Difficile de lui contester le statut d’intellectuel le plus influent au monde. Professeur à la New York University Stern School of Business, Jonathan Haidt est l’auteur de Génération anxieuse (Les Arènes, 2025), dans lequel il alerte sur les conséquences des réseaux sociaux et des smartphones pour la santé mentale des jeunes. Ce best-seller (plus de deux millions d’exemplaires vendus) a directement conduit à l’interdiction des réseaux sociaux en Australie pour les moins de 16 ans, et la France pourrait bientôt suivre pour les moins de 15 ans. Mais le chercheur est aussi l’auteur d’une œuvre majeure en psychologie sociale, tentant depuis vingt ans de comprendre pourquoi nos sociétés sont si divisées. Les éditions Arpa publient le 15 janvier la traduction de The Righteous Mind (sous le titre La Supériorité morale), un classique de 2012 dans lequel Jonathan Haidt éclaire le fonctionnement de notre cerveau et montre l’importance des préférences morales dans nos positionnements politiques.
Pour L’Express, l’universitaire ne cache pas son inquiétude sur la « fragmentation totale » de nos sociétés, et déplore la radicalisation de la gauche comme de la droite. Analysant le phénomène Trump, il raconte aussi sa rencontre avec Emmanuel Macron.
L’Express : La polarisation politique que vous y décriviez dans La Supériorité morale semble plus que jamais d’actualité. Jusqu’où nos sociétés vont-elles se fragmenter ?
Jonathan Haidt : Les experts ne peuvent pas vraiment prédire l’avenir. En revanche, ils peuvent examiner les tendances actuelles. Et ce que je peux vous dire, c’est que si elles se poursuivent sans être freinées ou inversées, des choses très graves vont se produire. Avec le numérique, nous traversons une période de changements fous. Si fous, qu’ils sont difficilement appréhendables. « L’ère Gutenberg », née avec l’invention de l’imprimerie au XVe siècle, s’achève avec l’avènement des smartphones et des réseaux sociaux. Cet avènement met à mal la possibilité de nous mettre d’accord sur de simples « faits », mais aussi la possibilité de partager une matrice morale commune, un sens commun sur ce qui est bien et mal.
C’est pourquoi mon prochain livre s’intitulera Life after Babel (La vie après Babel). Comment peut-on s’adapter à cette perte du commun ? En tant que psychologue social, j’ai passé une grande partie de ma carrière à étudier la polarisation entre la gauche et la droite. Mais aujourd’hui, ce qui nous arrive dépasse le simple tribalisme. C’est une fragmentation totale.
Vous êtes célèbre pour votre métaphore du cavalier et de l’éléphant qui décrit comment une toute petite partie de notre cerveau, basée sur la raison et les arguments (le cavalier) essaie de guider l’immense partie stimulée par les émotions et les intuitions (l’éléphant). Le succès de Donald Trump s’explique-t-il par sa capacité à ne s’adresser qu’à l’éléphant?
Les pères fondateurs des États-Unis s’inquiétaient du mal que pourraient faire les démagogues – c’est-à-dire : des gens s’adressant uniquement aux émotions – s’ils venaient à exercer le pouvoir. C’est pourquoi ils ont pensé l’Amérique comme une république avec des garde-fous, plutôt que comme une démocratie totale. Aujourd’hui, Donald Trump a des airs de démagogue. Mais un démagogue classique joue sur les émotions dans la poursuite d’objectifs à long terme. Trump, lui, joue sur les émotions, c’est sûr, mais il ne semble pas avoir de plan à long terme. Il est très versatile et tout tourne toujours autour de lui. Il n’est donc pas aussi « efficace » qu’il ne pourrait l’être s’il était moins narcissique et instable.
C’est un personnage sans précédent dans la politique américaine. Il joue sur les émotions et ne fait aucun effort pour s’adresser au cavalier. Trump n’est pas un menteur, mais un « bullshiteur ». Il est le plus grand baratineur que nous ayons jamais connu. Ce qui est intéressant, c’est que beaucoup de personnes de droite, aux Etats-Unis, l’ont parfaitement compris. Ils adhèrent au spectacle, mais ne croient pas littéralement à ce que Trump dit. Comme l’a bien résumé l’éditorialiste David Brooks, Donald Trump est généralement la mauvaise réponse à la bonne question. Ses soutiens se disent « ok, c’est un narcissique qui dit des choses folles, mais on le suit ». Les démocrates, eux, disent : « C’est un menteur, ce qu’il dit est faux ». Mais en se limitant à cette critique, ils oublient de parler des vrais problèmes soulevés.
Comme par exemple l’immigration ?
C’est le grand problème qui anime la politique en Amérique comme en Europe. Quand j’étais jeune professeur, il y avait ce que l’on nommait le politiquement correct, et dans mon domaine, la psychologie sociale, tout le monde était de gauche – je crois que je n’ai connu dans ma vie qu’un seul collègue de droite ! Mais chacun avait une liberté pour exprimer son désaccord sur tout un tas de sujets. Cela a changé il y a une dizaine d’années. Depuis lors, si un universitaire remet en question les affirmations dominantes sur les problématiques de genre, de race, de LGBTQ + ou d’immigration, il risque de perdre son emploi et sa réputation. C’est ce qui m’a conduit à fonder la Heterodox Academy avec d’autres psychologues sociaux pour défendre l’importance de la diversité des points de vue dans le monde universitaire.
La gauche comme la droite n’ont plus rien de libérales
Comment a-t-on basculé du politiquement correct au risque de mort sociale ?
Certains sujets ont été retirés du champ politique et moral, pour être considérés comme sacrés. A mesure qu’elle s’éloignait du marxisme, la gauche occidentale a remplacé son projet social par des questions sociétales comme la race, le genre, etc. Et au passage, elle a rendu certains de ces sujets sacrés. Elle a créé, notamment, une grille de lecture unique entre victimes (sacrées) et oppresseurs qui rend le débat impossible. Dans ce cadre, les immigrés, en particulier s’ils ne sont pas blancs, sont désormais considérés comme des victimes par essence et par principe. Lors de la grande vague migratoire de 2015, quand des pays comme l’Allemagne et la Suède ont accueilli un nombre important de réfugiés, quiconque s’y opposait était qualifié de raciste. La même chose s’est produite aux Etats-Unis. Dans ce pays, nous avons toutes sortes de débats sur le fait de savoir si le taux d’imposition maximal doit être de 36 % ou de 39 %, nous ne cessons de tergiverser à ce sujet. En revanche, l’immigration est devenue un sujet sacré, ce qui provoque de la stupidité.
Entendons-nous : l’Amérique est un pays d’immigrés. Nous avons depuis longtemps une vision très positive de l’immigration. Si elle est modérée et légale, avec intégration, elle est populaire y compris chez les républicains et les conservateurs. Ce que les démocrates ont refusé de comprendre, c’est que le problème n’est pas l’immigration, mais l’immigration illégale. Pour eux, la notion même de frontière est devenue raciste. Politiquement, c’est de la folie. Comme je l’expliquais dans La Supériorité morale, la gauche ne comprend pas ce qu’il faut pour maintenir la cohésion d’une société diversifiée comme celle aux Etats-Unis. A ses yeux, la diversité est bonne en soi.
Dans votre premier livre L’Hypothèse du bonheur, vous expliquiez déjà que les personnes détestent avoir l’impression de perdre le contrôle. « Reprendre le contrôle » était d’ailleurs l’un des slogans du Brexit…
Les gens n’ont pas un besoin désespéré d’avoir le contrôle au niveau national, ils préfèrent généralement se concentrer sur leur propre vie, leurs amis, leur travail. En revanche, le problème, c’est le chaos. Quand ils craignent pour leur propre sécurité, qu’ils ne peuvent pas contrôler leur environnement local, ils réclament de l’ordre et veulent un État fort. Cela remonte à la fondation de la science politique avec Le Léviathan de Hobbes. Pour cela, ils sont prêts à sacrifier des droits constitutionnels.
C’est très bien démontré par la psychologue politique Karen Stenner, qui a étudié la dynamique autoritaire. Lorsque vous percevez une menace pour l’ordre social, c’est comme si un bouton était activité dans votre tête, qui vous pousse à vous dire : « expulsez les déviants, faites venir la police, réprimez les personnes qui causent des troubles… ». J’ai passé de nombreuses années à aider la gauche à comprendre les travaux de Karen Stenner. L’arrivée d’une forte immigration illégale est le moyen le plus puissant d’enclencher une dynamique autoritaire au-sein d’un pays. On le voit en Europe, où l’extrême droite est en forte croissance. Prétendre combattre les partis populistes en ne maîtrisant pas les flux d’immigration illégale et en traitant leurs électeurs de racistes relève du suicide politique.
Quelles sont les principales différences entre la gauche et la droite d’un point de vue moral ?
Dans La Supériorité morale, je montrais que les personnes de gauche se souciaient davantage de la question du soin et de celle de l’oppression, mettant ainsi l’accent sur la justice sociale et l’égalité politique. Les personnes de droite, elles, se focalisent plus sur les questions de sacralité, de loyauté, d’autorité ou de liberté, et sont plus du côté du patriotisme ou de la religion. Mais à l’époque, je décrivais une gauche et une droite libérale. Je parlais de différences entre des gens comme Barack Obama et Mitt Romney. Aujourd’hui, alors que l’ère Gutenberg a pris fin et que nous sommes dans l’ère numérique, nous avons été pris dans un tourbillon. Il y a eu reconfiguration politique.
Aux Etats-Unis, la gauche est devenue extrêmement intolérante au nom de la race, du genre ou des LGBTQ, qui sont devenues des valeurs sacrées. Elle n’a donc plus rien de libérale. Ce que nous appelons wokisme est une pathologie de la gauche contemporaine. Et, de l’autre côté, l’autoritarisme est la pathologie de la droite. Chez nous, pendant longtemps, Ronald Reagan, qui était un conservateur social, a fait le lien à droite entre libertariens et autoritaires. Il a créé ce grand parti républicain unifiant des personnes psychologiquement très différentes. Mais avec Donald Trump, le groupe autoritaire a pris le pouvoir.
Comment pouvons-nous encore nous entendre ? La politique peut-elle encore remplir son rôle, c’est-à-dire organiser les débats et trancher les désaccords pour empêcher que le dissensus ne provoque la violence ?
Les démocraties libérales que nous avons construites en Europe et en Amérique du Nord sont les sociétés les plus humaines qui aient jamais existé. Ce sont des miracles ! La qualité de vie a fait des progrès spectaculaires, les droits de l’homme se sont répandus. Mais aujourd’hui, les changements technologiques sont si importants qu’ils ont modifié le terrain de jeu. La grande question pour toutes nos sociétés est la suivante : la démocratie libérale telle que nous la connaissons peut-elle fonctionner à l’ère des réseaux sociaux ? C’est-à-dire dans une époque où nous ne pouvons même plus trouver de vérité commune, où l’indignation se propage, portée par les algorithmes, et où vous pouvez facilement influencer l’opinion avec des agents IA. Nos démocraties libérales tremblent sur leurs fondements.
Emmanuel Macron m’a dit : « Je vais agir. »
Ma plus grande crainte, c’est que la Chine ait raison. C’est-à-dire qu’il faille un Léviathan autoritaire pour contrôler Internet et les réseaux sociaux. Je suis démocrate, j’aime profondément la démocratie libérale. Je veux que nous gagnions contre le modèle autoritaire. Mais je suis très inquiet. Mon ami Tristan Harris du Center for Humane Technology dit souvent que la technologie aide les autoritaires à être de meilleurs autoritaires, et qu’elle rend plus difficile pour les démocrates d’être de bons démocrates. Voilà où nous en sommes.
Sous votre influence directe, l’Australie vient d’interdire les réseaux aux moins de 16 ans. On nous dit que vous avez rencontré Emmanuel Macron…
Emmanuel Macron est un précurseur dans ce domaine. Il a été l’un des premiers dirigeants à prendre des mesures concernant les téléphones à l’école. Et il a commencé à agir bien avant que j’écrive mon livre. Mais oui, lors de mon passage à Paris en avril dernier, j’ai rencontré Roland Lescure. Au débotté, il a appelé le cabinet du président pour savoir s’il pouvait me recevoir à l’Élysée le lendemain. Je n’arrivais pas à y croire ! Nous avons eu une très bonne conversation. Nous avons parlé de la limite d’âge à 16 ou 15 ans. Je sais que chez vous, 15 ans est un âge symbolique, étant celui de la majorité sexuelle. Macron voulait donc opter pour 15 ans. Je lui ai dit que 16 ans était mieux pour deux raisons. La première est que les garçons sont encore en pleine puberté à 15 ans, alors que les filles terminent leur puberté un peu plus tôt. A 15 ans, le cerveau est en pleine mutation. Par ailleurs, nous avons besoin d’une norme internationale. Si le monde entier opte pour 16 ans, c’est clair. Mais si nous avons des limites d’âge différentes entre les pays, cela complexifie le message. Bref. Nous avons longuement parlé. A la fin, Emmanuel Macron m’a serré la main longtemps, environ 30 secondes, et il m’a dit : « Je vais agir. »
Joe Biden puis Donald Trump ont fait en sorte que la branche américaine de TikTok soit rachetée par une entreprise américaine. L’Europe n’est-elle pas trop naïve face à cet algorithme chinois et à son impact sur l’esprit des enfants?
TikTok pose au moins trois questions. D’abord : l’espionnage. Les Etats-Unis sont le principal rival de la Chine. TikTok est présent sur les appareils de nombreux Occidentaux, et les Chinois sont très doués pour obtenir nos secrets commerciaux et voler nos technologiques en matière d’IA. Je ne suis pas certain que le changement de propriétaire au niveau local changera grand-chose, car le code de TikTok est très complexe et il est contrôlé par les Chinois. C’est une menace énorme pour notre sécurité nationale.
Ensuite, il y a la question de l’influence. Imaginez si, pendant la guerre froide, l’Union soviétique avait acheté Le Monde et le New York Times, ainsi que la télévision française et américaine. Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Par l’intermédiaire de TikTok, la Chine peut influencer les jeunes occidentaux et semer la division politique.
Enfin, il y a le problème de santé mentale chez les jeunes. Et je crois qu’il va en s’aggravant. Quand j’ai écrit Génération anxieuse, mes données portaient sur la génération Z, qui a surtout été façonnée par Instagram. Et ce réseau social a beaucoup nui aux filles en particulier. Mais je ne disposais pas, à l’époque, de données sur la jeune génération Z ou la génération Alpha, qui ont été façonnées par TikTok et les iPad. Ceux-là ont été biberonnés aux vidéos courtes qu’ils font défiler en moins de 7 secondes. Partout, tout le temps, en voiture, chez eux… Or la recherche est formelle : ce « scrolling » est ce qui nuit le plus à la capacité d’attention, aux fonctions exécutives et à la capacité de concentration. A vrai dire : peu importe qui possède l’entreprise. TikTok et les réseaux qui l’ont copié vont être encore plus destructeurs qu’Instagram.
La Supériorité morale. Pourquoi la politique et la religion nous divisent, par Jonathan Haidt, traduction Lilou Wimbée. Arpa, 450 p., 24,90 €. Parution le 15 janvier.
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Author : Thomas Mahler, Anne Rosencher
Publish date : 2026-01-11 16:00:00
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