L’Express

En Ukraine et au Groenland, l’Europe doit choisir entre la résistance et le déshonneur, par Manuel Valls

En Ukraine et au Groenland, l’Europe doit choisir entre la résistance et le déshonneur, par Manuel Valls

Davos retiendra l’intervention de Donald Trump, insultante et égotique, impériale et décomplexée. À l’image d’un monde qui se fragmente et se brutalise. Je retiens, pour ma part, un autre discours : celui du Premier ministre canadien Mark Carney. Calme, ferme, lucide, il a exposé que dans un monde dominé par la force et la prédation, les démocraties et les puissances moyennes doivent s’organiser en coalitions pragmatiques pour protéger la souveraineté, le droit et la stabilité économique.

En effet, les agressions russes contre l’Ukraine, le discours et les actes de la nouvelle administration Trump, la détermination de la Chine poursuivant sa logique commerciale implacable et affichant ses intentions sur Taïwan concourent à un basculement d’un ordre international en déliquescence. Lorsque les grandes puissances renoncent même à faire semblant de respecter règles et valeurs, le multilatéralisme devient une façade vide et le droit international un obstacle que l’on contourne.

L’Europe, pourtant forte économiquement, apparaît politiquement et stratégiquement fragile face à Washington. Les tensions inédites autour du Groenland – pressions explicites sur la souveraineté d’un État membre de l’UE et de l’Otan, menaces et chantage sur les droits de douane – illustrent une crise transatlantique profonde.

En Ukraine, l’Europe joue son avenir et la liberté ; au Groenland, elle joue sa souveraineté. Certes, l’effort européen en faveur de Kiev est réel, financier comme militaire. Mais il est miné par les doutes, les divisions, les craintes d’escalade avec Moscou, accentués par des signaux américains fluctuants. L’hésitation est aggravée par une dépendance persistante aux équipements et aux systèmes de défense américains. Dans le même temps, les États-Unis pressent l’Europe de redéfinir ses responsabilités tout en déplaçant leur attention stratégique ailleurs, de l’Arctique au Pacifique. Cette incertitude fragilise l’ensemble de notre sécurité. Volodymyr Zelensky, incarnation du courage et de la démocratie, nous l’a rappelé rudement. Oui, il faut se préparer à la guerre et augmenter massivement notre effort de défense. Cela suppose pour la France de faire des choix et de restaurer ses comptes publics.

Il nous faut créer une troisième voie

Le Groenland est redevenu un enjeu stratégique majeur : routes arctiques, ressources, position géopolitique centrale. En laissant s’installer l’idée que sa souveraineté pourrait être négociable, l’Europe a semblé accepter dans un premier temps qu’une partie de son espace stratégique lui échappait. Elle subit plus qu’elle n’agit même si elle semble enfin réagir. Mais il faut tenir dans la durée. Sans stratégie autonome, l’Europe restera condamnée à commenter les décisions des autres plutôt qu’à les influencer. L’autonomie stratégique dans les domaines de la sécurité, de l’énergie, du numérique, de l’IA ou des médicaments ne signifie pas la rupture avec les États-Unis : elle est la condition d’un partenariat équilibré et crédible.

Elle suppose aussi de bâtir des alliances à géométrie variable entre puissances moyennes : avec le Canada, l’Australie, le Japon, la Corée du Sud, l’Inde, l’Indonésie, les grandes nations d’Amérique latine ou africaines, Israël et les pays du Golfe engagés dans les accords d’Abraham. Dans un monde dominé par la rivalité des deux grandes puissances, États-Unis et Chine, il nous faut créer une troisième voie, capable de peser.

Enfin, l’Europe doit retrouver une grammaire politique claire. La doctrine Muselier, remise en lumière par Raphaël Llorca à propos de l’affirmation de la France libre, celle du général de Gaulle, face aux Etats-Unis à Saint-Pierre-et-Miquelon en 1941, offre une leçon précieuse pour le Groenland. Cette doctrine rappelle qu’on ne gagne pas parce que l’on est le plus fort, mais parce que l’on refuse de parler comme un obligé. Poser une ligne rouge, affirmer un geste de souveraineté, lui donner une portée symbolique et démocratique, et retourner les principes du provocateur contre lui : c’est ainsi que l’on transforme une asymétrie en rapport de force politique.

Nous ne pouvons céder ni à Trump, ni à Poutine, ni à Xi Jinping, au Groenland, en Ukraine, ou ailleurs. Nous devons être convaincus que personne ne peut nous surpasser en décence, en courage et en sens du sacrifice. Résister ou tout perdre, c’est bien le choix qui s’impose.

Manuel Valls, ex-Premier ministre de François Hollande, ex-ministre des Outre-mer sous Emmanuel Macron



Source link : https://www.lexpress.fr/france/en-ukraine-et-au-groenland-leurope-doit-choisir-entre-la-resistance-et-le-deshonneur-par-manuel-HMV6SME6YNAKBDKQEEPQBH74LY/

Author : Manuel Valls

Publish date : 2026-01-27 06:30:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express