’ensemble représente environ 8 % du PIB.

8 %, est-ce si important ? Votre étude ne mentionne aucune comparaison internationale…

Les comparaisons internationales existent, mais elles doivent être maniées avec prudence car elles reposent sur des périmètres statistiques différents. Le chiffre d’environ 8 % du PIB correspond, en France, au périmètre strict des marchés publics et des concessions au sens du droit national. Les données de l’OCDE utilisent en revanche une définition beaucoup plus large de la commande publique, qui inclut notamment les achats des hôpitaux, des administrations décentralisées et de nombreux organismes parapublics.

À ce périmètre, la commande publique représente en moyenne 12,7 % du PIB dans les pays de l’OCDE, 14,8 % dans l’Union européenne, et 16,2 % en France en 2023. Cette centralité passe aussi dans notre pays par la régulation des prix, les garanties et la sécurisation des revenus, rendant rares les secteurs réellement indépendants des décisions publiques.

En dehors de la fonction publique et des retraités, qui sont les Français les plus dépendants de l’État ?

Je prendrais deux exemples. Les agriculteurs se font entendre en ce moment. En moyenne, environ 55 % de leur revenu dépendent de dispositifs publics, avec de fortes variations selon les filières et les années. Sans ces aides, une part importante des exploitations ne dégagerait pas de revenu viable.

Les professionnels de santé ensuite. Ils sont prestataires d’une mission de service public, dans la mesure où ils assurent une activité reconnue d’intérêt général, financée et régulée par l’État. Les médecins, infirmiers, masseurs-kinésithérapeutes ou pharmaciens tirent une part très importante de leurs revenus de l’assurance maladie obligatoire. Les tarifs sont fixés ou négociés au niveau national et les revalorisations dépendent de décisions gouvernementales.

Certaines rémunérations supplémentaires sont liées à des objectifs de santé publique. Par exemple, le dispositif de rémunération sur objectifs de santé publique (ROSP) valorise la prévention, le suivi des pathologies chroniques ou la vaccination.

« La Start-up nation n’existe pas sans l’État », écrivez-vous…

Il y a un décalage entre la perception, en France, du monde des start-up, souvent présentées comme un modèle d’indépendance, et la réalité de leur relation à l’État. Même ces jeunes entreprises technologiques bénéficient de nombreux dispositifs publics, comme le crédit d’impôt recherche. De son côté, Bpifrance intervient de différentes manières : garanties de prêts, cofinancements, avances remboursables.

Les programmes comme France 2030 complètent cet ensemble. Ces soutiens publics jouent un rôle stabilisateur non négligeable, en particulier dans les phases de lancement et de croissance.

Sans ces différents types d’intervention étatique, qu’en serait-il pour notre économie ?

Dans de nombreux métiers, les revenus dépendent de tarifs publics, de mécanismes de remboursement, de subventions, de régulations ou encore de commandes publiques. Sans ces interventions de l’État, de nombreuses activités péricliteraient, faute d’un marché suffisant.

Nous sommes ainsi entrés dans une économie artificielle, au sens où les prix, les volumes et les revenus sont largement produits par des dispositifs publics plutôt que par des mécanismes de marché. Depuis plusieurs décennies, les Français ont une perception atténuée du coût réel des services dont ils bénéficient. Le niveau d’endettement public rappelle toutefois que le réel économique finit toujours par s’imposer.

Le dispositif « MaPrimeRénov' », qui vient d’être suspendu, alors qu’il représentait près de la moitié du chiffre d’affaires de nombreux artisans et de petites entreprises, ne reflète-t-il pas votre propos ?

Les petites entreprises, qui constituent le cœur de l’activité économique, sont souvent les premières victimes de cette dépendance aux dispositifs publics. J’ai moi-même créé des entreprises et j’ai très vite constaté que l’on oriente l’entrepreneur vers un système de prêts et d’aides fléchées, assortis de nombreuses contraintes. En France, l’entrepreneur est rapidement intégré dans un rouage technocratique : il consacre une part importante de son temps à répondre à des dispositifs administratifs et finit par structurer son activité autour de ces aides.

On vous rétorquera que même un grand pays libéral comme les Etats-Unis finance depuis longtemps ses pôles de compétitivité, sa recherche et son innovation.

Mon analyse ne vise pas à opposer des modèles idéologiques, mais à établir un constat factuel. Elle cherche à faire prendre conscience aux décideurs publics comme aux citoyens du décalage qui existe parfois entre la représentation que nous avons de notre économie et son fonctionnement réel.

Le débat économique gagnerait à reposer sur un diagnostic partagé. De ce point de vue, il est clair que la France est très éloignée d’un modèle libéral au sens strict. Elle n’est pas non plus un pays socialiste, dans la mesure où une part importante de l’argent public sert à soutenir, sécuriser ou compléter des activités privées. Nous sommes face à un système hybride, dont les effets économiques et budgétaires méritent d’être analysés sans caricature.

Quelles sont les conséquences sous-évaluées de ce flou artistique entre le public et le privé ?

Cette imbrication du public et du privé est propice à la corruption. De nombreux marchés publics sont faussés, les appels d’offres biaisés. Selon l’Indice de Perception de la Corruption (IPC) 2024 établi par Transparency International, la France a perdu cinq places dans le classement mondial. Elle figure à la vingt-cinquième place, dix rangs derrière l’Allemagne.

Ces mécanismes peuvent également concerner des établissements publics comme les universités, lorsqu’ils sont soumis à des injonctions institutionnelles qui conduisent à retenir tel ou tel prestataire alors qu’il pratique des prix plus élevés que ses concurrents.

On observe des situations comparables dans les mairies, notamment en matière d’achats de mobilier ou d’équipements. Les acteurs économiques ont alors tendance à considérer que tout est faussé, ce qui alimente la défiance et freine l’initiative. Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas la pauvreté qui engendre la corruption, mais bien l’inverse.



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Author : Sébastien Le Fol

Publish date : 2026-01-10 16:00:00

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