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« Combattre tout en préparant le plan B » : Marine Le Pen, un an sur la ligne de crête

« Combattre tout en préparant le plan B » : Marine Le Pen, un an sur la ligne de crête

Maudits avocats. Il y a ceux qui lui disent non et ceux qui sont déjà pris. A l’automne un ténor peu suspect de sympathie pour l’extrême droite, approché par Marine Le Pen, décline poliment. Pire, alors que la députée du Nord prépare déjà un éventuel pourvoi en cassation, elle rencontre l’un d’eux, qu’elle trouve très bon, mais ce dernier lui annonce qu’il est déjà pris… par la partie adverse ! Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas…

Quelles pensées traverseront l’esprit de la cheffe de file nationaliste lorsqu’elle se présentera, ce mardi 13 janvier, à la barre, dans son procès en appel dans l’affaire des assistants parlementaires ? Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir ? Se dit-elle, comme le Grec Ésope en son temps, qu’ »on ne peut rien changer à son destin » ? Rares sont ceux, au parti à la flamme, qui ont déjà eu cette discussion avec elle. En parler, c’est prendre le risque de raviver une blessure intime. Alors on s’applique plutôt la célèbre devise de Léon Gambetta : y penser toujours, n’en parler jamais. Chacun comprend qu’elle est entièrement absorbée par cet enjeu judiciaire, qui détermine son avenir politique. Un député qui passait devant le siège du RN entre le Noël et le jour de l’An n’a pas été surpris d’y voir la voiture de Marine Le Pen.

« C’est un nouveau procès. Elle a changé de stratégie de défense à l’automne, raconte l’un de ses lieutenants. Si elle veut avoir une chance de se présenter, il faut être moins politique, plus juridique. » Et de se risquer – fait rare – à un pronostic : « Dans tous les cas, il y a trois options. Soit elle est relaxée, soit elle est condamnée avec une peine plus légère, qui lui permettrait peut-être de se présenter. Soit la peine est confirmée, voire aggravée. C’est du 33/33/33. »

Ce qui a joué dans la sévérité de la peine prononcée le 31 mars, observe un bon connaisseur du dossier, c’est ce sentiment que les prévenus refusaient les faits qui leur étaient reprochés, en dépit des preuves. « Niant jusqu’aux évidences, y compris pour certains jusqu’à leurs propres écrits de l’époque, certains ont montré un certain mépris des faits », grinçaient, début 2025, les juges de première instance. Cette fois, assure-t-on, il faut mettre l’accent sur la « non-intentionalité » des élus du FN, reconnaître certains actes tout en démontrant que les règles du Parlement européen n’étaient, à l’époque, pas claires.

Jordan Bardella prié d’attendre son tour

Toute la difficulté, pour Marine Le Pen, réside dans le fait qu’ici, le judiciaire et le politique sont étroitement mêlés. L’un dépend de l’autre. « On est sur une ligne de crête. Il faut être combatifs tout en préparant le plan B, résume un proche. C’est notre En même temps. » Or, préparer le plan B, n’est-ce pas abandonner le plan A ? D’autant qu’il fut, un temps, interdit de parler de plan B… Rembobinons. Le 13 mars 2025, sur LCI, Jordan Bardella glisse imprudemment ces quelques mots : « Marine Le Pen ne sera pas inéligible. » Le jeune président du parti n’ose pas y croire ou, plus exactement, ne veut pas y croire, malgré les réquisitions du parquet. Le choc, le 31 mars, est d’autant plus violent.

« Incroyable… », souffle Marine Le Pen avant de quitter la salle d’audience du tribunal correctionnel de Paris, sans attendre le prononcé de la peine. Elle est déclarée coupable de détournement de fonds publics, condamnée à quatre ans de prison, 100 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité assortis d’une exécution provisoire. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, est l’un des premiers à s’en émouvoir, suivi de peu par Elon Musk et d’autres. À Paris, on improvise une réunion de crise au parti pour examiner les recours possibles et acter la stratégie de riposte. Elle est assez claire : à « décision politique », réponse politique.

Au risque de sacrifier la patiente stratégie de normalisation, le parti nationaliste opte pour une réponse populiste et anti-système, lançant une pétition de soutien en ligne avec ce message : « Sauvons la démocratie. » « Je suis combative, je ne vais pas me laisser éliminer », promet l’intéressée le soir même sur le plateau du 20 Heures de TF1, prenant les Français à témoin. Devant Gilles Bouleau, elle laisse échapper sa colère quand elle reconnaît ne pas avoir « la maîtrise de la date de l’appel ». Comprendre : la maîtrise de son destin. En moyenne, en effet, dans la justice pénale, la tenue du procès en appel se déroule entre 18 mois et deux ans après la condamnation en première instance. Trop tard pour envisager une candidature de Marine Le Pen en 2027.

Pourtant, il n’est absolument pas question d’envisager un quelconque plan B. Mieux, comme l’avait révélé Le Point, consigne est alors donnée aux cadres RN de botter en touche si des journalistes leur posent des questions sur l’éventualité d’une candidature présidentielle de Jordan Bardella. D’ailleurs, interrogée précisément sur cette question sur TF1, Marine Le Pen ne trouve pas de meilleure réponse que celle-ci : « Jordan Bardella est un atout formidable pour le mouvement. J’espère que nous n’aurons pas à user de cet atout plus tôt que nécessaire. » Marine Le Pen ou l’art d’avancer à reculons… Le jeune dauphin est prié, pour l’heure, d’attendre son tour.

Timide passage de relais

Dimanche 6 avril. Le soufflé n’est pas retombé. Un « grand rassemblement de soutien à Marine Le Pen » est organisé au cœur de Paris, au pied des Invalides. Sur la pelouse de la place Vauban, Philippe Olivier, conseiller spécial et beau-frère de Marine Le Pen, vend à 15 euros des casquettes « Je soutiens Marine » qui font penser aux goodies MAGA de Donald Trump. « Le système est à l’agonie », assure-t-il, se disant « convaincu » que les prévenus seront relaxés en appel. Et d’ajouter : « Le RN choisira son candidat, pas le système. » A la tribune, devant quelque 7 000 personnes – la place n’est pas pleine, loin s’en faut – Marine Le Pen dénonce un « coup d’Etat des juges » et se compare à Martin Luther King. Ce n’est qu’à la mi-avril qu’est pour la première fois évoqué, timidement, le plan B. « Ils peuvent m’euthanasier mais que personne n’attende de moi que je me suicide », confie Marine Le Pen au Figaro, tout en jugeant « irresponsable » de laisser son calendrier judiciaire mettre en danger le calendrier politique du RN. Si l’appel était rejeté, un congrès serait organisé à la rentrée 2026 pour mettre Jordan Bardella sur les rails pour une présidentielle en avril 2027.

Jeudi 29 mai. Depuis Nouméa, en Nouvelle-Calédonie, où elle est en déplacement, Marine Le Pen déclare : « Je serai candidate à l’élection présidentielle, j’en suis convaincue. » Elle décoche lors du même déplacement une flèche à Jordan Bardella, affirmant ne pas être sûre que « Jordan connaisse très bien les problèmes de Nouvelle-Calédonie. » Deux semaines plus tard, le 12 juin, dans la matinale de France Inter, elle en remet une couche. « Je suis la seule candidate du RN, évidemment. » On a connu passage de relais plus franc… Le dit-elle pour se rassurer ? Pour s’en convaincre ? Y croit-elle vraiment ?

Un été passe et elle ne semble plus tout à fait y croire. “Je garde un tout petit petit espoir”, glisse-t-elle le 16 septembre sur CNews. La condamnation, le 25 septembre, de Nicolas Sarkozy à cinq ans de prison ferme avec mandat de dépôt différé, n’est pas de nature à la rassurer sur son sort. Elle se fend aussitôt d’un tweet de soutien. Geste que l’ancien président a apprécié, comme il l’a raconté dans son livre, Le Journal d’un prisonnier.

« Jordan Bardella peut gagner à ma place »

Jeudi 15 octobre. Le Conseil d’État rejette le recours de Marine Le Pen contre l’application immédiate de sa peine d’inéligibilité. « Un homme politique dans un tribunal, c’est un joueur de roulette russe avec six balles dans le barillet », l’a-t-on entendu dire, lors du procès en première instance. Cela fait une balle en moins. Pendant ce temps, Jordan Bardella sort son livre, Ce que veulent les Français, et enchaîne les séances de dédicaces. Le 25 novembre, un sondage Odoxa le donne gagnant au second tour dans tous les cas de figure. Marine Le Pen n’est même pas testée. Sa garde rapprochée fulmine.

« Marine Le Pen est notre candidate en 2027 quoi qu’il arrive », lance, depuis la salle des pas perdus du Palais Bourbon, Sébastien Chenu. « Marine ne va pas se planquer. Elle ne va pas retrouver ses chats », dit un autre, hors micro, pas franchement emballé par l’hypothèse Bardella. Marine Le Pen, elle, ne bronche pas, ne laisse rien paraître. Alors qu’elle a « tout sacrifié à cet objectif depuis cinquante ans », elle semble, malgré ce qu’en dit son entourage, prête à abandonner l’idée qu’elle puisse être, un jour, présidente de la République. S’il faut se retirer pour que les idées qu’elle défend arrivent au pouvoir, soit. « Jordan Bardella peut gagner à ma place », confie-t-elle fin décembre à La Tribune Dimanche. C’est la première fois qu’elle le dit aussi nettement. Il faudra peut-être, après tout, user de « l’atout » plus tôt que nécessaire. Réponse à l’été 2026, quand la Cour d’appel rendra sa décision. D’ici là, l’exercice d’équilibriste se poursuit.



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Author : Sébastien Schneegans

Publish date : 2026-01-11 06:45:00

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