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Yves Bréchet : « L’Allemagne a joué contre le nucléaire français, mais nos politiques se sont couchés ! »

Yves Bréchet : « L’Allemagne a joué contre le nucléaire français, mais nos politiques se sont couchés ! »

Sa pertinence, son franc-parler et son nœud papillon avaient crevé l’écran lors de son audition par la commission d’enquête parlementaire sur la perte de souveraineté énergétique de la France : Yves Bréchet, physicien, Haut-commissaire à l’énergie atomique entre 2012 et 2018, membre de l’Académie des Sciences, est le quatrième invité de la nouvelle émission de L’Express, Les grands entretiens d’Anne Rosencher. L’intégralité de ces échanges est à découvrir en vidéo sur YouTube et Dailymotion, mais aussi en podcast sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox ou encore Podcast Addict.

En voici la retranscription de certains extraits :

Anne Rosencher : Haut-commissaire à l’énergie atomique entre 2012 et 2018, vous aviez, parmi vos fonctions, la charge de conseiller l’exécutif – et notamment les ministres intéressés – sur les questions du nucléaire. Quelles leçons avez-vous tirées de ces interactions avec la prise de décision politique ?

Yves Bréchet : Elles ne sont ni rassurantes ni agréables. Ce que j’ai vu, c’est que le politique n’était absolument pas en état – ni par goût ni par compétence – de pouvoir bénéficier de conseils. Et je ne dis pas du tout cela avec la morgue du « scientifique qui ne trouve personne au niveau ». Le politique tire sa légitimité de l’élection. C’est à lui qu’il revient de décider et de trancher ; sûrement pas aux experts. Mais une politique rationnelle suppose à la fois une légitimité et une rationalité de la décision. Et cette dernière doit être organisée. Si vous prenez l’époque « héroïque », celle du plan Messmer : Pompidou était agrégé de grammaire et Messmer était juriste. Ce n’étaient donc pas des spécialistes. Mais vous aviez, autour d’eux, un écosystème qui travaillait à ce que la politique énergétique soit traitée de façon éclairée, dans une perspective de souveraineté. Ce que j’ai vu, moi, entre 2012 et 2018, c’est que la notion de souveraineté s’était complètement diluée, et que l’on croyait pouvoir « décider » par le simple fait de l’affichage moral, au mépris des questions de faisabilité.

Concrètement, comment cela se passait-il ? Vos rapports étaient-ils lus ?

J’ai dû écrire 4 000 pages de notes que j’ai systématiquement envoyées à tous les ministères concernés, en espérant qu’elles seraient lues par leurs conseillers. Mais sur la soixantaine de conseillers ministériels que j’ai pu voir au cours de mon mandat, une petite dizaine seulement faisait vraiment son travail.

Les plus désastreux étaient ceux qui arrivaient avec un tampon « je sors de la plus grande école dans le plus grand corps et je suis le meilleur ». Certains se servaient de l’Etat plus qu’ils ne le servaient. Ils se construisaient un carnet d’adresses et une carrière. C’est très grave : vous avez, en gros, à la tête du politique des gens qui sont scientifiquement incultes, et des grands corps techniques de l’Etat qui, en grande partie, ne font plus leur travail. A partir de là, il ne faut pas vous étonner qu’on prenne des décisions absurdes. La première chose qu’on demande à une élite – technique ou pas – est d’avoir le sens du bien commun. Il y a cette maxime de Colbert, qu’il faudrait écrire en lettres d’or à tout conseiller technique auquel on confie un mandat : « Je sers le roi souvent, et l’Etat, toujours ».

Il y a trois ans, la commission d’enquête parlementaire visant à établir les raisons de la perte de souveraineté énergétique de la France a agi comme un électrochoc quant au sabotage de notre filière nucléaire civile depuis environ quinze ans. Diriez-vous que depuis cet électrochoc, les choses se sont améliorées ?

Commençons par le positif. Cette commission a donné lieu à une vraie prise de conscience, d’abord parce que des gens ont osé dire des choses que tout le monde savait, et que personne ne disait. Aussi parce que certains, notamment parmi les politiques, ont dévoilé l’étendue de leur incompétence, ce qui a participé au « moment de vérité », et permis de comprendre ce qui s’était passé ces dernières décennies. La palme revient en cela à notre ancienne ministre de l’Ecologie Dominique Voynet, confondant le nom d’un élément périodique avec celui d’un anxiolytique… Donc, oui, la prise de conscience a été positive. En revanche, le travail de suivi n’a pas été au niveau. Sur les trente recommandations du rapport de la commission, j’estime qu’à peu près un tiers ont été vraiment mises en œuvre ; un autre tiers, en partie ; le dernier tiers, pas du tout. A commencer par la première des recommandations : arrêter avec ces programmations pluriannuelles de l’énergie (PPE) sur trois ans qui ne riment à rien et essayer de penser la politique énergétique du pays sur dix, quinze, vingt, trente ans. Pour l’instant, c’est lettre morte.

Par ailleurs, depuis trois ans, et indépendamment de la commission d’enquête, certaines choses se sont améliorées. La nomination de Bernard Fontana à la tête d’EDF [NDLR : en mai dernier] est une bénédiction pour la filière. Et, après un mandat catastrophique, un nouveau Haut-commissaire à l’énergie atomique, Vincent Berger, a été nommé, qui fait du très bon travail. Il a par exemple écrit un rapport remarquable sur les petits réacteurs, lequel alertait, notamment, sur certaines dépenses fantasques de deniers publiques. Le politique s’est empressé de tamponner le rapport « confidentiel-défense »… Incroyable ! Mais bon. Au moins l’Etat est-il conseillé.

Quand j’ai enquêté il y a un an sur le processus de décision qui a conduit à la fermeture de la centrale de Fessenheim en 2020, certains acteurs du dossier m’ont parlé d’une forte pression de l’Allemagne parmi les facteurs qui avaient pu compter. De manière générale, quelle est l’influence de l’Allemagne et de l’Europe sur le dossier énergétique ?

Jankélévitch disait : le diable a du bon car il peut endosser la responsabilité de tous nos maux. Là, c’est un peu pareil. Oui, l’Allemagne a joué contre le nucléaire français. Mais on ne peut pas reprocher aux Allemands de défendre leur industrie ! Le nucléaire était un avantage concurrentiel pour l’industrie française, donc l’Allemagne a tenu à ce que notre nucléaire ne se développe pas, voire décroisse. Voilà. D’une certaine manière, ils ont une politique, ils ont une stratégie. Face à cela, le drame a été la lâcheté et la démission des dirigeants français. Nous avions des représentants à Bruxelles qui n’avaient absolument rien à faire de la situation en France. Ils ne cessaient de répéter « on est en retard sur l’Allemagne ». Nos émissions de CO2 étaient beaucoup plus basses, mais nous étions « en retard » ? Misère.

Quant à l’influence de l’Europe ?

Elle est réelle et – hélas – sur ce sujet, elle n’est pas heureuse. Je ne comprends pas en quoi, par exemple, l’Europe nous fixe des pourcentages d’énergie renouvelable à atteindre. Qu’on nous fixe des objectifs de décarbonation, oui ! Mais la technique pour y parvenir, c’est notre affaire. Pour résumer, je dirais que l’Allemagne, en défendant ses intérêts, a fortement influencé l’Europe. Pourquoi ? Parce que l’Allemagne est forte. Que son Etat a une colonne vertébrale d’un point de vue financier et d’un point de vue industriel. En face, la classe politique française a été responsable et coupable d’une démission en masse.

En termes de stratégie énergétique, quelle est la bonne échelle entre la nation et l’Europe ?

On peut se mettre d’accord sur de grandes tendances de convergence ; se dire : « Il faut que les Etats européens se mettent en capacité d’atteindre tel ou tel objectif ». Mais selon moi, il ne faut surtout pas dépasser ce que les traités ordonnent. L’Europe est en train de devenir la bête noire d’une fraction impressionnante des populations, et cela me désole. Parce que je suis encore un Européen convaincu. Mais on a réussi l’exploit, ces trente dernières années, de gâcher la seule chose intelligente qu’on ait faite dans la deuxième moitié du XXe siècle d’un point de vue de politique internationale ! Et je n’ai pas l’impression que nos dirigeants en aient vraiment pris conscience, sauf ceux qui caricaturent et répètent : « surtout pas d’Europe ! »

Le choix vers lequel s’oriente aujourd’hui la France est celui d’un mix entre le nucléaire et les énergies renouvelables. Selon vous, ce mix-là est-il bien pensé, en bon équilibre ?

Le mix énergétique tel qu’il nous est présenté est un slogan. Je veux dire, il n’y a pas eu d’analyses d’impact, ni d’analyses de coûts. Bref : on écrit un conte de fées dispendieux. Avec des investissements pharaoniques sur les énergies renouvelables, sans se poser la question de savoir quels sont les besoins réels en électricité, quels sont les outils industriels qui peuvent être électrifiés ou pas etc… Une vraie stratégie nécessite non seulement une analyse de la production d’électricité, mais aussi du stockage, une analyse de la stabilité, en termes de puissance, en termes de fréquence, etc. J’ajoute que la PPE est en train de devenir une monnaie d’échange entre un gouvernement précaire et une opposition écologiste qui marchande ainsi sa clémence… La politique énergétique du pays mérite mieux que ces arrangements d’arrière-cuisine.

Une préconisation insistante des experts du nucléaire quant à notre souveraineté énergétique est de relancer le projet Astrid arrêté en 2019, c’est-à-dire la filière à neutrons rapides. En quoi consiste-t-elle ?

Il faut savoir que dans les réacteurs classiques, on n’utilise qu’une fraction infime de l’uranium : l’uranium 235. Le reste, en gros, est du déchet. Or les neutrons rapides ont la capacité de pouvoir fissionner l’uranium 238 (non utilisé) et le transformer en plutonium. C’est-à-dire : utiliser des déchets pour en faire une ressource. C’est du recyclage, qui permet de se rendre indépendant de la mine. Vous n’êtes plus obligés d’aller chercher de l’uranium ! En France, nous avons 300 000 tonnes d’uranium appauvri qui, couplées avec du plutonium, nous permettraient d’assurer à peu près un millier d’années d’indépendance énergétique…

Cela peut être un bel atout…

C’est peu de le dire ! Il existe quatre grands producteurs d’uranium : le Niger, où la France n’est plus ; le Kazakhstan, qui est plutôt dans la sphère d’influence de Poutine ; et enfin : le Canada et l’Australie. Quand, vers 2050 – et même peut-être avant –, nous serons dans une situation de tension sur les quantités, à qui les Canadiens (proches des Etats-Unis) vont-ils vendre leur uranium ? A qui les Australiens (proches de la Chine) vont-ils vendre le leur ? L’Europe n’ayant pas de ressources en uranium, elle a tout intérêt à développer les réacteurs à neutrons rapides.

La France était-elle précurseure sur la question ?

L’idée vient du physicien américain Enrico Fermi, qui, dès 1946 a écrit : « Ceux qui auront la maîtrise de la filière à neutrons rapides auront la maîtrise de la filière nucléaire ». Il y en a un qui a parfaitement compris ça, c’est Bill Gates : il investit à tour de bras dans cette recherche ! Quant à la France : dans les années 1970, en même temps que nous lancions le grand programme électronucléaire français, nous lancions la filière à neutrons rapides. Quand, en 1997, Lionel Jospin et Dominique Voynet ont décidé d’arrêter Superphénix et de démanteler la centrale, ils ont arrêté quelque chose comme vingt ans de recherche, et stoppé notre avance technologique. C’était la première étape.

En 2019, rebelote en arrêtant le projet Astrid ?

Oui. Cependant, le dernier comité de politique nucléaire [NDLR : en mars 2025] a acté la relance d’une filière à neutrons rapides. Maintenant, il faut de la constance et de l’esprit de long terme.



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Author : Anne Rosencher

Publish date : 2026-01-13 17:00:00

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