Un verre de vin au dîner, une ou deux petites bières entre collègues, un cocktail – ou plusieurs – le week-end. Des gestes presque anodins. Mais derrière cette convivialité et ces moments joyeux, se cache une réalité trop souvent minimisée, voire ignorée : l’alcool reste, avec le tabac, l’une des deux grandes causes évitables de tumeurs. « Les boissons alcoolisées sont responsables de 28 000 nouveaux cas et de 16 000 décès chaque année dans notre pays », rappelle le Pr Norbert Ifrah, le président de l’Institut national du cancer.
Car une fois ingéré, l’alcool déclenche une cascade de mécanismes biologiques délétères, que les scientifiques comprennent de mieux en mieux, même s’il reste encore quelques mystères. « L’effet cancérogène le plus puissant vient de la transformation de l’éthanol, le nom chimique de l’alcool, en acétaldéhyde, qui s’avère hautement toxique », indique Pietro Ferrari, responsable du département nutrition et métabolisme du Centre international de recherche sur le cancer (Circ), un organisme rattaché à l’Organisation mondiale de la santé. Cette première étape se déroule principalement au niveau du foie, et dans une moindre mesure dans la partie haute du tube digestif, de la bouche à l’œsophage.
L’acétaldéhyde reste généralement peu de temps dans l’organisme. La capacité des individus à le transformer plus ou moins rapidement en acétate, un composé inoffensif, varie selon leurs caractéristiques génétiques. Mais même avec une durée de vie courte, il peut causer beaucoup de dégâts. A commencer par des modifications de notre génome. L’acétaldéhyde présente en effet la capacité de pénétrer les cellules jusque dans leur noyau, et de venir littéralement se coller à l’ADN. A ce niveau, il génère rapidement un certain chaos : modifications de la forme physique de la double hélice, cassures, altération de la structure des chromosomes et autres mutations… Autant de changements qui peuvent aboutir à l’apparition de premières cellules cancéreuses.
Le fonctionnement du « gardien du génome » est perturbé
Les effets néfastes de l’acétaldéhyde ne s’arrêtent pas là. Car en perturbant notre ADN, cette molécule peut aussi entraver l’action de certains gènes dits « suppresseurs de tumeurs ». Et notamment de l’un d’entre eux, essentiel, appelé P53 : « C’est le gardien de notre génome. Chaque jour, un certain nombre de petits cancers apparaissent dans nos organismes, et P53 vient les éliminer. Or l’acétaldéhyde inhibe son fonctionnement », souligne le Pr Ifrah. Ennuyeux – et pourtant, ce n’est pas encore tout : cette molécule agit aussi en dérégulant le système d’absorption du folate par l’organisme. « Le folate, que l’on trouve dans les légumes à feuilles vertes et les légumineuses, s’avère important pour le bon fonctionnement de notre corps : sa consommation a été associée à une diminution du risque de certains cancers. A l’inverse une carence peut nuire à la synthèse et à la réparation de l’ADN, et ainsi affecter l’activité des gènes », indique Pietro Ferrari.
Si l’acétaldéhyde reste le principal coupable des effets cancérigènes de l’alcool, il est loin d’être le seul. Car l’éthanol lui-même entraîne aussi toute une série de bouleversements. Avec par exemple l’induction d’un stress oxydatif, « reconnu comme un déterminant clé de l’initiation de la maladie » indiquaient les experts du Circ dans une étude récente, ou encore une hausse généralisée des niveaux d’inflammation dans le corps. L’éthanol dérègle aussi le microbiote, ces milliards de bactéries logées dans nos intestins, ce qui va, in fine, également aboutir à accroître les niveaux d’inflammation, notamment dans le foie.
Non seulement l’éthanol induit-il des phénomènes favorisant le cancer, mais il empêche aussi notre organisme de se défendre, en perturbant notre système immunitaire. L’alcool nuit en effet à la production de certaines protéines nécessaires au bon fonctionnement de cellules appelées « natural killer« , qui constituent la première ligne de défense de notre immunité. Il semble aussi désarmer les lymphocytes T, ces globules blancs qui patrouillent en permanence dans notre organisme pour y repérer et éliminer les intrus (virus, bactéries, mais aussi cellules cancéreuses).
En même temps qu’ils décrivaient tous ces mécanismes, les scientifiques ont aussi cherché à savoir dans quels organes ils étaient le plus susceptibles de causer des tumeurs. « L’acétaldéhyde est clairement en cause dans toutes les tumeurs des voies aérodigestives hautes, jusqu’à l’œsophage, ainsi que dans les cancers du foie », relève Pietro Ferrari. Pour les cancers colorectaux et les tumeurs du sein en revanche, si les liens avec l’alcool sont bien établis d’un point de vue épidémiologique, les mécanismes biologiques impliqués ne sont pas encore totalement élucidés, indique cet expert.
Inflammation et mutations
« Pour le cancer du sein, les hypothèses portent sur un lien entre la consommation d’alcool et l’augmentation de certaines hormones connues pour être impliquées dans l’apparition de tumeurs, mais aussi sur l’inflammation et l’affaiblissement du système immunitaire. Chacune de ces hypothèses a fait l’objet d’analyses, mais pour trancher, il nous faudrait une étude expérimentale qui comparerait leurs effets respectifs, et à ce jour nous n’en disposons pas », indique Pietro Ferrari. Pour les cancers colorectaux, ce serait plutôt le déséquilibre du microbiote causé par l’alcool qui jouerait un rôle : « Il augmente la perméabilité intestinale et favorise une inflammation chronique, laquelle entraîne la formation de molécules appelées ‘espèces réactives de l’oxygène’, dont la présence peut provoquer des dommages à l’ADN et induire des mutations », indique Ingrid Marcq, chercheuse à l’Université Picardie-Jules-Verne, dans une équipe Inserm, le groupe de recherche sur l’alcool et les pharmacodépendances.
Reste encore à savoir à partir de quelle quantité d’alcool consommée toutes ces conséquences délétères apparaissent. S’il ne fait aucun doute que de fortes doses, au-delà des recommandations de santé publique (2 verres par jour, pas tous les jours), soient toxiques, le rôle des faibles doses s’avère bien plus controversé. « En théorie, l’alcool est toxique dès la première goutte. Des recommandations ont été établies et prennent en compte le niveau de risque acceptable pour les consommateurs : maximum 2 verres par jour et pas tous les jours. Au-delà de ces repères, c’est la consommation excessive d’alcool qui est problématique », assure le Pr Norbert Ifrah. Un certain nombre de preuves commencent néanmoins à s’accumuler sur les effets des faibles doses, y compris en deçà des recommandations. « Une de nos publications très récente a montré que pour les cancers des voies aéro-respiratoires hautes et de l’œsophage, il existe une relation dose-réponse même avec une consommation inférieure à un verre par jour en moyenne », indique Pietro Ferrari.
Mais ce qui inquiète aujourd’hui le plus les scientifiques, ce sont les nouveaux modes de consommation, en particulier chez les jeunes. Avec notamment « binge drinking« , cette pratique qui consiste à avaler de façon ponctuelle de grandes quantités d’alcool dans un temps réduit, pour ressentir plus rapidement les effets de l’ivresse, et qui s’est largement répandue dans cette tranche d’âge. Un phénomène récent et donc encore peu étudié : difficile dès lors de savoir avec certitude s’il s’avère plus ou moins nocif qu’une consommation modérée mais régulière. « On peut toutefois facilement imaginer que les systèmes de métabolisation de l’organisme soient rapidement débordés », estime Ingrid Marcq. Avec, comme le craint cette chercheuse, des conséquences préoccupantes dans les années à venir.
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Author : Stéphanie Benz
Publish date : 2026-01-10 15:00:00
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