Il est l’un des commentateurs géopolitiques les plus influents, et les mieux renseignés, au monde. Visage vedette de CNN où il présente « Fareed Zakaria GPS », chroniqueur du Washington Post et ancien élève de Samuel Huntington à Harvard, Fareed Zakaria est de passage à Paris après un Forum économique mondial de Davos qui restera dans les mémoires, entre la volte-face de Donald Trump sur le Groenland et le puissant discours du Premier ministre canadien Mark Carney.
Pour L’Express, Fareed Zakaria ne mâche pas ses mots en analysant l’impact du président américain sur le monde. Donald Trump est à ses yeux coupable d’abuser d’une puissance américaine dont il a hérité pour brutaliser des pays plus faibles en fonction de ses caprices, tout en faisant le jeu de la Chine et de la Russie. Mais le journaliste nous explique aussi pourquoi l’Europe comme la mondialisation n’ont peut-être pas dit leur dernier mot. S’il reconnaît que Trump s’est, avec l’immigration illégale, emparé d’un sujet majeur aux yeux des Américains comme des Occidentaux en général, il dénonce la manière de plus en plus illibérale employée par l’actuelle administration.
L’Express : Le Forum économique mondial à Davos devait être une démonstration de force de Donald Trump et de ses alliés. Mais finalement, cette édition ne restera-t-elle pas dans l’Histoire pour le puissant discours du Premier ministre canadien Mark Carney ?
Fareed Zakaria : Le thème dominant à Davos, outre la géopolitique, était l’IA, et comment cette technologie va transformer le monde. Or les Etats-Unis sont le leader mondial dans le domaine. Ce que je trouve triste, c’est que Donald Trump utilise cette puissance américaine non pas pour tenter de gouverner le monde, mais pour brutaliser et forcer les autres pays à se plier à ses caprices du moment. Cette puissance n’est pas vraiment due à Trump, elle est le fruit de plusieurs générations d’entreprises et de politiciens américains. Trump est en train de gaspiller cet héritage en intimidant les pays moins puissants.
Mais vous avez raison. Sur le court terme, ce qui est ressorti de ce Davos, c’est que Trump est revenu sur sa menace d’une intervention militaire au Groenland. Et sur le long terme, le discours de Mark Carney montre que le reste du monde a trouvé une voix, et un moyen de riposter contre cette utilisation arbitraire de la puissance américaine.
Carney s’est fait le représentant des « puissances moyennes »…
Il l’a très bien exprimé, en disant en substance : « Ecoutez, nous ne sommes pas au premier rang. Mais nous, les puissances moyennes, si nous nous unissons et avons une vision claire, nous pouvons compter ». Carney ne défend pas une vision antiaméricaine, mais une vision en faveur de l’ordre international. Il a expliqué que l’ancien ordre international, soutenu par une puissance dominante, les Etats-Unis, s’était effondré, principalement parce que cette puissance dominante se comporte mal. Il faut maintenir voir s’il est possible de reconstruire un nouvel ordre qui soit aussi ouvert et favorable aux libertés, à la démocratie et aux droits de l’homme.
On peut d’ailleurs se demander pourquoi Emmanuel Macron n’a pas prononcé un tel discours. La raison, c’est parce que l’Europe est divisée sur la marche à suivre. Il y a aujourd’hui un vrai choix entre deux Mark, Mark Rutte [NDLR : secrétaire général de l’Otan] et Mark Carney. Le Premier ministre a brillamment désamorcé la crise en apaisant Trump. Carney propose un autre modèle, qui est celui de tenir tête à Trump. Les Européens se trouvent en quelque sorte au milieu.
N’est-ce pas une opportunité pour l’Europe de finalement voler de ses propres ailes ?
C’est la plus grande opportunité que l’Europe ait eue de se rassembler depuis l’époque de Jacques Delors. On pouvait penser que la menace russe soit un catalyseur pour l’unité européenne, mais cela n’a pas été le cas. L’invasion de l’Ukraine ne s’est traduite que par une plus grande dépendance vis-à-vis des Etats-Unis. C’est finalement la menace américaine qui pourrait obliger l’Europe à se ressaisir.
Il y a vingt-cinq ans, l’Europe et les États-Unis étaient à peu près au même niveau sur le plan économique. Depuis, les Américains ont connu une vraie croissance avec un essor technologique. L’Europe ne dispose pas de géants numériques en grande partie parce qu’elle n’est pas un vrai marché unique, une technologie comme l’IA ne disposant en Europe pas de la taille dont elle a besoin. Mais tout cela est faisable ! L’union monétaire était un objectif bien plus difficile à atteindre, car les pays devaient renoncer à leur monnaie pour passer à l’euro. Votre continent regorge encore de gens brillants et talentueux. Il y a problème d’endettement, mais la productivité du travail reste en France à peu près la même qu’aux Etats-Unis. La différence est que les Français prennent des vacances plus longues, ce qui est un choix de société. Rien ne vous empêche d’avoir une meilleure qualité de vie tout en créant enfin un véritable marché unique.
Trump pense toujours comme un homme de télévision
Donald Trump semble passer d’une obsession à l’autre, imposant son agenda au monde entier. Il y a eu Gaza, le Venezuela, l’Iran, le Groenland, et maintenant peut-être à nouveau l’Iran…
C’est un homme de télévision. Sa plus grande réussite, c’est une émission de télé-réalité [NDLR : The Apprentice]. Il a eu bien moins de succès dans l’immobilier que dans les médias. Trump pense donc comme un homme de télévision. Il faut du drame, des histoires qui changent régulièrement, des crises qui trouvent ensuite une résolution. Et surtout, il faut que Trump soit toujours au centre. Même quand il s’agit de nommer le président de la Fed, il pense au feuilleton, en jouant sur le suspense et en dévoilant des indices sur son identité.
Je ne blâme pas les médias qui suivent son agenda. Que pouvez-vous faire ? Il s’agit de l’homme le plus puissant du monde.
Il y a un an, vous expliquiez que les élites économiques ne s’inquiétaient pas trop pour ce nouveau mandat de Donald Trump. Sont-elles toujours aussi confiantes après la saga des droits de douane ?
L’économie américaine est très forte, et Donald Trump n’a pas tant de contrôle que ça sur elle. Je suis opposé aux droits de douane. Mais il ne faut pas oublier que 85 % de l’économie américaine dépend du marché intérieur. Nous ne sommes pas un pays commerçant, contrairement par exemple à l’Allemagne, ce qui limite l’effet des droits de douane. L’économie américaine continue de croître, avec une croissance de près de 4,5% pour le troisième trimestre.
Ce qui inquiète les milieux économiques, c’est le caractère erratique de droits de douane de Trump : tantôt ils sont de 50%, tantôt de 20%. D’autre part, Trump exerce un pouvoir arbitraire et personnel. Il propose aux compagnies pétrolières de retourner au Venezuela, sauf Exxon, dont le PDG a dit quelque chose qui lui a déplu. C’est le comportement d’un roi, et non celui d’un président. Les PDG auxquels je parle considèrent cela comme le cirque Trump. Ils doivent être gentils avec lui pour ne pas subir ses foudres. Mais en même temps, Trump réduit les réglementations et les impôts, ce qui les arrange. Dans l’ensemble, je déplore que ces entreprises ne s’expriment pas davantage contre lui. Mais, en même temps, nous ne devons pas non plus surévaluer leurs conseils. On peut être un génie dans un domaine économique, mais pas dans le reste. Regardez Elon Musk, un innovateur génial qui a connu une expérience gouvernementale désastreuse.
Beaucoup estiment que Trump marque la fin de l’ordre international tel que nous l’avons connu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais une victoire d’un démocrate ou d’un républicain plus modéré en 2028 ne refermerait-elle pas cette parenthèse ?
La vérité, c’est que cet ordre international a déjà commencé à s’effondrer avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping. En 2015, un an avant l’élection de Trump, Xi a déclaré que Chine devait être beaucoup moins dépendante de l’Occident en matière de technologie, de marchés et de chaînes d’approvisionnement. Quand la deuxième économie mondiale veut être plus autonome, elle va à l’encontre de la logique de la mondialisation. Tout a commencé par là. Trump et ses droits de douane constituent un nouveau coup dur, mais il ne fait qu’accélérer le processus.
Selon moi, c’est affaiblir les Etats-Unis, car nous pouvions nous reposer sur un réseau extraordinaire d’alliés. Mais ces alliances ne disparaîtront pas totalement avec Trump. Et le commerce mondial se porte toujours bien, poussé par le numérique et les services, les deux éléments les plus importants des économies des pays avancés. Des parts essentielles de notre économie sont en réalité de plus en plus mondialisées, alors même que les discours politiques sont de plus en plus critiques sur la mondialisation. Il s’agit donc de trouver un nouvel équilibre. Certains éléments de l’ancienne mondialisation doivent être ajustés, comme en matière de sécurité nationale et d’immigration.
A propos d’immigration, les Etats-Unis ont choqué avec un nouveau mort imputé à ICE, la police fédérale de l’immigration. Comment analysez-vous ce revirement des Etats-Unis sur l’immigration, un pilier pourtant historique de ce pays ?
L’immigration a toujours été une grande force de l’Amérique et les gens y étaient très favorables. Ce qui a changé au cours des dix dernières années dans l’ensemble du monde occidental, et pas seulement aux États-Unis, c’est l’essor de l’immigration illégale. Avant, il s’agissait de migrants qui se faufilaient à travers la frontière, fuyaient la police et cherchaient un emploi en évitant d’être contrôlés, comme dans la cueillette de fruits ou le secteur du bâtiment. Mais les migrants ont compris que dans les sociétés occidentales, le droit d’asile vous permettait d’entrer dans un pays en attendant une décision juridique. Il y a eu un abus de la part de migrants essentiellement économiques. Les gouvernements en place n’ont rien fait à ce sujet, laissant le problème s’envenimer. Les seuls à en parler étaient les populistes de droite. C’est la principale raison de la montée électorale de ce courant. Aux États-Unis, l’immigration légale reste très populaire. Le pays accueille un million d’immigrés légaux par an, plus que l’ensemble de l’Union européenne. Mais si nous ne nous attaquons pas au sujet de l’immigration illégale, nous jetons l’opprobre sur tous les immigrés. Ce qui est une tragédie, car les pays occidentaux ont besoin d’un certain degré d’immigration, accompagné d’une assimilation.
Ses réunions de cabinet ont des airs de Corée du Nord
Pour certains, Trump est souvent la mauvaise réponse à de bonnes questions : il a rappelé que l’immigration est un enjeu politique majeur, il a raison de souligner que l’Europe est trop dépendante des Etats-Unis, et il n’a pas tort en alertant sur les ambitions de la Chine et de la Russie dans l’Arctique. Partagez-vous cette analyse ?
En ce qui concerne l’immigration, la formule est juste. En revanche, pour le reste, n’oublions pas que la règle obligeant les pays de l’Otan à consacrer 2% de leur PIB à la défense a été mise en place par Barack Obama. Et si le Groenland est devenu un sujet stratégique plus important, c’est du fait de la fonte des calottes polaires due au réchauffement climatique, que Trump qualifie d' »arnaque ». Par ailleurs, le président exagère sur l’état de la menace, le Groenland étant facilement défendable par l’Otan. Trump a en grande partie inventé un problème.
Disons donc que Trump a parfois un fond de vérité, mais qu’il humilie ses alliés et ne fonctionne que par la domination. Finalement, il ne fait qu’aggraver des problèmes existants. Il prend un sujet mineur comme la sécurité de l’Arctique et se montre pour cela prêt à sacrifier l’Otan, un sujet autrement plus important…
Au Moyen-Orient, Trump a essayé de régler la question de Gaza, sans qu’on sache où va mener son nouveau « Conseil pour la paix ». En Iran, il a promis son aide au peuple iranien dans la rue, avant d’oublier sa promesse, puis d’envoyer à l’heure actuelle une « armada » militaire vers la région. Y a-t-il une vraie stratégie ?
Non. Le dossier iranien nous confirme que Trump est impulsif et émotionnel. L’Iran est un sujet complexe. Le régime religieux est en place depuis longtemps, il est arrivé au pouvoir par une révolution et sait comment en empêcher une nouvelle. L’opposition est divisée, le régime est prêt à tuer pour se maintenir au pouvoir et il applique une politique clientéliste. Le pays est soumis à des sanctions depuis si longtemps qu’il ne reste plus de véritable secteur privé : l’État domine l’économie. La voie qui me semble la plus intéressante serait de lever sanctions contre l’Iran et de laisser le monde commercer avec lui, soit le meilleur moyen de démanteler le régime. Mais se contenter de le bombarder de temps en temps n’aura pas beaucoup d’effets. C’est plus la mise en scène de l’absence d’une véritable stratégie.
En ce qui concerne Gaza, je suis prêt à accorder le bénéfice du doute à Trump. Jusque-là, rien n’a fonctionné dans la région. Le « Conseil de la paix » et le versement d’un milliard de dollars ressemblent une fois de plus à un feuilleton à la Trump, un show digne de Las Vegas. Mais sur le fond, c’est une façon de dire aux habitants de Gaza que s’ils abandonnent le Hamas, l’endroit a tout pour devenir prospère. Pour le meilleur ou pour le pire, Israël est la puissance dominante. Si les Palestiniens démontrent à Israël qu’ils peuvent être une société fonctionnelle et démocratique qui ne cautionne pas le terrorisme, ils auront bien plus de chances d’obtenir un statut d’État. Trump excelle dans la mise en scène, mais le travail le plus difficile ne fait que commencer : il faut tenir ses promesses, rendre Gaza plus vivable afin de prouver au peuple palestinien qu’il y a des bonnes raisons pour chasser le Hamas.
Trump aime se comparer aux hommes forts comme Vladimir Poutine ou Xi Jinping, mais il reste bien sûr le dirigeant d’un pays démocratique. A quel point est-il affaibli par la situation interne aux Etats-Unis, avec notamment une situation très tendue dans le Minnesota?
Aux Etats-Unis, l’autorité gouvernementale est soumise à des limites très strictes. Or Trump abuse de ces règles. Il interprète la loi d’une façon inédite. Il n’y a aucune disposition qui stipule spécifiquement que les agents d’immigration doivent montrer leur visage ? Trump les autorise donc à être masqué. Il va à l’encontre d’une tradition de 200 ans qui veut que les agents fédéraux aient le visage découvert, et circulent dans des voitures identifiées. Dans une décision étrange, la Cour suprême a autorisé l’arrestation de personnes sans mandat, de façon temporaire. Trump a interprété ça comme une autorisation pour des détentions de plusieurs mois. Voilà le grand danger : Trump abuse massivement des pouvoirs du gouvernement, ce qui dans toute société libérale est un signal d’alarme.
La seule lueur d’espoir, c’est que ces mesures sont impopulaires. Une grande majorité de personnes soutenaient Trump sur l’immigration. Mais dans le dernier sondage du New York Times, 58% de personnes le désapprouvent sur ce sujet. C’est uniquement dû à l’action d’ICE. Car sur le fond, une majorité reste d’accord sur l’idée que les personnes en situation irrégulière doivent être expulsées du pays. La question, c’est comment y parvenir. Cette opposition à Trump prouve qu’il y a encore en Amérique une compréhension fondamentale de la démocratie libérale, selon laquelle l’enjeu n’est pas seulement la politique, mais la manière dont celle-ci est mise en œuvre. Il est très important de respecter la loi, de suivre les procédures et de limiter l’autorité gouvernementale, même si l’on est d’accord avec l’objectif poursuivi par le gouvernement.
Ce qui est bizarre, c’est que Trump ne tient pas compte de ces sondages négatifs. La plupart des politiciens, lorsqu’ils font quelque chose de clairement impopulaire, n’hésitent pas à se montrer pragmatiques. Lui non. Il y a deux explications. La première, c’est qu’il a mené sa campagne pour son second mandat de manière beaucoup plus radicale que pour le premier. Il s’est présenté en vengeur colérique, ce qui a beaucoup plu à la base de son parti. Il pense peut-être que les sondages sous-estiment ce soutien populaire, comme ce fut le cas lors de la campagne. L’autre explication, c’est qu’il fonctionne comme un roi, avec une cour de lèche-bottes et de béni-oui-oui. Les mauvaises nouvelles ne lui parviennent peut-être plus. Ses réunions de cabinet ont des airs de Corée du Nord. Les fonctionnaires commencent et finissent ces réunions en chantant littéralement ses louanges.
Sur le plan géopolitique, les grands gagnants sont-ils Vladimir Poutine et Xi Jinping? La guerre en Ukraine a été éclipsée par le show trumpien dont nous parlions…
Très clairement, oui. Imaginez un monde différent dans lequel les Etats-Unis auraient passé cette dernière année à se concentrer sur l’unité de l’Occident et à la défense de l’Ukraine. Poutine perd 30 000 hommes chaque mois, alors que les Soviétiques ont perdu 30 000 hommes en dix ans en Afghanistan! C’est un coût humain énorme, une pression importante sur l’économie comme sur la société russe. Nous aurions pu forcer Poutine à s’asseoir à la table des négociations, en mettant fin à cette guerre à des conditions très favorables pour l’Ukraine. L’Occident en serait sorti plus fort. L’armée la plus puissante d’Europe, celle de l’Ukraine, aurait été intégrée à l’Ouest. On aurait en même temps repoussé des pratiques commerciales prédatrices de la Chine et envoyé un signal fort à Xi Jinping au sujet de Taïwan. Mais à la place, nous nous demandons aujourd’hui si l’Otan va survivre, ou si Trump va essayer d’annexer le Groenland ou le Canada… Tout cela a créé une grande amertume chez nos plus proches alliés.
Depuis un an, nous nous sommes éloignés des vrais défis auxquels le monde occidental est confronté, à savoir la préservation des démocraties libérales. Tout cela à cause de la constitution émotionnelle d’un homme de 80 ans qui vit dans une autre époque. Malheureusement, le monde doit se réajuster à cause de la psychologie d’un seul individu. On dit souvent que l’Histoire est façonnée par de grandes forces structurelles, mais dans le cas de Trump, la théorie du grand homme fonctionne très bien. Sans lui, le monde serait différent.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/trump-fonctionne-avec-une-cour-de-leche-bottes-le-regard-decapant-de-fareed-zakaria-cnn-VFPBOH7KQJAFRJEFND3HENBTKQ/
Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-01-26 16:00:00
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