Il est l’un des meilleurs spécialistes de l’Iran et de l’ayatollah Khamenei. Alors que le monde suit tant bien que mal la révolte du peuple iranien – le régime ayant coupé toute connexion Internet, l’historien irano-américain et directeur des études iraniennes au sein de la prestigieuse université de Stanford, Abbas Milani, dresse auprès de L’Express le portrait d’un régime exsangue, lâché tant par ses proxys que par certains de ses soutiens locaux. Il rend également hommage au mouvement « Femme, vie, liberté » qui, selon lui, a joué un rôle capital dans la gronde qui a pris corps fin décembre : « Par leur lutte, les Iraniennes ont montré que le régime islamique est un tigre de papier ». Au passage, l’intellectuel égratigne la communauté internationale, dont il pointe les réactions à géométrie variable… Entretien.
L’Express : Comment décririez-vous l’état actuel de la République islamique ? Est-elle aussi résiliente qu’elle le laisse entendre ?
Abbas Milani : Absolument pas. La République islamique d’Iran traverse en ce moment la période la plus difficile qu’elle ait jamais connue au cours des quarante-quatre dernières années. En témoigne le niveau de brutalité dont elle a fait preuve ces derniers jours… On disait autrefois que les régimes stables évoluent vers la démocratie, tandis que les régimes fragilisés basculent dans le fascisme. A mes yeux, ce constat reste valable. Ce régime n’a jamais été aussi fasciste qu’aujourd’hui, et il n’a jamais été autant sous pression.
Quels indicateurs prenez-vous en compte pour porter un tel jugement ?
D’abord, les proxys du régime. Le Hezbollah, le Hamas, l’Irak, les Houthis, le régime d’Assad, Nicolas Maduro : tous ont pratiquement disparu des radars. L’influence du régime s’est sérieusement amenuisée au Liban – pays sur lequel il régnait en maître il y a dix ans. De même, l’essentiel des pays qui apportaient un soutien diplomatique au régime, à savoir la Chine et la Russie, restent silencieux ou font des déclarations superficielles. Même les proxys intellectuels du régime à l’étranger, qui utilisent généralement le langage de la gauche, du féminisme ou de la lutte contre l’islamophobie, restent relativement discrets. En d’autres termes : la caisse de résonance que le régime avait créée a disparu.
J’en viens au niveau national : auparavant, la République islamique était capable de faire descendre des gens dans la rue pour la défendre. Il aurait été inimaginable pour quiconque au sein du gouvernement iranien de critiquer Ali Khamenei. Or aujourd’hui, presque tout le monde est dans la rue. Même certains officiels du Corps des gardiens de la révolution islamique ont récemment exprimé des critiques à l’égard du régime. Khamenei est on ne peut plus isolé. Il ne peut plus faire comme si une majorité d’Iraniens le soutenait. Sa rhétorique antisioniste, qui cache son hostilité à la modernité et son antisémitisme, ne trompe personne. De même que la version de l’islam qu’il prône ne convainc personne ou presque : sur les 25 % de d’Iraniens chiites, moins de 5 % doivent encore croire à ses absurdités.
Est-ce une crise sans précédent pour le régime ?
Oui, parce qu’elle est le fruit d’une accumulation de crises. Historiquement, ce régime n’a jamais connu de période de plus de cinq ou six ans sans qu’une crise majeure n’éclate, tout en survivant à chacune d’elles. Et ce, grâce à une combinaison de répression, de compromis, de mensonges et, il faut bien le dire, de beaucoup de chance. Mais il n’a jamais opéré de sérieuses réformes – en particulier après que l’ayatollah Khamenei a éliminé plus ou moins tous ceux qui pouvaient le défier, y compris Ali Akbar Hachemi Rafsandjani. Chaque fois qu’il y a eu une crise, le scénario a donc été le même : réprimer, qualifier les opposants d’agents d’Israël, des Etats-Unis, de la France ou encore de l’Arabie saoudite, et recommencer.
En d’autres termes : chaque fois qu’une transformation profonde du régime semblait possible, Khamenei l’a complètement détruite. Ainsi, au lieu de tirer les leçons des crises passées, à savoir que ce régime incompétent est confronté, notamment, à la colère d’une jeunesse de plus en plus éduquée, et des femmes qui ne veulent plus être considérées comme des citoyennes de seconde zone, il a redoublé d’oppression et de dogmatisme. Aujourd’hui, aucun pays ne suscite une telle colère dans les rues. Cette colère a été nourrie, crise après crise, du refus du régime d’entendre la voix des Iraniens. Désormais, ce régime est plus faible que jamais.
Certains observateurs, notamment en France, mettent l’accent sur la « lutte contre la vie chère » pour décrire la révolte qui se déroule. Dans quelle mesure cette lecture est-elle pertinente ?
L’élément déclencheur est effectivement à chercher dans les bazars, à Téhéran, mais aussi dans d’autres villes. C’est là que le régime gardait sa base de soutiens. Mais cette fois, ils se sont soulevés parce que l’économie est en ruine. Le pouvoir d’achat de la société iranienne a drastiquement chuté. Les gens ne peuvent même plus consommer d’œufs, de poulet ni même de pain. Même le régime reconnaît – d’après ses chiffres – que la majorité des Iraniens vivent dans la pauvreté. Et pendant ce temps, Ali Khamenei donne 1 milliard de dollars supplémentaires au Hezbollah. Même certains membres du régime sont intervenus dans les médias officiels pour relever l’incohérence d’un tel montant pendant que la population meure de faim.
Mais il est important de comprendre qu’il s’agit d’un déclencheur parmi d’autres. Le régime et ses apologistes voudraient faire croire que l’économie est le seul problème, alors qu’il est surtout symptomatique du problème politique que pose ce régime corrompu, despotique, et extrêmement fermé. La quasi-totalité des personnes qui pillent ce pays et s’enfuient avec des milliards en poche sont liées au Corps des gardiens de la révolution islamique ou à des membres du clergé. L’une des plus grandes banques du pays a fait faillite il y a quelques semaines : selon des sources fiables, elle était partenaire du fils de Khamenei ! Les Iraniens ont des yeux : ils ont conscience du système mafieux qui les gouverne, ils voient les oligarques rouler en Maserati tandis qu’eux sombrent dans la pauvreté. C’est à cause de la nature même du régime islamique que l’économie en est là.
Quel rôle a joué le mouvement « Femme, vie, liberté » dans la révolte qui se déroule aujourd’hui ?
Son rôle est capital. Le régime islamique règne par la peur, comme tous les régimes autoritaires. Mais dès que la peur disparaît, il ne reste plus rien. C’est précisément ce qu’a fait le mouvement « Femme, vie, liberté » : briser le règne de la terreur des mollahs. Par leur lutte, les Iraniennes ont montré que le régime islamique est un tigre de papier. En revendiquant le fait d’être souveraines de leur corps, les femmes iraniennes ont montré qu’il était possible pour tous les Iraniens d’être un peuple souverain à l’échelle étatique. A mes yeux, ce mouvement est l’un des plus incroyables de l’histoire des mouvements féministes du XXe et du XXIe siècle. L’Iran et le monde lui doivent beaucoup.
Certains pointent le silence ou les réactions tardives de certains membres de la communauté internationale… Les rejoignez-vous ?
Il me semble que la communauté internationale est aujourd’hui plus que jamais convaincue que ce régime est un cancer pour la politique internationale et la société iranienne, et qu’il n’est plus envisageable de le réformer. A aucun moment au cours des quarante-quatre dernières années, l’attention portée à l’Iran n’a été aussi forte. Les Européens viennent d’expulser des diplomates iraniens de l’UE. La prochaine étape, selon moi, sera la fermeture des ambassades iraniennes – qui ont servi, c’est un secret de polichinelle, à assassiner nombre de dissidents. Cela étant, je considère effectivement que la communauté internationale n’en fait pas assez.
Pourquoi ?
Si un autre pays avait imposé un apartheid de genre et redoublé de violence contre son peuple en l’espace de quelques jours, le président Macron aurait-il gardé le silence pendant plusieurs jours comme il l’a fait ? Et plus généralement, pourquoi l’Europe, les Etats-Unis, le Canada et tous les autres pays qui s’inquiètent du sort de la société iranienne ne gèlent-ils pas les avoirs du régime, de ses oligarques, comme ils ont gelé les avoirs russes ? Pourquoi ne se mobilisent-ils pas comme ils l’ont fait pour l’Ukraine ? Il est encore temps de rendre la situation plus équitable.
La figure de Reza Pahlavi peut-elle, selon vous, contribuer à unifier l’opposition ?
Tout dépendra de son comportement, ainsi que de celui de l’opposition dans son ensemble. A mes yeux, il n’existe pas de figure à l’horizon qui puisse, hormis lui, unifier une opposition solide et puissante. Ceux qui disent ne pas vouloir de lui sont minoritaires. Au fond, un grand nombre d’Iraniens le considèrent comme une potentielle force unificatrice, capable de rendre possible la transition vers un Iran démocratique et laïc. Certains disent qu’il deviendra un dirigeant autoritaire, d’autres qu’il se proclamera « roi »… Tous les bruits le concernant sont, à mon sens, contre-productifs. Ce dont l’Iran a besoin, maintenant, c’est d’une personne avec un fort capital politique, capable d’unifier la société, et non de la diviser. Rien ne permet d’affirmer que Reza Pahlavi soit quelqu’un d’aussi dogmatique que le sont certains de ses partisans… Je le redis : à ce jour, il n’y a que lui. J’espère qu’il saura convaincre une majorité qu’il est à même de répondre aux aspirations laïques et démocratiques des Iraniens.
Ali Khamenei a récemment averti que son régime ne « reculerait pas » face à la contestation.
Khamenei ne démissionnera jamais. Son arrogance et sa suffisance l’en empêcheront. L’idée qu’il puisse s’enfuir en Russie, comme certains le prédisent, me semble d’ailleurs très improbable, tant au vu de son caractère, de sa situation financière, que de son état de santé – il est très dépendant aux médicaments et consomme beaucoup d’opiacés. Cela étant posé, il existe plusieurs scénarios pour la suite. Le premier étant que le Corps des gardiens de la révolution islamique prenne le pouvoir. Mais si cela devait se produire, ça ne durerait sans doute pas longtemps. Ces derniers ont déjà compris que cela ne fonctionnerait pas.
Ensuite, il y a toujours la possibilité que le régime tente de se réformer pour se sauver. Mais là encore, cela ne fonctionnera pas : essayer de proposer quoi que ce soit ressemblant de près ou de loin à un despotisme clérical sera voué à l’échec vis-à-vis de la société iranienne. A mon sens, le seul moyen de sortir de cette crise est de prendre conscience que la partie est terminée, et qu’il faut trouver une alternative rassemblant la diaspora et le pays autour d’un thème commun : à savoir un Iran laïc et démocratique.
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Author : Alix L’Hospital
Publish date : 2026-01-16 10:30:00
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