Pourquoi la politique représente-t-elle un sujet aussi clivant et passionnel ? Est-on forcément désinformé quand on vote pour un leader populiste comme Donald Trump ? Pourquoi certains peuples ne renversent-ils pas leur tyran, comme en Russie ? Professeur de la prestigieuse chaire Henry Luce d’anthropologie cognitive à l’université Washington de Saint-Louis et directeur de recherches au CNRS, Pascal Boyer répond à ses questions dans L’Impossible démocratie, un essai passionnant qui montre à quel point la vie politique est marquée par des instincts façonnés par l’évolution biologique.
Pour L’Express, ce grand spécialiste des sciences cognitives et de la biologie comportementale contredit ainsi plusieurs idées reçues sur la polarisation, les fake news, les populismes ou les révolutions. Il nous explique aussi pourquoi nous sommes si mal « programmés » pour comprendre l’économie de marché.
L’Express : Vous associez dans votre livre biologie et politique. N’est-ce pas une combinaison particulièrement dérangeante au vu de l’Histoire ?
Pascal Boyer : Quand on dit biologie et politique, on songe évidemment aux pires pseudo-biologies utilisées par différentes idéologies meurtrières. Les communistes pensaient qu’il n’y avait pas de nature humaine, que nos comportements, nos préférences et nos capacités étaient déterminés par des facteurs extérieurs, et donc que les humains étaient socialement malléables. Le régime pouvait ainsi chercher à façonner une version entièrement neuve de l’humanité, un projet qui a fait des dizaines de millions de victimes en Union soviétique, en Chine ou au Cambodge. A l’inverse, les nazis refusaient la notion même de nature commune à l’humanité, et insistaient sur l’idée que les différents groupes ethniques étaient essentiellement distincts, ce qui a aussi fait des millions de victimes.
Mais sans la biologie, on ne comprend pas de nombreux mécanismes qui font que les humains créent des sociétés et des communautés, coopèrent et collaborent. C’est l’une des propriétés de notre espèce. On ne peut pas occulter cette nature humaine simplement parce que par le passé, la biologie a été maltraitée à des fins politiques.
Pourquoi la politique est-elle un sujet aussi clivant ?
Nous pensons qu’en matière de politique, tout ce qui se passe dans notre tête est conscient. On a l’impression que nos opinions sont basées sur des faits, des connaissances, un jugement rationnel. Mais nous savons aujourd’hui qu’il y a des motivations inconscientes qui n’ont rien à voir avec ça, et qui remontent probablement à l’époque où nous vivions dans des petites communautés. Les opinions sont ainsi un signal qui a pour fonction de faire savoir aux autres qu’on appartient à un groupe et qu’on se distingue vraiment d’un autre groupe. C’est ce qui explique l’intensité des passions politiques. On pourrait se dire qu’il y a différentes façons de gérer les affaires communes et qu’il y a des opinions divergentes. Mais notre nature coalitionnelle fait lorsqu’on rejoint un groupe, on adopte un paquet d’opinions qui vont ensemble, parfois sans raison claire. Aux Etats-Unis, si je demande à quelqu’un son opinion sur l’avortement, je peux aussi savoir ce qu’il pense du réchauffement climatique ou de la discrimination positive. Car si on n’endosse qu’une partie du programme d’un groupe, on n’y adhère pas vraiment.
Parfois, ces assemblages d’opinions peuvent même englober des croyances contradictoires. Par exemple, les conservateurs américains pensent que les gens ne doivent pas être aidés par le gouvernement, mais en même temps, ils estiment que le gouvernement se doit de soutenir les classes populaires dans les régions qui souffrent de la mondialisation. A l’inverse, les progressistes américains rejettent les stéréotypes sur les minorités ethniques, mais dépeignent volontiers les « petits Blancs » du Sud comme des racistes ignares.
Vous soulignez qu’un camp politique peut d’ailleurs évoluer sur des sujets, et que ses membres vont donc eux aussi changer leur point de vue…
Longtemps, quand on était de gauche en France ou au Royaume-Uni, on défendait la classe ouvrière contre l’élite. Si on est de gauche aujourd’hui, on n’a plus beaucoup d’affection pour la classe ouvrière, on s’intéresse plutôt aux minorités culturelles ou sexuelles, à la défense de l’immigration ou au féminisme. Aux Etats-Unis, c’est la droite qui a repris la défense des pauvres, la gauche, comme en Europe, se concentrant sur les nouveautés culturelles. Mais ces évolutions n’empêchent pas qu’il y a des gens qui étaient de gauche et qui le sont toujours, et la même chose pour la droite. Ils se sentent moralement toujours de la même famille, même si le programme a beaucoup changé.
Autre chose étonnante : certains mouvements vont vers l’extrémisme et se coupent du succès politique. Cela a longtemps été le cas de l’extrême droite en France ou en Italie. Ces groupes regroupaient des nostalgiques du colonialisme ou du fascisme, qui restaient coincés à 3% des votes. Là, encore, c’est un phénomène coalitionnel. C’est-à-dire que quand on est dans une coalition, ce qui est important, c’est non seulement que notre coalition triomphe, mais que moi-même je triomphe à l’intérieur de la coalition et que j’ai du pouvoir. Jean-Marie Le Pen s’accommodait ainsi très bien d’avoir un petit parti qui n’avait aucune chance de l’emporter, mais que lui pouvait dominer. De la même façon, le parti travailliste britannique a plusieurs fois perdu des élections sous la houlette de dirigeants comme Michael Foot ou Jeremy Corbyn qui défendaient un programme radical rebutant à l’évidence de nombreux électeurs. Ces militants étaient moins intéressés par la possibilité de gouverner que par celle de garder la main sur le parti.
Les craintes sur les fake news sont grandement exagérées
Vous récusez l’idée que le populisme se nourrirait de la désinformation et de la crédulité des électeurs. Pourquoi ?
Cette pensée est flatteuse pour ceux qui ne votent pas pour ces partis. On se dit qu’on est plus clairvoyant que leurs électeurs. Mais les études montrent que les effets de la propagande sont depuis longtemps très limités. Dans l’Allemagne nazie, pour prendre un exemple extrême, les rassemblements et spectacles mis en scène par Goebbels étaient extrêmement convaincants, mais les personnes qui y allaient étaient déjà très convaincues. Il s’agissait plutôt de renforcer sa croyance. D’autre part, il faut prendre soin de distinguer la croyance de l’expression de la croyance. A partir du moment où ils n’ont plus été obligés d’affirmer haut et fort leur dévotion à Mao, la plupart des Chinois l’ont rapidement abandonnée.
Aujourd’hui, on se focalise sur la désinformation et les fake news sur les réseaux sociaux. Il existe un soupçon généralisé, largement relayé par les médias, selon lequel nous serions inondés d’informations fausses ou trompeuses qui pourraient menacer la prise de décision démocratique. Mais Hugo Mercier et d’autres psychologues ont démontré que ces craintes étaient grandement exagérées. On a aussi beaucoup parlé de « chambres d’écho » : les gens n’entendraient qu’un son de cloche sur les réseaux, ce qui contribuerait à la polarisation de la politique. Mais les études prouvent que les utilisateurs de Facebook ou d’autres réseaux sociaux ne vivent pas en vase clos, et sont exposés à quantité d’informations provenant du bord politique opposé. Ils tendent bien sûr à partager des histoires et des informations allant dans le sens de leurs propres opinions, mais, du simple fait d’être sur ces réseaux, ils sont plus exposés à des informations différentes. Dans plusieurs études, les électeurs américains qui utilisent Facebook plus régulièrement que les autres n’ont pas des opinions plus radicales que la moyenne. Et ce sont les personnes qui n’ont pas utilisé le réseau social pendant un certain temps qui deviennent plus polarisées que les utilisateurs réguliers.
Les réseaux sociaux ne sont donc pas aussi négatifs qu’on ne le dit souvent ?
Il n’est en tout cas pas vrai qu’il y ait un lavage de cerveau massif du fait de la désinformation et des fake news numériques. Mais si leur effet sur la polarisation politique est bien plus limité que ce qu’on pense souvent, cela ne signifie pas que les réseaux sociaux n’ont pas d’autres effets problématiques. Le livre de Jonathan Haidt, Génération anxieuse, qui alerte sur les conséquences des réseaux sociaux sur la santé mentale des jeunes me semble étayé scientifiquement.
Vous distinguez aussi, parmi les dirigeants politiques, les « commandants » des « managers ». C’est-à-dire ?
C’est une distinction entre deux psychologies du leadership qu’on trouve déjà dans les sociétés traditionnelles. Dans des petites communautés, en Amazonie par exemple, les chefs sont des personnalités qui ont l’intelligence et la capacité à organiser l’action collective, à résoudre les conflits et à aller chasser ensemble. Le contrat social, c’est que ces chefs bénéficient d’un prestige en échange de leur compétence et de leur capacité d’organisation. Quand ils abusent de leur autorité, on se débarrasse d’eux très souvent. Mais il y a aussi un contexte complètement différent, celui de la guerre et de la rivalité entre groupes. Dans ce cas, le contrat n’est pas le même : le chef doit mobiliser et motiver un groupe de combattants. En échange de la défense du groupe, il peut user d’un certain autoritarisme. Là encore, on observe ces caractéristiques dans de nombreuses cultures et sociétés, même dans des petites tribus.
Des études soulignent les différences entre nos deux psychologies du leadership. Quand ils sont dans un contexte de travail en commun et de coopération, les participants à ces études ont ainsi tendance à préférer des chefs dont le visage évoque la confiance, tandis que si le contexte est celui d’une menace ou d’une guerre, ils préfèrent des visages plus dominants.
Les leaders dits « populistes » se présentent comme des chefs de guerre, en opposition à des dirigeants avec un style plus managérial. On leur reproche d’être illibéraux ou incompétents, mais ce type d’argument n’a de valeur que pour les électeurs qui se reposent sur les aspects « managériaux » de leur psychologie politique pour sélectionner leurs dirigeants. Les adeptes de l’homme fort font appel à une psychologie du pouvoir différente, dans laquelle la compétence technique compte peu par rapport à la force et à la loyauté. Les adversaires des partisans de ces « hommes forts » aiment les décrire comme des moutons enthousiastes, mais c’est une erreur.
En 2016, un journaliste du New York Times avait bien résumé la chose en disant que les adversaires de Donald Trump le prenaient de manière littérale, mais ne le prenaient pas au sérieux. A l’inverse, ses partisans le prenaient au sérieux, mais pas de manière littérale. Quand Trump affirmait qu’il allait construire un mur contre les immigrés mexicains et que les Mexicains allaient le payer, ses soutiens n’étaient pas dupes. Ils savaient que c’était de l’emphase. Mais ils en conclurent que Trump était vraiment pour eux, et contre les Mexicains. Voilà le message qu’il faisait passer. Pour une partie de la population, il n’est pas essentiel que le leader populiste soit pas compétent en matière d’économie et de gestion, car ce n’est pas ce qu’ils attendent d’un chef de guerre. Le marché, c’est qu’il les défende eux contre les autres. Des économistes ont fait savoir, après les droits de douane de Trump, que les Américains allaient payer plus cher pour tout un tas de produits venant de Chine ou d’Europe. Mais certains électeurs se disent que c’est un prix à payer pour avoir un pouvoir fort et hostile à des envahisseurs.
Vous faites aussi la distinction entre coopérateurs et prédateurs. Là encore, il est difficile de ne pas songer à Donald Trump…
Les citoyens des démocraties modernes sont souvent mal équipés pour interagir avec des groupes ou des nations qui appliquent une logique de prédation. Les interactions entre coopérateurs et prédateurs donnent lieu à des malentendus symétriques. Par exemple, durant la guerre froide, la politique de détente choisir par l’Occident à l’égard du bloc soviétique reposait sur l’hypothèse que les deux parties étaient guidées par des principes de coopération, avec la volonté de réduire les tensions. Mais cela fonctionnait à sens unique : les dirigeants soviétiques y ont vu avant tout un signe de faiblesse, ce qui a culminé avec l’invasion de l’Afghanistan en 1979.
Un chapitre de votre livre se demande pourquoi des peuples acceptent d’être dominés. Comme on l’a encore vu récemment avec l’Iran, les révolutions sont rares et difficiles. Mais vous en faites moins une question d’idéologie que de dilemme individuel et de coordination…
Dans diverses sociétés, les anthropologues ont pu observer que nombre d’individus n’adhèrent pas à l’idéologie dominante du pouvoir en place. Il a suffi de quelques mois aux habitants d’Europe de l’Est pour montrer qu’ils ne croyaient pas vraiment au socialisme. Des spécialistes comme Jack Goldstone ont étudié les révolutions, et montrent que la question de la coordination y est essentielle. Dans les pays communistes, il y avait une bonne coordination au sein de la nomenclature. En revanche, la population ne savait pas à quel point l’opposition au régime était importante. Les Allemands de l’Est se doutaient que leurs voisins n’étaient pas d’accord avec le régime de la RDA, mais ils n’en étaient pas sûrs, car il était risqué d’en parler du fait de la Stasi. Et puis tout d’un coup, le régime est tombé parce que le pouvoir en place a perdu sa coordination, du fait du « grand frère » soviétique qui ne semblait plus savoir où il allait, ou de l’ouverture du « Rideau de fer » entre la Hongrie et l’Autriche. En cas de manifestations, l’appareil de sécurité ne savait plus s’il fallait tirer sur la population ou laisser faire. A l’inverse, les manifestations contre un régime prouvent aux gens dans la rue qu’ils sont nombreux à vouloir le renverser et qu’ils sont prêts à prendre des risques pour le faire.
En Iran, les manifestations gigantesques démontrent que beaucoup veulent se débarrasser du régime islamique. Mais ce n’est pas gagné, car le régime religieux et l’appareil sécuritaire ont gardé leur coordination et réprimé durement ces mobilisations. Il est toujours possible que cela se finisse comme les manifestations de Tian’anmen en 1989, avec une vague de répression permettant au pouvoir autoritaire de se maintenir.
Nous sommes faits pour gérer une économie au niveau du village
Pourquoi les programmes politiques échouent-ils souvent, même en démocratie ?
Le plus souvent, les politiciens « vendent », et les électeurs « achètent », des programmes politiques sur la base d’intentions et d’émotions. La discrimination positive aux Etats-Unis est un bon exemple. Les débats portent moins sur la politique elle-même que son caractère moral. Après vingt ans, les résultats montrent qu’avoir favorisé l’entrée des Afro-Américains dans les universités a été très positif pour les gens privilégiés de ce groupe en question, mais négatif pour les personnes moins privilégiées du groupe. Or ces résultats empiriques ne comptent pas tellement dans le débat. Pour les partisans de la discrimination positive, il s’agit de réparer une injustice historique, et ses opposants sont présentés comme des personnes insensibles ou hostiles à la promotion de ces groupes ethniques. Comme il s’agit d’une valeur sacrée, parler des résultats est presque un blasphème à leurs yeux.
Il y a aussi des effets pervers nés d’intentions louables. La réduction du temps de travail part du principe que cela rendrait la vie plus agréable pour beaucoup, tout en réduisant le chômage. Mais un raisonnement économique simple prédit le contraire : la réduction de la semaine de travail (sans réduction de salaire) augmente le coût de la main-d’œuvre, de sorte que les entreprises feront appel à moins de main-d’œuvre, ce qui aura pour effet d’aggraver le chômage. Cela n’a donc pas bien fonctionné, même si l’intention était généreuse.
Nous sommes selon vous mal outillés pour comprendre les processus économiques…
Lorsque nous réfléchissons aux processus économiques, nous avons tendance à les simplifier en envisageant un modèle fictif dans lequel ce ne sont pas des populations qui interagissent, mais quelques personnes. Prenez le contrôle des loyers. Nous avons en tête l’interaction entre un propriétaire et un locataire type. Nous imaginons donc que le locataire approuvera la mesure, que le propriétaire râlera, et c’est à peu près tout. Or, dans une population large, l’imposition d’un contrôle des loyers fait que certains propriétaires préféreront vendre leur bien plutôt que de louer aux conditions fixées par le gouvernement, et que d’autres annuleront leurs projets de rénovation. Il y aura donc moins d’appartements disponibles. Mais il est compliqué pour un responsable politique de prendre d’autres mesures plus efficaces, comme la construction de nouveaux logements.
Nous sommes faits pour gérer une économie au niveau du village, dans laquelle les gens se connaissent. Le phénomène de marché échappe à notre logique. Du coup, on se raccroche à des heuristiques, qui sont des façons de penser, en oubliant que les mesures économiques d’apparence généreuses peuvent avoir des effets pervers ou ne pas servir à grand-chose.
L’Impossible démocratie, par Pascal Boyer. Robert Laffont, 281 p., 21 €.
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Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-01-28 19:00:00
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