Sans surprise, la chute de la natalité s’est poursuivie en 2025. En France, l’indice de fécondité est désormais de 1,56 enfant par femme, soit une baisse de 2,1 % par rapport à 2024. Longtemps une exception par rapport à ses voisins européens, notre pays connaît un solde nature négatif pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et commence doucement à prendre conscience que cette pénurie dans les maternités a des conséquences majeures, aussi bien sur le plan économique que politique et social.
Mais loin de se cantonner à l’Occident, la dénatalité est un phénomène mondial. Dans After the Spike (Simon & Schuster), paru il y a quelques mois en anglais, les économistes et démographes Dean Spears et Michael Geruso, professeurs associés à l’université du Texas à Austin, montrent que l’humanité va non seulement connaître son pic dans quelques décennies, mais qu’ensuite, elle sera marquée par une chute vertigineuse si les tendances actuelles se poursuivent. Car tant que les taux de fécondité ne remonteront pas au-dessus des deux enfants par femme, la population ne pourra pas se stabiliser.
Dans un grand entretien accordé à L’Express, Dean Spears remet en question plusieurs idées reçues sur la démographie et explique pourquoi cette dépopulation rapide n’a rien d’une bonne nouvelle.
L’Express : La population mondiale atteindra son pic plus tôt que nous le pensions, dans les prochaines décennies. Le grand public commence à prendre conscience des enjeux de la dénatalité. Mais vous alertez dans After the Spike sur le fait que la dépopulation pourrait être rapide. Pourquoi ?
Dean Spears : Le dépeuplement mondial est l’avenir le plus probable. Et ce déclin pourrait être tout aussi exponentiel et rapide que l’augmentation de l’humanité au XXe siècle. Au cours de ces cent dernières années, la population humaine a été multipliée par quatre. Or, une fois que l’humanité se sera installée dans un avenir marqué par un faible taux de natalité, le déclin se fera au même rythme. Si le taux de fécondité moyen pour l’ensemble de la planète est par exemple de 1,5 enfant par femme, cela signifie que chaque génération serait 25 % moins nombreuse que la précédente. 1,5 enfant par femme, cela ne relève pas de la science-fiction. C’est un taux de fécondité plus élevé que dans de nombreux pays européens ou d’Asie de l’Est. Les États-Unis dans leur ensemble ont un taux de 1,6. L’Amérique latine en est à 1,8. Même l’Inde est sous les 2.
Longtemps, le discours dominant s’est concentré sur la surpopulation. Mais ce qui va probablement se passer, c’est que la population va atteindre un pic, puis décliner, non pas dans un avenir indéfini, mais au cours de la vie des jeunes personnes actuelles. Nous devons au moins prendre le temps de comprendre les faits et de nous poser la question suivante : le déclin démographique mondial est-il une bonne chose ? Notre livre plaide pour un scénario alternatif, avec une stabilisation à un certain niveau de population. Mais pour cela, il faudra que le taux de fécondité mondial se situe autour de deux enfants pour deux adultes, loin des niveaux de natalité dans de nombreux pays développés…
On oublie souvent que la baisse des naissances n’est pas une évolution récente, c’est une tendance à très long terme…
D’aussi loin que remontent les archives historiques, nous avons constaté une baisse des taux de fécondité. Aux Etats-Unis en particulier, il y a une illusion à ce sujet, car le taux de natalité aux États-Unis est resté anormalement stable dans les années 1980 et 1990. Des journalistes peuvent donc imputer l’actuelle baisse des naissances à la récession économique, ignorant qu’il s’agit d’un phénomène mondial, et de long terme. En 1980, un cinquième de la population mondiale vivait déjà dans un pays où le taux de fécondité était inférieur à 2. Au début du XIXe siècle, on était autour six enfants par femme. Au début du XXe siècle, c’était de l’ordre de 5,5. En 1950, on en était à 5. Aujourd’hui, on s’approche des 2. Il y a certes de petites fluctuations, mais la tendance est clairement à une baisse partout dans le monde.
Nous attribuons souvent cette chute de la natalité à différents facteurs, comme le capitalisme, l’individualisme, le déclin des mariages… Mais selon vous, aucun d’entre eux n’offre une explication sérieuse. Pourquoi ?
Car on trouve toujours un contre-exemple. Le capitalisme? Les États sociaux-démocrates du nord de l’Europe, avec une forte imposition, ont un taux de fécondité faible, tout comme au Texas, où l’économie est bien moins régulée. Certains pointent le déclin du mariage ? L’Inde a des taux de fécondité qui chutent alors que le mariage y reste fréquent. D’autres accusent le féminisme ? La Corée du Sud, qui a le taux de fécondité le plus faible au monde, a le niveau d’inégalités hommes-femmes le plus élevé de l’OCDE. On évoque aussi l’individualisme ? L’Asie de l’Est et du Sud-Est a un taux de fécondité de 1,3, plus bas que celui de la zone regroupant l’Europe, l’Amérique du Nord, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.
Les progrès médicaux ne vont-ils pas faciliter les naissances, jusqu’à imaginer des utérus artificiels ?
Ce serait un avantage formidable pour beaucoup de gens. Ma femme et moi avons connu trois fausses couches, un moment très difficile pour notre famille. Si nous avions pu, d’une manière ou d’une autre, appuyer sur un bouton magique pour avoir un bébé, nous l’aurions fait. Mais on se serait quand même arrêté à deux enfants.
Le contrôle autoritaire d’une population, comme ce fut le cas en Chine ou en Roumanie, est parfaitement inefficace.
Imaginez ainsi qu’il existe un bouton pour avoir un bébé : pas de grossesse, pas d’accouchement, pas de fausse couche, pas de mort-né, pas de nausées, rien de tout cela. Libre à vous d’appuyer ou non. Combien d’enfants en plus auriez-vous que de façon classique ? Quand on réfléchit bien, on se rend compte que la conception, la grossesse et l’accouchement sont importants, mais que l’essentiel des coûts comme des avantages liés à l’éducation d’un enfant survient après sa naissance. Vous faites face à de longues journées, de longues nuits et de longues années pour l’élever.
Le coût d’opportunité de la parentalité est selon vous l’élément essentiel pour comprendre la baisse des naissances. Avoir un enfant, c’est aujourd’hui passer à côté de nombreux plaisirs et possibilités…
Nous observons cette baisse de la natalité dans de nombreuses sociétés différentes. Mais ce qui les lie, c’est que, à bien des égards, la vie s’améliore. Les femmes sont plus libres et ont davantage accès à l’éducation et au marché du travail. Ce n’est bien sûr pas parfait, mais c’est mieux qu’avant. Si vous aimez travail, le travail s’est amélioré. Si vous voulez faire des études longues, les possibilités se sont accrues. Si vous voulez vous amuser, les offres de divertissement se sont multipliées, à l’image des plateformes de streaming. Et donc, ce à quoi vous renoncez pour avoir un enfant a augmenté. C’est une bonne chose. Nous voulons que les femmes aillent à l’école, que l’éducation soit de plus en plus répandue partout dans le monde. Nous voulons que les gens aient un travail qui les épanouisse. Nous voulons que les gens jouent à des jeux vidéo s’ils aiment ça. Mais tout ça représente des choses auxquelles vous devez en partie renoncer lorsque vous décidez d’avoir un enfant.
Pourquoi le dépeuplement serait-il une évolution problématique ? N’est-ce pas une bonne nouvelle pour la planète ?
C’est un argument que l’on entend souvent en ce moment. Oui, il ne fait aucun doute que le réchauffement climatique est un problème grave causé par les humains. Si aujourd’hui nous n’étions qu’un milliard sur la Terre, il n’y aurait pas autant de CO2 dans l’atmosphère. Mais la question importante est de savoir comment nous pouvons y remédier. La dépopulation se produira au cours de ce siècle, mais la décarbonation, elle, doit se faire rapidement. Le dépeuplement qui aura lieu dans quelques décennies arrivera trop tard pour cela. Il ne peut être la solution au défi climatique. Nous devons donc réduire les émissions de carbone par personne à zéro.
Mais n’oublions pas qu’en dépit de l’augmentation rapide de la population, l’humanité a déjà progressé sur d’autres sujets environnementaux, comme le trou dans la couche d’ozone, les pluies acides ou la pollution atmosphérique par les particules, qui fait beaucoup de morts dans le monde. Comment ? En instaurant de nouvelles réglementations, en déployant de nouvelles technologies et en changeant les comportements. Cela n’a rien d’automatique. Chaque fois que cela s’est produit, c’est le fruit d’une lutte politique, d’une bataille juridique, de l’invention et du déploiement de nouvelles technologies.
Dans le livre, nous défendons l’idée que sur le plan éthique, un avenir marqué par le dépeuplement serait mauvais car il y aurait moins de vies. L’existence humaine contient son lot de souffrances, mais elle apporte aussi beaucoup de joies, surtout si le niveau de vie des humains s’améliore, comme cela a été le cas ces dernières décennies. Je suis reconnaissant d’être en vie, je pense que vous l’êtes aussi. Un monde moins peuplé, c’est moins de bonheur, moins de moments de plaisir et d’excitations, moins de rires, moins de gorgées de café le matin, et moins de tout ce que vous aimez. Cela ne signifie bien sûr pas qu’il faille forcer quiconque à devenir parent s’il ne le souhaite pas.
Du fait d’une baisse de l’innovation comme des coûts fixes, la dépopulation pourrait aussi marquer une régression de nos niveaux de vie…
Sur le plan économique, une population plus importante est meilleure pour chacun, et non pire. C’est contre-intuitif, car nous avons l’habitude de penser que les autres nous prennent une part du gâteau, et que si nous sommes plus nombreux, la part sera plus petite. Mais en réalité, nous avons besoin des autres pour que le gâteau soit cuit. Car un boulanger ne va préparer un gâteau entier que s’il pense qu’il y aura suffisamment de clients. C’est ce qui, dans les grandes villes, vous permet par exemple de manger des shoyus ramens. Mais c’est le même principe pour l’innovation médicale. Si vous ou un de vos proches avez un jour besoin d’un traitement médical pour une maladie rare, il est préférable pour vous que davantage de personnes soient atteintes, car sans ça, il n’y aura pas de médecins ou cliniques spécialisés.
Les coûts fixes, en économie, sont les coûts engendrés par la création d’un objet ou d’un projet, indépendamment des quantités produites et vendues, comme le coût de l’ouverture d’un restaurant. Plus vous avez de clients, plus vous couvrez ces coûts fixes. Cela ne concerne pas que les entreprises, c’est aussi vrai pour les programmes gouvernementaux. Au Texas, où je vis, les écoles publiques ferment et doivent se regrouper car il n’y a plus assez d’enfants, ce qui signifie que les familles doivent parcourir des distances plus grandes, et que la vie de quartier se dégrade. Pour beaucoup de choses auxquelles nous accordons de la valeur, il faut qu’il y ait suffisamment d’autres personnes qui en aient besoin et qui les désirent afin qu’elles puissent exister.
Que peuvent faire les pouvoirs publics ? Vous soulignez que les contrôles des naissances imposés par l’État, à l’image de la politique de l’enfant unique en Chine, ont eu des effets très limités…
Vous pouvez prendre les courbes des taux de fécondité de la Chine et de ses voisins asiatiques qui n’ont pas pratiqué la politique de l’enfant unique de 1979 à 2015, tels Taïwan, la Corée du Sud ou la Thaïlande. Vous ne verrez aucune différence dans les évolutions de ces courbes. Mais cela va aussi dans le sens contraire : vous pouvez y ajouter la Roumanie, qui dans les années 1980, sous Ceausescu, avait banni l’avortement et instauré des examens gynécologiques obligatoires pour certaines femmes au travail. Là encore vous ne distinguerez pas la courbe de la Roumanie par rapport aux autres.
La décision d’avoir un enfant est bien plus importante que les sommes d’argent allouées par des politiques natalistes
On lit souvent que le faible taux de fécondité actuel de la Chine est dû à cette politique de l’enfant unique. En réalité, elle a suivi les mêmes développements sociaux, économiques et culturels qu’ailleurs (amélioration de l’éducation, en particulier pour les femmes) qui ont fait baisser les naissances. Le contrôle autoritaire d’une population et les politiques coercitives sur les naissances sont non seulement condamnables d’un point de vue moral, mais en plus ils sont parfaitement inefficaces.
En Hongrie, Victor Orban a mis en place une politique nataliste de tendance conservatrice, avec des incitations financières et fiscales très importantes pour les familles nombreuses. Celles-ci ont clairement échoué, avec un déclin démographique qui se poursuit et un taux de fécondité aujourd’hui à 1,3 enfant par femme…
Laissez-moi vous poser une question. Est-ce que vous épouseriez quelqu’un pour 5 000 ou 10 000 euros ? Bien sûr que non. Vous n’allez pas changer de conjoint pour cette somme. Les décisions concernant la formation d’une famille sont les plus importantes de notre vie. Elles sont constitutives de notre histoire intime. Combien d’enfants allez-vous avoir ? Voilà une décision qui change le cours d’une existence. Et elle est bien plus importante que les sommes d’argent allouées par des politiques natalistes, comme celles pratiquées en Hongrie.
Quelles sont alors les solutions si on souhaite stabiliser la population mondiale ?
Personne ne le sait. Les taux de fécondité sont en baisse depuis longtemps. Mais ce n’est que très récemment que des personnes ont commencé à se dire qu’une dépopulation mondiale n’est peut-être pas une si bonne chose que cela. Beaucoup ignorent encore les faits, et continuent de croire que la surpopulation est notre avenir le plus probable. Et parmi ceux qui ont conscience des chiffres, beaucoup pensent qu’une dépopulation est un futur souhaitable.
C’est pourquoi il est important de parler de ces sujets. Le point de départ, c’est d’avoir un vrai débat sur les avantages et les inconvénients d’un futur marqué par le déclin démographique. Si on arrive à un consensus sur le fait qu’il vaut mieux une stabilisation de la population mondiale qu’un dépeuplement rapide, comme nous le pensons, alors il faudra mettre en place des politiques pour rendre la parentalité plus accessible, gratifiante et équitable. Cela prendra du temps.
L’une des choses qui me rend optimiste, c’est que les projections de l’ONU estiment le pic de la population mondiale dans six décennies. Quand on voit à quel point nous avons évolué sur le réchauffement climatique et sur les solutions à y apporter, cela peut donner de l’espoir. La science climatique a fait des progrès considérables, grâce à des personnes qui, il y a plusieurs décennies, ont pris conscience du problème, se sont mis au travail sur le plan scientifique et ont créé des mouvements sociaux et politiques. Aujourd’hui, sur la question de la dépopulation, nous sommes dans une situation similaire que ceux qui réfléchissaient et discutaient du réchauffement climatique il y a plusieurs décennies.
Le principal facteur de la baisse de la natalité, c’est l’accès des femmes à l’éducation à travers le monde, ce qui est un progrès incroyable. En se focalisant sur les taux de fécondité, n’est-ce pas risquer d’inverser cette évolution vers l’égalité hommes-femmes ?
C’est une question importante. Soyons clairs : il n’y a pas d’avenir meilleur si nous reculons sur les progrès en matière d’égalité des genres ou d’éducation des femmes.
La liberté de chacun de choisir comme il entend mener sa vie est non négociable. De toute façon, si vous aggravez la situation des mères et rendez la parentalité moins attrayante, cela n’incitera pas les gens à choisir d’avoir plus d’enfants. Nous devons donc inventer de nouvelles façons de faire, afin que les gens puissent à la fois aspirer à l’éducation et à la parentalité s’ils le souhaitent. Au lieu de demander aux femmes d’en faire plus, commençons par demander aux hommes d’en faire plus. Jusqu’à présent, dans toutes les sociétés, la parentalité a représenté une charge inégale entre les genres. Les hommes ne peuvent pas tomber enceints. Mais une fois que le bébé est né, ils peuvent faire beaucoup plus pour rester éveillés la nuit, venir le matin en réunion avec des traces de bébé sur leur chemise et être ceux que la crèche appelle en cas de problème.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/la-chute-de-la-population-mondiale-sera-vertigineuse-lalerte-du-demographe-dean-spears-GT7ARWZGPFCQNG4E5EC4XEIRPE/
Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-01-14 19:00:00
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