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Ce que les Français savent sur l’argent… et ce qu’ils ignorent

Ce que les Français savent sur l’argent… et ce qu’ils ignorent

Combien de Français savent lire leur bulletin de salaire ? Comprennent l’effet de l’inflation sur leur épargne ? S’y retrouvent face aux produits proposés par leur banque ? Pour la première fois, le Baromètre de l’esprit critique, publié par Universcience (Cité des sciences et Palais de la découverte), en partenariat avec L’Express, s’est penché sur le rapport des Français à l’argent. L’enquête a été réalisée par l’institut ViaVoice auprès de 2 000 personnes de 18 ans et plus et de 609 jeunes de 15 à 24 ans. Elle met au jour des lacunes profondes dans notre culture financière et montre aussi un rapport ambivalent à la science, des difficultés à évaluer la fiabilité des informations et une montée en puissance de nouvelles sources comme l’intelligence artificielle.

« L’argent est un objet d’étude qui traverse tous les champs sociaux, explique Jeanne Lazarus, directrice de recherche CNRS, doyenne du Collège universitaire de Sciences Po et membre du comité scientifique du baromètre. Cela touche à l’organisation familiale, aux inégalités économiques, aux rapports de pouvoir. Dans nos sociétés monétarisées depuis la révolution industrielle, l’argent est une institution sociale centrale, et donc un révélateur particulièrement puissant. »

Des résultats pas toujours rassurants

Sur les grands repères économiques, les Français s’en sortent honorablement. Interrogés sur le principal poste de dépense des ménages, 67 % identifient correctement le logement, et sept sur dix comprennent que, face à un rendement de l’épargne de 1 % et à une inflation de 2 %, leur pouvoir d’achat diminue. Mais d’autres résultats sont moins rassurants. Seuls deux Français sur cinq savent que 40 % des salariés gagnent moins de 2 000 euros nets par mois. Un Français sur deux s’est déjà retrouvé en difficulté pour comprendre les produits financiers proposés par sa banque, et près d’un tiers peine à lire son bulletin de salaire (29 % chez les hommes, 35 % chez les femmes).

Le baromètre a aussi sondé les Français sur l’euro numérique, cette monnaie dématérialisée que la BCE envisage de lancer en complément de l’argent liquide. Si environ 50 % en ont entendu parler, seuls 17 % savent de quoi il s’agit.

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Entre confiance en soi et défiance envers les autres

Si les Français peinent parfois à s’y retrouver dans le maquis financier, à qui se fient-ils pour les guider ? D’abord à eux-mêmes : 76 % se font prioritairement confiance en matière d’argent. Viennent ensuite l’entourage (61 %), les banquiers (55 %) et les économistes (49 %). A l’opposé, la défiance est massive à l’égard des influenceurs (82 %), un fait rassurant au vu des condamnations de nombre d’entre eux pour escroquerie. Les politiques (80 % de défiance), les applications d’intelligence artificielle (67 %) et « les journalistes en général » (65 %) font à peine mieux. Ils sont aussi 48 % et 44 % à ne pas faire confiance aux conseillers en investissement boursier et aux journalistes spécialisés en économie et en finance.

Paradoxalement, si les Français se fient massivement à eux-mêmes, ils ne sont pas pour autant à l’aise avec l’argent. Seule une courte majorité (56 %) s’estime capable de prendre des décisions financières – épargne, crédits, achats importants. « Il faut distinguer deux registres de compétence financière : d’une part la gestion quotidienne du budget – équilibrer ses recettes et ses dépenses, planifier son épargne -, où les Français et en particulier les Françaises se sentent à l’aise, car les femmes sont traditionnellement celles qui s’occupent du budget. Et d’autre part la finance technique – produits bancaires, investissement -, où les connaissances sont moins précises, analyse Jeanne Lazarus. Et c’est justement parce qu’ils ne se sentent pas au point sur ces sujets que les Français refusent de faire confiance les yeux fermés aux institutions ou aux experts. » Les scandales bancaires, la multiplication de produits complexes et un jargon souvent excluant expliquent, aussi, la distance avec les acteurs financiers.

Fait notable, les femmes se déclarent systématiquement moins à l’aise que les hommes face aux décisions financières, qu’il s’agisse de comprendre un placement ou de négocier un crédit (49 % contre 63 %). Un écart qui ne surprend pas Jeanne Lazarus. « L’argent est un enjeu récurrent des inégalités hommes-femmes, parce qu’elles y ont moins accès – par leur salaire et leur patrimoine -, et à cause d’une longue histoire de mise à l’écart des femmes dans l’investissement, un domaine technique, plus volontiers associé au masculin, même si cette tendance évolue dans le bon sens », rappelle-t-elle.

Une génération décomplexée mais démunie

Le baromètre met aussi en lumière un changement générationnel marquant. Quand 52 % des Français déclarent que leurs parents ne leur parlaient jamais d’argent, cette proportion tombe à 41 % chez les 15-24 ans. Autre signe d’un tabou qui se fissure : 67 % des jeunes disent parler facilement d’argent avec leurs amis, contre 58 % pour l’ensemble de la population. Ils sont aussi 24 % à considérer que l’argent représente un objectif d’enrichissement personnel et de réussite sociale (contre 10 %).

Pour s’informer, les 15-24 ans se tournent d’abord vers leur famille (47 %, contre 27 %). Ils se montrent aussi nettement plus ouverts aux outils numériques et sont 40 % à faire confiance aux applications d’IA et 41 % aux applis spécialisées en finance. Et pourtant, les jeunes sont aussi les moins armés pour évaluer la fiabilité des conseils qu’ils reçoivent : moins d’un sur deux (47 %) se dit à l’aise pour prendre des décisions financières. Signe d’une prise de conscience, 84 % des 15-17 ans réclament davantage d’éducation financière à l’école (77 % pour le reste de la population).

« Les études menées dans les pays où il y a une plus forte éducation financière montrent pourtant que cela ne fonctionne que si les informations arrivent au moment où l’on en a besoin, pas si elles sont enseignées des années plus tôt, nuance Jeanne Lazarus. L’école doit transmettre les compétences de base – calcul, raisonnement -, qui permettront, plus tard, de prendre les bonnes décisions. Néanmoins, introduire dans le programme de mathématiques des problèmes liés à la vie quotidienne – comme calculer le bon forfait téléphonique – peut avoir des effets bénéfiques. » L’enjeu est moins d’ajouter des cours de « finances personnelles » que de donner des armes pour questionner les sources, décoder les conflits d’intérêts et reconnaître les contenus publicitaires déguisés en conseil.

Sciences et information, les autres enseignements du baromètre

Comme chaque année, le baromètre évalue plus largement le rapport des Français à l’information. L’intérêt pour la science reste solide (61 %), mais la confiance dans l’indépendance de la communauté scientifique recule : seuls 48 % l’estiment indépendante (-5 points en un an), et six Français sur dix considèrent que les scientifiques détiennent un pouvoir qui peut les rendre dangereux. L’écart entre les sexes se confirme : seules 33 % des femmes se considèrent comme ayant eu un profil scientifique durant leur scolarité, contre 50 % des hommes.

Côté information, un autre paradoxe se présente : les sources les plus utilisées ne sont pas jugées les plus crédibles. Ainsi, les réseaux sociaux, fréquentés par 57 % des jeunes, n’inspirent confiance qu’à 38 % de leurs utilisateurs. La presse, la radio et la télévision, elles, reculent (-11, -5 et -8 points depuis 2023), mais conservent les meilleurs scores de crédibilité. Fait marquant : l’IA s’installe comme source d’information chez les jeunes. 17 % des 15-24 ans l’utilisent pour suivre l’actualité, et parmi ces utilisateurs, 75 % font confiance aux réponses de l’IA, davantage qu’aux moteurs de recherche (57 %) ou aux agrégateurs de contenus comme Yahoo Actualités (62 %).

D’un domaine à l’autre – argent, science, information -, le baromètre dessine le même paysage : des Français qui veulent comprendre le monde, mais qui manquent souvent de repères pour le faire. Sur l’argent, le constat est d’autant plus saisissant que le besoin est universel et quotidien. Entre un manque de connaissances criant et une défiance importante, le besoin d’informations fiables n’a jamais été aussi fort – ni aussi difficile à satisfaire.



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Author : Victor Garcia

Publish date : 2026-03-18 19:00:00

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