Avec Jonathan Coe, il est le dernier honnête homme de la littérature anglaise. Julian Barnes, atteint d’une forme rare de cancer du sang, fête ce mois-ci ses 80 ans. Il va falloir se préparer à vivre sans lui. Son nouveau livre, le bien-nommé Départ(s), a en effet des airs d’adieux : « Quoi qu’il en soit, j’espère que vous avez pris plaisir à notre relation au fil des ans. J’y ai certainement pris plaisir. Votre présence m’a ravi – de fait, je ne serais rien sans vous. »
Que nous raconte Barnes dans ce « truc hybride », comme il le dit lui-même ? Départ(s) s’ouvre par une méditation proustienne sur les pouvoirs de la mémoire involontaire. Puis l’auteur se souvient de deux amis de jeunesse, Stephen et Jean (une fille, comme Jean Seberg). C’est Barnes qui les avait présentés. Stephen et Jean avaient rompu quand ils s’étaient retrouvés face à cette alternative : se marier ou se séparer.
Barnes change de décor et nous emmène en 2020, quand le coronavirus commençait à semer chaos et paranoïa. C’est alors qu’un médecin diagnostique son cancer à l’écrivain. Lequel se dit, avec stoïcisme, qu’il aimerait mieux mourir de sa propre mort que de celle des autres. « Est-ce du snobisme ? » se demande-t-il pince-sans-rire. Autour de lui, c’est l’hécatombe. Son copain Martin Amis (qui décèdera en 2023) lui glisse cette remarque mélancolique : « L’ennui est qu’on ne peut se faire de nouveaux vieux amis. » Autant renouer avec ses anciens camarades…
Des retrouvailles entre Jean et Stephen
Par bienveillance autant que par goût du jeu, Barnes manigance des retrouvailles entre Jean et Stephen. Des noces ont lieu, dans une ambiance de comédie anglaise à la Quatre mariages et un enterrement. Toujours aussi francophile, l’auteur du Perroquet de Flaubert (lauréat chez nous du prix Médicis essai) évoque Huysmans et Mallarmé, lit Galigaï de Mauriac et cite sans le nommer une maxime de La Rochefoucauld (suprême preuve de bon goût !) : « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour. » Qu’adviendra-t-il des tourtereaux tardifs ? Nous ne dévoilerons pas ici le fin mot de l’histoire.
Dans une dernière partie qui emprunte à la fois à la confession et à l’essai littéraire, Barnes prépare son « départ officiel ». N’ayant plus l’énergie pour traverser l’Atlantique, il s’imagine se lancer dans un tour d’Europe pour revoir les œuvres d’art qu’il a le plus aimées au cours de sa vie : les Ménines à Madrid, La Chute d’Icare de Bruegel à Bruxelles, l’Apollon et Daphné du Bernin à Rome, le retable de Van Eyck à Gand, La Vierge de l’Annonciation d’Antonello de Messine à Palerme… Devant l’une de ses toiles ou sculptures, il tomberait et se cognerait la tête. Surgirait alors dans son esprit tous ses autres tableaux préférés, « en une foudroyante séquence chronologique » : « Ce serait le syndrome de Stendhal multiplié par mille – une grandiose façon d’expirer, quoique fatigante. »
La vieillesse n’est pas un naufrage pour les grands écrivains, au contraire : la littérature leur permet de surnager. Malgré sa maladie, Barnes est aussi en forme dans Départ(s) que Philip Roth l’était dans Exit le fantôme. Les anciens, ceux pour qui l’histoire littéraire n’a pas commencé avec Lena Situations, se souviendront avec nostalgie des feuilletons de Bernard Frank. A la lecture de Barnes, on se sent plus âgé qu’on n’est. On a l’impression d’être au coin du feu, en robe de chambre et pantoufles, avec un vieux camarade nous racontant brillamment quelques anecdotes. On ne sait plus quelle heure il est. Il n’est pas interdit d’aller rechercher dans sa bibliothèque à échelle d’autres livres de Barnes : Une fille, qui danse, Arthur & George (sur Conan Doyle), La Seule Histoire ou England, England. Nous aussi, nous avons certainement pris plaisir à cette conversation au fil des ans.
Départ(s) par Julian Barnes. Traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin. Stock, 236 p., 20,90 €.
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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld
Publish date : 2026-01-18 08:30:00
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