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Mathew Burrows (ex-CIA) : « Si Donald Trump cède sur Taïwan en avril, ce sera le coup de grâce »

Mathew Burrows (ex-CIA) : « Si Donald Trump cède sur Taïwan en avril, ce sera le coup de grâce »

Il a passé un quart de siècle à travailler pour la CIA et National Intelligence Council (NIC). Mathew Burrows a notamment rédigé les Global Trends, ces rapports évoquant les risques à venir. Aujourd’hui conseiller au Stimson Center (think tank non partisan), il continue à s’occuper de prospective stratégique. Pour L’Express, Mathew Burrows évoque les grands dangers de 2026, entre l’Iran, le Groenland, Taïwan ou une crise financière. Selon lui, la Chine est la grande gagnante de la confrontation avec les Etats-Unis, car « Trump ne voit pas plus loin que le bout de son nez ». Entretien.

L’Express : Vous êtes spécialiste de prospective stratégique et des grandes tendances mondiales. Mais est-il encore possible de faire des prévisions alors que Donald Trump est à la Maison-Blanche ? Entre le Venezuela et l’Iran, l’année 2026 a démarré sur les chapeaux de roues…

Mathew Burrows : Il est d’autant plus important de faire non pas de la prédiction, mais d’analyser les grands risques à venir. Plus Donald Trump rencontrera d’opposition avant de passer à l’action, comme au sujet du Groenland, plus il se retiendra peut-être.

Pour le Groenland, le risque est vraiment sérieux. La base républicaine de Trump se réjouit de la projection de la puissance américaine, tant qu’elle n’implique pas de pertes américaines ou de « nation building » comme en Irak. La nouvelle stratégie de sécurité nationale a clairement désigné l’Europe comme un adversaire. C’est une inversion historique. Cela ne dérange donc nullement Trump de montrer à l’Europe à quel point elle est impuissante. La Russie de Poutine, elle, n’apprécierait pas nécessairement la présence américaine dans le Grand Nord. Mais si Trump brise l’Otan du fait de cette aventure groenlandaise, que pourrait demander Poutine de plus ?

Il est difficile de ne pas être pessimiste au sujet d’une Europe qui semble de plus en plus impuissante…

Les crises sont toujours bonnes pour l’Union européenne. Parce que c’est le seul moment où l’Europe agit réellement. L’UE doit être moins dépendante du commerce transatlantique. Elle a conclu de nouveaux accords avec le Mercosur, mais aussi l’Inde ou l’Indonésie. En 2025, l’UE et l’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste (CPTPP), qui représente douze pays d’Asie et du Pacifique, ont discuté pour la première fois de la coordination des politiques commerciales. Ensemble, l’UE et le CPTPP représenteraient plus de 30 % du commerce mondial, soit deux fois plus que les Etats-Unis, mais cela prendra du temps. La crise au Groenland rend en tout cas plus urgents encore ces efforts de diversification de l’UE.

Sur le plan militaire, l’Europe n’a pas les moyens de dissuader les Etats-Unis d’annexer le Groenland. La seule arme réelle dont elle dispose à court terme est d’unifier ses marchés financiers et d’arrêter le flux des investissements vers Wall Street. En décembre 2024, les investisseurs européens détenaient 14 500 milliards de dollars d’actifs financiers américains. En revanche, les investisseurs américains ne détenaient que 5 390 milliards de dollars d’actifs européens. Les investissements étrangers sont essentiels à la liquidité des marchés financiers américains et toute perturbation qui dissuade les investisseurs européens et autres, comme cela s’est produit en avril dernier lorsque Trump a annoncé ses droits de douane élevés, pourrait affaiblir le dollar et avoir un impact négatif sur les actions et les obligations américaines. Mais tant que les Etats-Unis arrivent à attirer ces fonds provenant d’ailleurs, ils peuvent continuer à dépenser.

Les pays européens doivent aussi veiller à ce que l’augmentation de leur dette publique ne se transforme pas en crise. Il est grand temps d’appliquer les recommandations du rapport Draghi, en mettant en œuvre ces réformes pour relancer la croissance. C’est la priorité numéro un. D’autant que les partis populistes gagnent du terrain, et ambitionnent réellement de démanteler l’Union européenne. Le seul antidote à cette montée de l’extrême droite, c’est la croissance et la relance des économies européennes.

En ce qui concerne l’avenir de l’Otan, il ne faut pas surréagir. Si Trump s’en prend au Groenland, il fera face à l’opposition de sénateurs républicains pour qui l’alliance atlantique reste une religion. Son successeur, notamment s’il est démocrate, annulerait certainement une annexion si cela se produisait. L’Otan est un atout énorme pour les Etats-Unis. En revanche, Trump a raison en soulignant que l’Europe doit être plus indépendante.

Nous sommes dans une sorte d’interrègne, sans qu’on sache clairement ce qui va suivre.

Selon vous, Trump est le président le plus transformateur depuis Franklin Delano Roosevelt…

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, Roosevelt puis Harry S. Truman ont imaginé la puissance mondiale des Etats-Unis à travers l’aide économique à d’autres pays, à l’image du plan Marshall. Trump au contraire pense que les Etats-Unis ont été bernés et sont exploités par les autres Etats. Pour lui, le moment est venu de se venger, en retirant les Etats-Unis de toutes les institutions incarnant le multilatéralisme. C’est d’ailleurs ce qui explique son aversion pour l’Union européenne.

Croire que les Etats-Unis peuvent simplement se reposer sur leur puissance militaire et ne s’occuper que de leurs propres intérêts, c’est l’exact opposé de la politique initiée par Roosevelt et Trump, à savoir que les Etats-Unis devaient en fait aider les vaincus à se reconstruire, et pas seulement les vainqueurs. La guerre froide a été un facteur clé, avec la volonté de créer autant que possible un consensus mondial pour faire face au communisme. Tout ça est aujourd’hui abandonné.

L’ordre libéral de l’après-guerre est donc bien mort ?

Comme le disait Gramsci, « le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Nous sommes dans une sorte d’interrègne, sans qu’on sache clairement ce qui va suivre. Trump, malgré son passé d’entrepreneur dans la construction de gratte-ciel, semble plus intéressé par la destruction. L’Union européenne et les Etats-Unis ont cru à la « fin de l’Histoire » de Francis Fukuyama, pensant être à l’avant-garde et entraîner le monde entier dans son sillage. Mais les interventions pour répandre la démocratie libérale ont tourné au désastre, comme en Irak. Aujourd’hui, il y a un revirement complet.

Tout dépend maintenant ce que Trump fera lors de sa rencontre avec Xi Jinping en avril à Pékin. S’il conclut un accord au sujet de Taïwan, abandonnant la protection de l’île en échange par exemple de minerais critiques, ce serait le coup de grâce.

Vous n’avez pourtant pas inclus Taïwan parmi vos dix plus grands risques pour cette année 2026 dans votre article pour la revue Foreign Policy

Trump pousse Taïwan à entamer des négociations pour une transition pacifique vers l’autonomie ou l’unification. Mais il ne peut pas totalement céder au sujet de Taïwan, car cela lui vaudrait un énorme retour de bâton de la part des républicains comme des démocrates. Même dans son camp, il est déjà critiqué pour faire trop de concessions à Xi Jinping comme à Vladimir Poutine.

Vous placez une crise financière en tête des risques mondiaux pour 2026. Pourquoi ?

Il y a d’abord la dette américaine, qui va encore augmenter avec les dépenses de Trump. L’économie américaine est en croissance, mais c’est essentiellement grâce aux investissements dans l’IA. Or les doutes grandissent à ce sujet. Les Etats-Unis, qui ont pour objectif de créer une super-intelligence, sont-ils sur la bonne voie ? Certains experts commencent à douter que l’IA puisse réellement dépasser le stade de l’apprentissage automatique pour atteindre l’intelligence artificielle générale (AGI) dont rêve la Silicon Valley. Les entreprises qui ont trop investi dans l’IA pourraient faire faillite. L’institutionnalisation, mais avec une réglementation légère, des cryptomonnaies ajoute de l’incertitude en matière de risque. A quoi il faut ajouter la nomination d’un président de la Fed qui va être poussé par Trump pour réduire les taux d’intérêt, au risque d’alimenter l’inflation.

La situation ressemble de plus en plus à celle de 2006-2007. Mais une crise financière pourrait, cette fois-ci, être bien plus fatale pour la puissance américaine dans le monde qu’à l’époque. La Chine et le G20 ne sont pas susceptibles d’apporter leur aide une seconde fois. Le dollar américain, déjà affaibli, ne pourrait plus servir de bouclier sans que les Etats-Unis ne prennent des mesures drastiques pour réduire les dépenses et augmenter les impôts.

Le Moyen-Orient reste une zone à risques. Aujourd’hui, l’Iran fait face à une révolte populaire dont l’ampleur semble inédite face au régime islamique…

L’Iran présente un risque plus élevé que d’habitude. Le guide suprême Khamenei est en très mauvaise posture et ne semble pas disposé à faire des compromis. Après l’affrontement avec Israël, les alliés de l’Iran – Hezbollah, Hamas – sont très affaiblis. Les seuls qui semblent actifs sont les Houthis. Je ne suis donc pas certain qu’il y ait de grandes inquiétudes à avoir sur la succession à Téhéran si le régime actuel tombe. Mais j’espère qu’un régime plus modéré prendra la relève et que les négociations sur la question nucléaire reprendront.

Au minimum, il y aura une période de chaos où l’on ne saura pas clairement qui dirige le pays. Les Gardiens de la révolution restent une force puissante et organisée, et peuvent pousser à ce qu’un dirigeant plutôt conservateur succède à Khamenei.

En Afrique, près de 60 % de la population a moins de 25 ans.

Faut-il aussi craindre les tumultes politiques provoqués par la génération Z en Afrique ou dans d’autres pays ?

Nous avons vu l’importance de la démographie lors du Printemps arabe. Cela pourrait se reproduire. La génération Z, une cohorte démographique née entre 1997 et 2012 qui représente 20 % de l’humanité, est confrontée à un avenir remis en question par un système mondial en pleine mutation. La génération Z est concentrée dans les pays du « Sud ». En Asie du Sud et en Asie du Sud-Est, un tiers ou plus de la population a moins de 25 ans ; en Afrique, près de 60 % de la population a moins de 25 ans. L’âge médian du continent est de 19,3 ans.

Désabusée par la censure d’Internet, la corruption des gouvernements et le manque d’emplois, la génération Z a déjà eu un impact en Afrique et Asie du Sud. Depuis 2024, une vague de manifestations menées par des jeunes a renversé les gouvernements au Bangladesh, à Madagascar et au Népal, poussé d’autres Etats comme l’Indonésie, le Kenya et le Maroc à démanteler des politiques impopulaires et déclenché une répression brutale, comme en Tanzanie. Dans tout le Moyen-Orient, l’impact politique du boom démographique des jeunes (les moins de 25 ans représentent 60 % de la population de la région) s’accroît.

Ces nations jeunes doivent trouver une voie vers le développement au milieu de ce que certains ont qualifié de « polycrise » mondiale, c’est-à-dire une série de problèmes interdépendants qui s’enchaînent. Parmi ces défis figurent le fossé économique et technologique croissant entre le Nord et le Sud, la baisse de l’aide et la nécessité de mener des négociations financières mondiales pour gérer l’aggravation des problèmes d’endettement, le changement climatique, l’insécurité alimentaire, les maladies et surtout les risques pour l’emploi liés à l’intelligence artificielle. L’Afrique a connu de réels progrès économiques. Il serait dommage que ces pays reculent à travers des guerres civiles ou une émigration de masse.

On en oublierait presque le réchauffement climatique. Donald Trump l’a qualifié de « plus grande escroquerie jamais perpétrée dans le monde », et semble plus que jamais obsédé par les énergies fossiles…

Le pire, c’est qu’il a réussi à convaincre d’autres pays d’abandonner leurs efforts en matière de climat et de concentrer sur l’exploitation accrue des combustibles fossiles. La seule note positive, c’est la transformation de la Chine en géant des énergies renouvelables. Ce pays représente 74 % de la capacité solaire et éolienne à grande échelle en cours de construction, contre 5,9 % pour les Etats-Unis. La Chine a tiré parti des technologies éoliennes, solaires et des batteries, qui ont représenté plus d’un quart de sa croissance en 2024.

Donald Trump ne voit jamais plus loin que le bout de son nez. Mais à long terme, la Chine sera gagnante. C’est clairement le cas dans le domaine de la transition énergétique, mais il semble que ce soit aussi vrai pour l’IA. La Chine ne cherche pas à développer une super-intelligence, mais se demande plutôt comment adapter l’IA aux entreprises, avec des technologies moins coûteuses.

Les élections de mi-mandat aux Etats-Unis seront-elles l’événement le plus important de l’année pour le monde entier ?

A ce stade, je prédis que les démocrates obtiendront la majorité à la Chambre des représentants, mais à moins d’une crise financière, je ne pense pas que le Sénat basculera. Historiquement, le parti du président perd souvent lors de ces midterms. Ce ne sont pas des élections présidentielles. Beaucoup d’électeurs restent donc chez eux, ce sont ceux les plus en colère qui se rendent dans les urnes.



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Author : Thomas Mahler

Publish date : 2026-01-15 17:15:00

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