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Aaron David Miller, ex-conseiller du département d’Etat : « Avec l’Iran, Trump s’est mis dans une situation très délicate »

Aaron David Miller, ex-conseiller du département d’Etat : « Avec l’Iran, Trump s’est mis dans une situation très délicate »

Après avoir montré les muscles, Donald Trump est-il en train de se déballonner ? Si depuis le début du mouvement de révolte en Iran le 28 décembre dernier, le locataire de la Maison-Blanche n’a cessé d’étriller la République islamique, le président américain a soudainement tempéré ses ardeurs le 14 janvier. « Nous avons été informés par des sources très importantes de l’autre côté, et elles ont dit que les tueries ont pris fin », a-t-il déclaré de manière surprenante depuis la Maison-Blanche, ajoutant avoir ouï dire que les exécutions prévues de manifestants n’auraient finalement « pas lieu ».

Une volte-face qui interroge alors que, quelques jours plus tôt, le président américain affirmait vouloir agir « de manière très forte » et assurait que « l’aide était en route ». « S’il ne réagit pas de manière significative, sa propre crédibilité, ainsi que celle des États-Unis, seront sérieusement atteintes », jauge Aaron David Miller, ancien conseiller Moyen-Orient de six secrétaires d’État américains (de George Schultz à Colin Powell), et aujourd’hui chercheur principal au Carnegie Endowment for International Peace, à Washington. Interview.

L’Express : Donald Trump est-il en train de faire marche arrière en Iran ?

Aaron David Miller : Non, je pense qu’il gagne du temps en attendant que les forces armées américaines soient déployées pour lui permettre d’envisager toutes les options. À ce moment-là, une décision cruciale devra être prise. S’agira-t-il d’une frappe ponctuelle, conçue pour tenir sa promesse d’aider les manifestants, ou d’une campagne d’envergure visant à affaiblir le régime iranien ? C’est difficile à dire pour le moment. Je ne suis pas certain qu’il veuille fondamentalement frapper l’Iran, mais je crois que si le régime poursuit sa répression, il n’aura probablement pas le choix. La décision finale dépendra de la situation sur le terrain.

Est-ce à dire qu’une action américaine est imminente ?

La manière dont Donald Trump a parlé de l’Iran ces derniers jours a atteint une virulence jamais vue chez aucun de ses prédécesseurs, républicains ou démocrates. Il s’est montré incendiaire, en affirmant vouloir « frapper très fort », ou en assurant aux manifestants que « l’aide arrive ». Il a ainsi encouragé ces derniers à descendre dans les rues, dans un contexte où le bilan des morts ne cesse de s’alourdir et pourrait même dépasser les 10 000 victimes selon certaines sources.

Est-il moralement acceptable d’encourager une population à prendre de tels risques, en faisant croire que des secours arrivent, si finalement rien ne se passe ? Donald Trump s’est mis dans une situation très délicate. S’il ne réagit pas de manière significative, sa propre crédibilité, ainsi que celle des États-Unis, seront sérieusement atteintes. De plus, s’il décide de frapper l’Iran, mais que cela n’a pas l’effet escompté, il sera perçu comme faible.

Des frappes américaines pourraient-elles suffire à faire tomber le régime ?

Je ne le crois pas. Un régime ne change pas par la seule force aérienne, mais lorsque les pouvoirs répressifs s’effondrent ou sont renversés. Dans le cas de l’Irak et de l’Afghanistan, ce sont des forces terrestres qui les ont renversés. Or, les États-Unis ne sont en aucun cas prêts à en déployer en Iran pour faire tomber le pouvoir. Des frappes aériennes pourraient certes l’affaiblir et semer la confusion, mais je doute qu’elles suffisent à faire basculer le rapport de force avec les manifestants. A l’heure actuelle, l’ensemble des forces de sécurité sont dans les rues, et tirent sans discernement dans la foule à l’arme automatique. Rien ne laisse présager que le régime soit en train de fléchir. Dès lors, que pourraient faire les États-Unis pour modifier significativement ce rapport de force ? C’est une question à laquelle il est très difficile de répondre pour l’instant.

Quelles seraient les autres options de Donald Trump ?

Parmi l’éventail des réponses possibles, il y a celle des cyberattaques visant à perturber les communications du régime iranien. Cela permettrait de déstabiliser la coordination des forces de sécurité. Il serait également possible de frapper directement certaines de ces unités, comme les Gardiens de la révolution ou les Bassidj, une milice composée exclusivement de volontaires. Cela représente environ un million de personnes chargées de la sécurité et réparties partout dans le pays.

Sur le plan économique, le ciblage des infrastructures liées à la production de pétrole constitue un autre moyen de pression – comme le terminal d’exportation de l’île de Kharg. Il serait aussi possible d’imposer un blocus maritime pour empêcher l’Iran d’exporter son or noir. Enfin, la dernière option serait d’apporter un soutien aux manifestants. Par exemple en leur fournissant un meilleur accès au réseau Starlink, pour contourner la coupure d’Internet dans le pays et faciliter les communications au sein de la population. Soutenir clandestinement l’opposition permettrait à celle-ci de mieux s’organiser.

En cas de frappes américaines, quelles sont les capacités de riposte de l’Iran ?

Ses options sont plus limitées que jamais. Son soi-disant « axe de la résistance » a été anéanti ces dernières années. Le Hamas est militairement exsangue et incapable de fournir aux Iraniens le moindre moyen de pression. Le Hezbollah a été tellement affaibli par les Israéliens – tant au niveau de sa direction que de son arsenal de missiles – qu’il ne représente plus une menace de frappes contre Israël. Les milices pro-iraniennes en Irak et en Syrie restent une option, mais elles n’ont pas la capacité de causer de lourds dégâts.

Pour l’Iran, l’option la plus efficace serait une frappe contre le Qatar ou sur les champs pétroliers saoudiens, comme en septembre 2019, lorsqu’ils ont mis hors service environ 5 % de la production mondiale pendant quelques semaines. Des frappes de missiles balistiques contre Israël sont aussi envisageables. En juin, les Iraniens ont lancé 500 drones et missiles balistiques, tuant 25 Israéliens et causant des dégâts matériels. Les bases américaines d’Al-Dhafra, aux Émirats arabes unis, et d’Al-Udeid, au Qatar, pourraient également être ciblées. Ce sont les seules options, mais elles ne sont pas bonnes et provoqueraient une riposte américaine massive.

À l’instar de l’intervention américaine au Venezuela, une action visant à éliminer le Guide suprême Ali Khamenei serait-elle envisageable ?

J’en doute. Car il y a tout de même une différence entre arrêter Maduro et sa femme, inculpés en 2020, et les ramener aux États-Unis pour les juger, et le fait d’éliminer un dirigeant. Et même en supposant que les États-Unis, ou Israël, se lancent dans une telle opération, cela changera-t-il réellement les choses ? Même en cas d’effondrement du régime, les Gardiens de la révolution et l’appareil sécuritaire conserveront une part importante de leurs ressources et de leur pouvoir.

Nombreux sont les analystes à considérer que s’il devait y avoir une transition, il ne s’agirait probablement pas d’un changement fondamental de la nature du régime. Cela pourrait se limiter à un renforcement du pouvoir du Corps des gardiens de la révolution, ou de l’armée, désormais libérés du pouvoir des religieux. Ce qui ne transformerait pas l’Iran en un État plus docile, et encore moins en un État plus démocratique.

Il n’est donc pas garanti que l’Iran se transforme en démocratie en cas d’effondrement du régime…

Actuellement, personne ne peut prédire avec exactitude la nature de cette transition, ni qui, au final, contrôlera l’Iran. Mais dans un pays de 92 millions d’habitants dominé depuis 47 ans par les mollahs, il est difficile d’imaginer une transition rapide et facile vers un gouvernement stable. A l’inverse, il est plus probable d’assister à une période d’instabilité prolongée. L’une des difficultés est que les manifestants manquent d’un leader. Aucune personnalité n’a su fédérer des soutiens capables de tirer profit de la faiblesse du régime pour créer une alternative. La plupart des précédents présidents iraniens ont ainsi été marginalisés ou réduits au silence. Il y a certes Reza Pahlavi, le fils du chah, âgé de 65 ans, qui, paraît-il, gagne en crédibilité en tant que figure de transition dans le pays. Mais il n’a aucune influence sur le terrain. Il ne contrôle ni les armes, ni le pétrole, ni les médias. C’est pourtant ainsi que se déroulent généralement les transitions. Il est donc très difficile de prédire avec certitude ce qui se passerait si ce régime venait à s’effondrer.



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Author : Paul Véronique

Publish date : 2026-01-16 15:00:00

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