Pendant la guerre froide, peu de hauts responsables soviétiques comprirent aussi bien la dynamique entre l’Union soviétique et l’Occident que Valentin Falin. Diplomate soviétique et conseiller de plusieurs dirigeants, il a joué un rôle déterminant dans l’amélioration des relations entre l’Union soviétique et l’Allemagne de l’Ouest au début des années 1970. Cela s’inscrivait dans le cadre de la détente ayant abouti à l’Acte final d’Helsinki, l’accord qui, trente ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, a finalement stabilisé les relations entre l’alliance atlantique et le bloc soviétique. Revenant sur son expérience, Valentin Falin a écrit que « la confrontation n’est pas une fatalité, mais un choix ». Selon lui, dans le face-à-face mondial entre les superpuissances, la confrontation est le résultat du choix de l’une ou des deux parties de se battre ; la détente est le résultat du choix des deux de ne pas se battre. Dans tous les cas, il s’agit d’une décision absolument consciente de la part des dirigeants respectifs.
La vision de Valentin Falin est particulièrement utile pour comprendre la position de Vladimir Poutine sur la guerre en Ukraine, et pourquoi les efforts déployés depuis un an par Donald Trump pour y mettre fin ont constamment échoué. Selon le président américain, la Russie devrait être heureuse d’accepter un accord de paix ; il s’agit simplement de trouver les bonnes conditions. Mais l’administration américaine fait le même postulat erroné que son prédécesseur, à savoir que Vladimir Poutine agit de manière rationnelle. Au cours de l’hiver 2021-2022, Joe Biden pensait pouvoir persuader le dirigeant russe de ne pas lancer l' »opération spéciale », car ses motivations n’avaient aucun sens et la réalisation de ses objectifs serait trop coûteuse en ressources humaines et économiques. Suivant la même logique, Donald Trump a supposé que cette guerre pourrait se clore en offrant à Vladimir Poutine des concessions territoriales et de nouveaux accords commerciaux avec les États-Unis, ce qui devrait être particulièrement attrayant dans le contexte de l’érosion de l’économie russe.
La nouvelle doctrine Poutine
L’administration Trump a donc passé l’année 2025 à proposer une série d’options apparemment favorables à Moscou, comme la cession de terres non conquises à la Russie, l’interdiction de l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan et des restrictions sur les forces ukrainiennes. Le président a également courtisé Poutine en organisant un grand sommet en Alaska et en lui passant de nombreux coups de téléphone, tout en assurant au monde entier qu’un accord était sur le point d’être conclu – dès son premier jour au pouvoir, avant Thanksgiving, avant Noël…
Mais aucune de ces offres n’a permis de rapprocher la fin de la guerre. Vladimir Poutine, qui s’est mis à porter un uniforme militaire en public entouré de généraux, ne cache plus son désir de « rendre » le Donbass à la Russie par des moyens militaires plutôt que diplomatiques. L’année écoulée a clairement prouvé qu’il veut poursuivre les combats, quel qu’en soit le coût économique et humain, tout en conservant les États-Unis de Donald Trump comme partenaire géopolitique. Voilà la nouvelle « doctrine Poutine ». Depuis que États-Unis ont lancé leur propre opération spéciale au Venezuela avec la capture de Nicolas Maduro, la seconde partie de cette doctrine pourrait ne pas être aussi fructueuse : Moscou souhaite clairement garder Caracas dans sa sphère d’influence, mais dans les nouvelles circonstances, cela lui est impossible. Tout ce que Moscou a pu faire, c’est une avalanche de déclarations du ministère des Affaires étrangères en défense du Venezuela de Maduro et des remarques ironiques de l’ancien président russe Dmitri Medvedev sur le fait que les Etats-Unis, après cette mise en pratique de « la loi du plus fort », ne pouvaient plus rien reprocher à la Russie.
Mais l’opération spéciale de Donald Trump n’a duré que quelques heures, tandis que celle de Vladimir Poutine dure depuis près de quatre ans et est devenue un mode de vie pour son régime. Le président russe estime disposer du temps et des ressources nécessaires pour continuer à « récupérer » non seulement le Donbass, mais aussi ce que le Kremlin appelle la « Nouvelle-Russie », c’est-à-dire les territoires du sud-est de l’Ukraine.
Des « négociations » à l’envers
En 2025, Vladimir Poutine a réussi à faire croire à des négociations en inversant leur sens. Tous les événements majeurs de l’année – la réunion à Anchorage, les conversations téléphoniques avec Trump, le tourisme diplomatique de l’envoyé spécial Steve Witkoff – ont ressemblé à des négociations, mais à l’envers. D’abord, il y a eu les tapis rouges et les grands discours, sans aucune discussion significative. Cette tactique a permis au Kremlin de maintenir l’intensité des hostilités en Ukraine tout en conservant Donald Trump comme partenaire.
En Ukraine, Poutine affirme qu’il ne se bat pas pour des territoires, mais qu’il défend le peuple russe. Cependant, l’une des phrases clés de la propagande de guerre du Kremlin est « libération des territoires ». Il est désormais clair que Vladimir Poutine mesure son pouvoir à la fois en termes de sphères d’influence et de territoires sous son contrôle : si le soft power ne permet pas d’obtenir les résultats escomptés, la force militaire entre en jeu. La doctrine Poutine a ressuscité l’ancienne pensée du XIXe et du début du XXe siècle, selon laquelle la puissance des États se mesurait principalement en termes de territoire et de systèmes d’armes meurtrières. Mais il semble que Vladimir Poutine ne soit pas le seul à réfléchir de la sorte.
Un « C5 » à la place du G7
On retrouve aussi cette pensée dans le soi-disant plan de paix de Donald Trump pour l’Ukraine, dont le nombre de points ne cesse de changer. C’est également ce qui sous-tend l’idée, exprimée dans la version longue et classifiée de la nouvelle stratégie de sécurité nationale de Trump, de remplacer le G7, orienté vers l’Europe et la démocratie, par un groupe dit « C5 » de pays puissants : la Chine, l’Inde, le Japon et la Russie, aux côtés des États-Unis. Dans le monde de Trump, l’influence politique et la richesse sont toutes deux des sources de pouvoir, d’où l’inclusion du Japon dans ce groupe. Mais au lieu d’apaiser Vladimir Poutine – ou, comme le dit la nouvelle stratégie de sécurité nationale, de rétablir « la stabilité stratégique avec la Russie » –, cette reconnaissance de la Russie ne fait que l’encourager à poursuivre ses actions militaires.
L’opération américaine au Venezuela complique quelque peu la nouvelle doctrine Poutine. Le dirigeant russe pourra-t-il manipuler Donald Trump en 2026 comme il l’a fait en 2025 ? La facilité avec laquelle Nicolas Maduro a été capturé a démontré que le président américain peut surpasser Vladimir Poutine lui-même dans l’affirmation d’une mainmise sur sa sphère d’influence. Mais il y a un autre problème : la doctrine Poutine n’est que l’ombre de la doctrine soviétique selon laquelle une superpuissance doit exercer ses intérêts en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Le Venezuela était une zone d’intérêt pour le Kremlin. Et soudain, une autre superpuissance s’en est emparée. C’est donc une défaite pour Poutine. Cela ne signifie pas que la Russie mettra fin aux pseudo-négociations sur la guerre en Ukraine ou rejettera les États-Unis comme médiateur. Mais cela a montré à Poutine que Trump pouvait aussi être un ennemi. Le président américain n’a d’ailleurs pas hésité à saisir un pétrolier russe pour violation des sanctions américaines.
Pénurie de recettes
Cette prise de conscience d’un changement de dynamique pourrait renforcer la volonté de Vladimir Poutine de poursuivre la guerre plutôt que d’y mettre fin selon les conditions de Donald Trump, aussi favorables soient-elles pour la Russie. Et c’est là que se pose une question à laquelle les analystes occidentaux tentent de répondre depuis quatre ans maintenant : à quel moment le coût économique de la guerre en Ukraine deviendra-t-il si important qu’il obligera finalement le Kremlin à y mettre fin ? Les signes d’une tension économique croissante se multiplient. Tant au niveau fédéral que régional, les budgets du pays connaissent une grave pénurie de recettes. En conséquence, les autorités ont contraint les citoyens et les entreprises à payer pour la guerre.
En 2025, le taux de la taxe sur la valeur ajoutée en Russie a été porté à 22 %, l’achat de voitures importées est désormais soumis à des frais supplémentaires de plusieurs dizaines de milliers de dollars (que l’État qualifie de « frais de recyclage ») et le gouvernement a introduit une taxe dite « technologique » sur les smartphones, les ordinateurs et tout ce qui a une base électronique. Dans le même temps, l’État a réduit les dépenses sociales, celles de défense et militaires absorbant une part toujours plus importante des dépenses publiques. Les factures des services publics augmentent, voire doublent dans certains cas. Dans les magasins d’alimentation, les prix de certains produits, notamment le poisson congelé, le bœuf et le pain de seigle, ont bondi de 20 % ou plus, tandis que ventes de voitures ont chuté. De nombreuses entreprises, à l’image du premier constructeur automobile AvtoVAZ, sont passées à la semaine de quatre jours. Les petites et moyennes entreprises redoutent les augmentations d’impôts et le renforcement des contrôles fiscaux.
Mais ces indicateurs ont peu d’importance pour Vladimir Poutine : à ses yeux, tout est plus ou moins normal ou réparable. Même le rapide déclin démographique de la Russie, dû à des tendances à long terme, une incertitude généralisée dans la société qui exerce une pression à la baisse sur la natalité, l’émigration et les pertes militaires – n’est pas pour lui un problème significatif. Néanmoins, le Kremlin comprend clairement que l’économie ne se porte pas très bien. Et il a jugé nécessaire d’investir massivement dans ceux qui participent à la guerre et leurs familles. Cela comprend non seulement des paiements importants pour s’engager dans les forces armées, mais aussi toute une série de nouvelles récompenses pour les anciens combattants et les membres de leur famille, notamment l’accès gratuit à l’université et d’autres traitements préférentiels.
La militarisation de la Russie a faussé les fondements de son économie. En 2025, la production industrielle et le PIB ont stagné, un surplace seulement rendu possible par la croissance des secteurs de la défense et de l’armée. Bien que l’effet stimulant des dépenses de guerre s’estompe, l’inflation reste élevée. De nombreux économistes russes ont averti que l’augmentation du taux de la taxe sur la valeur ajoutée va freiner l’activité et réduire le pouvoir d’achat des consommateurs, poussant davantage de Russes vers l’économie souterraine.
Vladimir Poutine et son ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov peuvent insister autant qu’ils le veulent sur le fait que le pays n’est pas isolé du monde et qu’il entretient d’excellentes relations avec la « majorité mondiale ». Mais les données économiques sont sans ambiguïté : en 2021, les investissements directs étrangers en Russie s’élevaient à plus de 40 milliards de dollars ; trois ans plus tard, ils avaient chuté à 3 milliards de dollars, soit une baisse de plus de 90 %.
Changement du contrat social
Les autorités russes n’hésitent plus à dire qu’elles ont besoin d’argent spécifiquement pour la guerre. Comme l’a récemment déclaré le ministre des Finances Anton Siluanov, paraphrasant le tsar Alexandre III, « les alliés de la Russie sont son armée, sa marine et ses finances stables ». Le Kremlin aura besoin d’encore plus d’argent quand d’énormes masses de personnes reviendront du front, et qu’il faudra aux vétérans de la guerre en Ukraine du soutien social, une aide psychologique, des soins médicaux et la création d’emplois.
Le Kremlin part du principe que, puisque les Russes se sont adaptés à la guerre, ils s’adapteront également à la stagnation économique et se serreront la ceinture afin que le pays puisse remporter la victoire. Avant la guerre, le contrat social qui a soutenu le régime de Poutine pendant toutes ces années était simple : soutenez les autorités sans vous immiscer dans la politique et vous bénéficierez au moins d’une prospérité économique relative. Aujourd’hui, le contrat exige un soutien total aux autorités, et même l’acceptation de l’érosion de votre sécurité financière, en échange de quoi les autorités vous reconnaissent simplement comme un bon patriote.
Pourtant, les Russes semblent le tolérer. Le régime a déjà commencé à les y préparer, notamment en orientant l’opinion publique. Dans un récent sondage, l’institut pro-Kremlin VCIOM a posé la question suivante : « Êtes-vous d’accord avec l’affirmation suivante : ‘Je me sens responsable de mon pays et je suis prêt à économiser de l’argent et à limiter mes besoins pour assurer sa défense’ ? » Environ 69 % des personnes interrogées ont répondu oui.
Parallèlement, le Kremlin a tenté de restreindre encore davantage les flux d’informations et de communication. Ces derniers mois, il a imposé de nouvelles restrictions sur WhatsApp, Telegram et les VPN, et a incité de manière agressive les Russes à passer à l’application de messagerie Max, gérée par l’État et inspirée du WeChat chinois. Ce type de mesures est un bon baromètre du passage du Kremlin de l’autoritarisme au totalitarisme. Roskomnadzor, l’organisme qui réglemente le domaine numérique et médiatique, semble parfois plus menaçant que les forces de sécurité. Beaucoup de gens cèdent et commencent à utiliser Max. Une stratégie courante consiste néanmoins à installer l’application contrôlée par l’État pour apaiser le gouvernement tout en continuant à utiliser les messageries instantanées familières dans leur vie quotidienne. Selon les données de l’institut de sondage indépendant Levada Center, en août 2025, 70 % des Russes interrogés utilisaient WhatsApp et 62 % Telegram, tandis que seuls 5 % d’entre eux se servaient de Max.
Pour l’instant, l’État semble croire qu’il peut exercer une pression illimitée. Tout au long de la guerre, les Russes ont réagi à toutes les restrictions, répressions et censures accumulées en s’adaptant. Il y a certes eu des poches de résistance. À Vladivostok, cet automne, des gens ont manifesté dans les rues contre la taxe de mise au rebut des voitures importées. À la fin de l’année 2025, à Saint-Pétersbourg et dans d’autres villes, une vague de musiciens de rue a interprété des chansons antigouvernementales et anti-guerre, attirant un large public. Les autorités ont réagi en arrêtant ces musiciens. A Tomsk, en Sibérie, des enfants et leurs parents sont descendus dans la rue pour protester contre le blocage de la plateforme de jeux vidéo Roblox. Certains Russes commencent à comprendre que même si vous n’êtes pas politisé, la politique vient à vous.
De l’ordre mondial au chaos
L’ordre mondial s’est effondré, un processus grandement déclenché par le conflit en Ukraine. La Russie de Vladimir Poutine exporte non seulement des ressources énergétiques, mais aussi le désordre. Tant que le pays ne sera pas démocratique, ou du moins organisé de manière rationnelle, il restera un agent de chaos sur la scène internationale. C’est pourquoi, même en cas de conclusion d’un accord de paix en Ukraine, l’Occident ne pourra pas faire disparaître la Russie de Poutine, et la confrontation se poursuivra simplement sous une forme hybride et froide.
Quoi qu’il arrive, le Kremlin ne cessera pas de se battre chez lui. En poursuivant la persécution et la répression politiques à l’intérieur du pays et en recherchant des ennemis parmi les dissidents, le régime compensera la crise grave à laquelle il sera confronté du fait de l’économie, de la gestion quotidienne du pays et des chocs sociaux et économiques inévitables qui résulteront de la transition de centaines de milliers de personnes revenant des tranchées vers la vie civile.
La Russie exporte le chaos, mais les États-Unis de Donald Trump font de même. Un nouveau cycle dans la lutte pour les sphères d’influence a commencé, avec tous les acteurs principaux qui se détournent de l’Europe. La différence avec la guerre froide classique est qu’aucune nouvelle règle n’a encore été établie pour permettre l’équilibre des pouvoirs et des intérêts. En outre, un acteur plus puissant que la Russie, la Chine, joue désormais un rôle particulier. Dans cette nouvelle configuration, les figures individuelles de Donald Trump, Vladimir Poutine et Xi Jinping sont devenues dominantes.
Comme l’expliquait le diplomate Valentin Falin, la confrontation n’est pas une fatalité, mais un choix. La paix est également un choix. Mais il n’y a aujourd’hui pas suffisamment d’incitations pour que ces hommes forts établissent des règles de coexistence, entre eux et avec le monde entier. Nul ne sait comment une nouvelle détente pourrait avoir lieu.
*Andreï Kolesnikov est chroniqueur pour The New Times et Novaya Gazeta. Cet article est paru en version originale dans la revue Foreign Affairs © 2026 Foreign Affairs. Distributed by Tribune Content Agency.
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Publish date : 2026-01-18 06:45:00
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