C’est l’historien qu’il faut lire pour comprendre notre présent. Beaucoup de dirigeants le consultent. Professeur d’Histoire globale à Oxford et directeur du Worcester College pour la recherche byzantine, Peter Frankopan a connu un succès mondial avec Les routes de la soie (Nevicata, 2017) et Les métamorphoses de la terre (Tallandier, 2024), qui paraît ces jours-ci en format de poche chez Points Seuil. Dans cette somme impressionnante, l’historien britannique revisite l’histoire du monde à la lumière de la relation de l’Homme avec la nature, des premiers hominiens à… Vladimir Poutine.
Brassant toutes les disciplines et se plaçant dans une perspective mondiale, Peter Frankopan donne les clés de compréhension de la « transition mondiale » que nous vivons. Selon lui, il faut considérer Donald Trump et son administration non pas comme la cause du bouleversement du monde, mais comme un symptôme. Il essaie de s’opposer à un ordre mondial en mutation, dont la Chine, la Russie ou les États du Golfe sont des éléments importants. L’historien éclaire nos angles morts européens. A ses yeux, nos analyses datent des années 1990 et notre réflexion stratégique est indigente. Nous devrions davantage nous intéresser à l’Inde et à la Turquie notamment.
L’Express : Dans Les Nouvelles Routes de la soie (2018) déjà, vous expliquiez que nous vivons une transformation similaire à celle qui a suivi la traversée de l’Atlantique par Christophe Colomb, en 1492. Sommes-nous entrés dans un nouveau monde ?
Peter Frankopan : Le monde que nous pensions connaître a disparu. En Occident, nous nous focalisons sur la personnalité de Donald Trump. L’arrestation de Nicolas Maduro au Venezuela a provoqué des milliers de commentaires. Mais la question importante est : pourquoi Trump est-il passé à l’action aujourd’hui ? Il y a une fenêtre historique qui s’est ouverte. Dans la couverture médiatique de cet événement, en Europe et aux Etats-Unis, nous nous sommes aussi peu souciés de comment l’intervention au Venezuela est perçue en Afrique ou en Asie, outre le seul cas de la Chine. Ce nouvel ordre mondial n’est pas considéré de la même façon selon les continents.
En Europe, nous craignons d’être les prochains au menu du buffet. Si Trump est prêt à intervenir de la sorte au Venezuela, que pourrait-il faire au Groenland ? Si quelqu’un vous avait annoncé, à un moment donné de votre carrière, qu’il y ait une possibilité d’intervention militaire des États-Unis contre une puissance européenne, membre de l’Otan, avec une annexion territoriale potentielle, vous l’auriez pris pour un fou. Mais il faut considérer Trump et son administration non pas comme la cause du bouleversement du monde, mais comme un symptôme. Il essaie de s’opposer à un ordre mondial en mutation, dont la Chine, la Russie ou les États du Golfe sont des éléments importants. Ces derniers mois, le négociateur le plus important dans le cadre du Venezuela n’était pas un État européen, mais le Qatar, qui est aussi très actif dans d’autres régions du monde.
Nous assistons à une véritable transition mondiale. La Chine est clé, mais nous devrions plus nous intéresser à l’Inde, première puissance démographique, ou à un pays comme la Turquie, qui possède le troisième corps diplomatique le plus important au monde. La Turquie a plus de postes, d’ambassades ou de consulats à l’étranger que la France. Sa plus grande mission diplomatique est en Somalie. L’idée que la Turquie soit active en Asie centrale, en Afrique de l’Est ou au Moyen-Orient est un choc pour la plupart d’entre nous. Nous savons tout sur Trump, ou Emmanuel Macron, mais nous sommes incapables de citer le nom de dirigeants dans une autre partie du monde. Cela me semble la preuve d’un vrai déficit d’analyse sur ce qui passe pour les 7 milliards de personnes qui ne vivent pas aux États-Unis et en Europe. Le monde changeait rapidement, mais c’est comme si nous, en Europe, voulions arrêter le temps, revenir au confort des années 1990…
On voit souvent Donald Trump comme le grand perturbateur mondial. Mais pour vous, il serait donc plus une réaction à ces évolutions profondes…
Aux yeux de Trump et Marco Rubio, l’hémisphère occidental est menacé par des adversaires hostiles. Les échanges commerciaux de la Chine avec l’Amérique latine, qui valaient 12 milliards de dollars en 2000, en sont aujourd’hui à plus de 500 milliards de dollars. Rien qu’au Mexique, le commerce avec la Chine a doublé depuis cinq ans. Les entreprises chinoises essaient de passer par des portes dérobées pour vendre leurs produits aux États-Unis. Trump utilise non seulement la puissance américaine pour son « America first » et son « Make America great again », mais il veut aussi bloquer ceux qui menacent le modèle économique des Etats-Unis.
L’immense majorité des Européens considère que ce que fait Trump est impardonnable et le voit comme un élément perturbateur, mais il réagit à un monde en mutation. Trump constate la montée en puissance de la Chine, il constate la montée en puissance de la Russie, il constate les pressions exercées sur l’Europe qu’il considère d’un œil très négatif. Trump agit de manière erratique et maladroite, mais peut-être n’a-t-il pas tort sur le fond… Quand il affirme que nous Européens sommes incapables de prendre soin de nous-mêmes, et que nous dépendons trop des États-Unis, il y a une part de vérité. Répondre au défi lancé par la Chine à la technologie, aux produits et aux emplois américains fait aussi sens. Ses droits de douane vont peut-être aggraver la situation. Mais Trump essaie d’agir, de façon très différente de ce que nous avons l’habitude en Europe.
Et comment le reste du monde juge-t-il son intervention au Venezuela ? N’est-ce pas pousser les autres pays à se rapprocher davantage de la Chine ?
D’abord, personne ne veut s’exprimer ouvertement de peur de s’attirer les foudres de Trump. Ensuite, tout le monde se demande quelles sont les implications de cette capture. Si Trump est prêt à évincer Maduro, pourrait-il le faire avec un autre dirigeant mondial qu’il n’aime pas ? Maduro était certes un président illégal qui avait perdu les élections de 2024. Mais il n’y a pas si longtemps, un candidat à la présidence américaine a lui aussi affirmé que les résultats du scrutin de 2020 avaient été truqués…
Les actions de Trump rapprochent-elles le reste du monde de la Chine ? Dans la plupart des régions où je travaille en Asie, tout le monde souhaite entretenir des relations avec la Chine, mais personne ne court vers Pékin les bras ouverts. Si ces pays pouvaient construire leurs chemins de fer, ports, aéroports, écoles ou hôpitaux avec de l’argent bon marché provenant de l’Occident, ils le feraient probablement. La Chine a ses difficultés en tant qu’Etat marxiste ne tolérant pas les libertés. Mais ce n’est pas non plus un modèle attirant pour de nombreuses régions du monde.
La Chine essaie de réformer l’architecture internationale, en formant des coalitions et des partenariats à travers la Belt and Road Initiative, les Brics, l’Organisation de coopération de Shanghai… Cela donne des photos impressionnantes de dirigeants réunis. Mais, à travers ces organisations, la Chine est-elle capable d’influencer les événements de manière significative ? Bachar el-Assad a été mis hors-jeu en 2024. Israël et les Etats-Unis ont attaqué l’Iran, pourtant allié de la Russie et de la Chine. Ces deux pays n’ont proposé aucune aide militaire à Téhéran, et se sont contentés de déposer quelques plaintes à l’ONU. L’ordre dirigé par la Chine n’est guère attrayant pour de nombreux pays. Il n’est pas particulièrement efficace et comporte des risques. La majorité des États se montre donc prudente et veut rester à l’écart du danger, comme l’Inde, le Pakistan, les États du Golfe, l’Indonésie, les Philippines ou le Bangladesh, qui représentent plus de la moitié de la population mondiale. Personne ne veut s’opposer frontalement à Trump. Sa façon de procéder choque beaucoup de monde, mais je ne vois pas émerger de coalitions anti-américaines.
Même l’amitié « sans limites » entre la Chine et la Russie, ou alliance du dragon et de l’ours, n’est selon vous peut-être pas si solide que cela…
L’Histoire nous rappelle qu’il n’y a pas d’amitié « sans limites » entre deux pays. C’est simplement de la bonne diplomatie que de parler d’amitiés indéfectibles. Il est étonnant de voir combien de personnes rationnelles prennent ces déclarations entre Vladimir Poutine et Xi Jinping au pied de la lettre, et pense qu’il y aurait une solidarité absolue entre la Chine et la Russie. L’ordre occidental est certes un problème aux yeux de ces régimes. Russie ne se considère pas comme un leader mondial, mais comme une puissance mondiale. Et elle est très douée pour semer le trouble.
La Chine, elle, est convaincue qu’un monde chinois finira par s’imposer, en aboutissement d’un changement mondial. Mais elle doit faire face à de nombreux défis économiques. Elle a tiré profit de la guerre en Ukraine en bénéficiant du pétrole à bas prix de la Russie. Mais n’oublions pas qu’il y a dans ces deux pays beaucoup de voix, tant au niveau gouvernemental qu’au sein des think tanks, qui sont extrêmement réticentes à ce rapprochement. La Chine et la Russie ne sont pas doués pour construire des alliances solides, car leur façon de procéder est unilatérale et agressive.
Vous avez aussi analysé l’obsession de Poutine pour l’Histoire et des mythes comme de Riourik, premier prince de Novgorod. Ce qui ennuie profondément Trump lors de leurs conversations, comme en Alaska…
Je viens de consulter des documents déclassifiés à Noël sur les réunions entre Poutine et George W. Bush dans les années 2000. Lorsqu’ils se sont vus pour la première fois, Poutine a expliqué avoir une croix miraculeuse qui aurait sauvé sa maison d’un incendie. C’est après cette rencontre que Bush a déclaré aux médias avoir regardé Poutine droit dans les yeux et y avoir vu son « âme », quelqu’un digne de confiance. Ancien du KGB, Poutine savait comment s’adresser à un chrétien évangélique comme Bush.
On ne sait pas si face à Trump, il l’épuise volontairement avec ses monologues sur l’histoire de la rus’ de Kiev ou du chef cosaque Bogdan Khmelnitski. Trump lui parle de cette façon : « Faisons affaire. Quel est ton prix, et que veux-tu ? Le développement de l’Arctique, une réhabilitation dans le G7 ? ». Poutine lui répond en dissertant sur Riourik pendant vingt-cinq minutes. Il pense certainement qu’il y a un continuum historique sur plus de mille ans. Mais il y a aussi une volonté de frustrer Trump. Parce que la pire chose qu’il puisse lui arriver, c’est que les Occidentaux soutiennent l’Ukraine. Poutine entend donc lui démontrer qu’il s’agit d’une longue histoire. Poutine pense avoir cerné Trump : il sait que le président américain ferait n’importe quoi pour de l’argent. Trump n’a lui pas compris qui est Poutine. Il part du principe que tout le monde a un prix, que ce soient les femmes, l’argent, le pouvoir, peu importe. Mais Poutine lui échappe. Et la frustration de Trump vient du fait qu’il n’arrive pas à obtenir de réponse claire de Poutine pour savoir ce qu’il veut.
Selon Fiona Hill, Poutine a passé la période du Covid dans les archives du Kremlin, n’arrêtant pas de regarder les anciennes cartes de la Russie et observant l’évolution des frontières russes, qui n’ont cessé de bouger. Il se dit que si ça a été le cas par le passé, cela peut se reproduire. Trump voit lui aussi le monde cette façon. Il se fiche que le Groenland appartienne légalement au Danemark. L’Alaska était bien russe jusqu’en 1867, et fait maintenant partie des Etats-Unis. La moitié de l’Amérique du Sud était possédée par le Mexique jusqu’aux années 1840. Poutine comme Trump ont élaboré un récit conquérant. Mais ici, en Europe, nous n’avons rien à vendre, nous n’avons pas de scénario. Nous ne savons plus ce que nous voulons, nous ne savons pas ce que nous défendons, à part « faisons plus de commerce et soyons tous amis les uns avec les autres ».
Pourtant, dans un monde de prédateurs cyniques, nous devons déterminer ce que nous voulons défendre et quels sont nos objectifs. Les Européens semblent résignés à ce que le Danemark ne soit pas en mesure de résister à une intervention militaire américaine au Groenland. De la même façon, est-il acceptable, si vous vivez en France, que votre technologie soit entièrement alimentée par des systèmes d’exploitation américains ? On peut très bien imaginer un scénario où Trump demande à Apple ou Google de vous sanctionner parce que votre président a pris une position qui ne lui plaît pas. Il l’a fait avec les entreprises technologiques chinoises, pourquoi ne le ferait-il pas avec les entreprises européennes ?
Comment voyez-vous les prochains mois ?
La pression que Trump est capable d’exercer est énorme. Les élections de mi-mandat sont en novembre. Il lui reste donc dix mois. Si les démocrates remportent les deux chambres, la vie sera très, très difficile pour Trump pendant les deux dernières années de sa présidence. Il en a parfaitement conscience. La plus grande menace pour la sécurité mondiale en 2026 pourrait d’ailleurs bien être la stabilité des États-Unis. Y aura-t-il une guerre civile ? Les démocrates et les républicains peuvent-ils cohabiter ? Les républicains ne vont-ils pas commencer à se battre en eux ?
Par ailleurs, même si Trump peut donner une impression de chaos, le gouvernement américain regorge de personnes très intelligentes, comme au département d’État. Quelle est vraiment leur stratégie au Groenland ou au Venezuela ? Trump n’est d’ailleurs pas stupide. On ne devient pas président ou leader mondial en étant incapable de relier deux idées entre elles. Le problème, c’est que nous considérons Trump comme un bouffon. Nous ne pouvons donc pas voir au-delà de sa caricature. Il est beaucoup plus facile de le présenter comme un bouffon que de déterminer quelle est la vraie stratégie des Etats-Unis. Or il y a une cohérence dans cette politique américaine, c’est une vision globale, en réaction à un nouvel ordre mondial qui tente de voir le jour.
Trump passe à l’offensive pour prendre des mesures actives afin d’empêcher cela. Ce qui veut dire s’en prendre aux entreprises chinoises, établir des partenariats avec les pays du Golfe, tenter de redonner vie à l’économie américaine. Trump veut entraîner un boom énergétique. Mais il estime également que si vous dépensez 900 milliards de dollars par an pour la plus grande armée du monde, une grande partie de son équipement devient rapidement obsolète. Les drones, les avions sont utiles aujourd’hui, mais ils ne le seront plus dans cinq ans. Dans sa tête, il y a donc l’idée que ces dépenses militaires doivent servir aujourd’hui. Nous, Européens, nous ne nous demandons jamais pourquoi nous dépensons 400 milliards d’euros pour la défense, à part tenir les Russes éloignés de nous. Il y a peu de réflexion stratégique.
Votre collège d’Oxford Dimitar Bechev a développé la notion de « ruée vers l’Europe ». Alors que l’Europe avait organisé une « ruée vers l’Afrique » au XIXe siècle, c’est elle maintenant qui est ciblée et dépecée par des puissances étrangères. Êtes-vous pessimiste pour notre continent ?
Mon travail n’est pas d’être optimiste ou pessimiste. Ce sont des réactions émotionnelles. La bonne chose à faire est d’être pragmatique : que devons-nous faire ? Nous payons le prix de ne pas nous être préparés à ces problèmes existentiels.
Aujourd’hui, nous devons répondre à une série de questions. Que défendons-nous ? Sommes-nous en juste un club de pays créé pour des raisons économiques, ou avons-nous une unité politique ? Si vous voulez faire pression sur les États-Unis, la bonne chose à faire est de taxer les entreprises technologiques américaines au niveau approprié, en particulier en Irlande. Apple, Google, Meta ont tous leur siège social à Dublin, où le taux d’imposition des sociétés est minime. Si nous voulons nous affirmer en tant que puissance, il faut qu’il y ait les mêmes taux d’imposition à travers l’Europe.
C’est une question de leadership et de nécessité. Poutine nous menace à l’Est, Trump pourrait nous menacer à l’Ouest, la Chine est en arrière-plan, le réchauffement climatique se poursuit, l’IA est une technologie transformatrice… Il est impardonnable de dormir profondément et d’espérer que, lorsque nous nous réveillerons, tout reviendra à la normale. Le monde change très rapidement autour de nous. Il ne s’agit pas seulement de Donald Trump. Il y a la démographie en Afrique subsaharienne. Il y a l’Inde et du Pakistan, deux puissances nucléaires, qui, il y a un an, ont failli entrer en guerre. Il y a l’Ukraine, la Chine et le reste du monde. Cette multiplicité de défis nécessite une réflexion coopérative très approfondie et une grande clarté d’esprit.
Quand j’ai écrit Les Routes de la soie (2015), tout le monde en Europe pensait, depuis plusieurs décennies, que la démocratie libérale était la meilleure solution, et que le monde entier voulait être comme nous. Alors qu’en réalité, les gens regardent votre pays ou le mien et disent : « Vous avez un Premier ministre qui ne tient pas plus de 27 jours pour la France (NDLR : Sébastien Lecornu), ou 49 jours pour le Royaume-Uni (NDLR : Liz Truss). Vous avez des problèmes d’identité, d’immigration, d’économie, de démographie, de jeunesse, de perspectives d’emploi, de mobilité sociale. Quel est votre modèle, en réalité ? ». Vous et moi savons qu’il y a des raisons pour lesquelles nous souhaitons vivre en France ou au Royaume-Uni. Il y a des bénéfices évidents à cette démocratie libérale. Mais nous avons oublié d’expliquer ces avantages à nos citoyens, et de leur rappeler quel est le prix à payer pour vivre dans une société libre.
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Author : Thomas Mahler, Sébastien Le Fol
Publish date : 2026-01-12 17:00:00
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