Le président Emmanuel Macron a annoncé qu’il prononcera en ce début d’année – la date reste à fixer – un discours sur « l’actualisation » de la doctrine nucléaire française et notamment de sa dimension européenne. La France est le seul des 27 Etats membres de l’Union à être doté de la bombe atomique. Face aux nouvelles menaces stratégiques, impérialisme conquérant de la Russie d’un côté et doutes sur la pérennité de l’engagement militaire américain en Europe de l’autre, des discussions confidentielles sont en cours avec certains de nos partenaires – Allemagne, Pologne et Suède en particulier – sur la possibilité de faire bénéficier d’autres pays européens de la dissuasion française. Analyse des enjeux avec Emmanuelle Maitre, qui travaille à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à Paris sur les questions de non-prolifération nucléaire, de dissuasion et de désarmement.
L’Express : Emmanuel Macron doit s’exprimer sur la dimension européenne de la dissuasion nucléaire française. Quelles sont les attentes de nos partenaires à ce sujet ?
Emmanuelle Maitre : L’expression présidentielle, dont la date n’est pas encore connue, sera scrutée avec attention. Des consultations discrètes ont eu lieu ces dernières années. Nos partenaires sont conscients que la France ne peut pas s’engager de manière extrêmement formelle mais qu’elle pourrait quand même s’avancer davantage que ce qui a été dit dans le passé. Nos voisins insistent pour que de telles évolutions s’articulent avec ce qui est fait dans le cadre de l’Otan, dans un sens de complémentarité plutôt que de substitution. Il y a aussi une réflexion sur les contributions qu’ils pourraient apporter de leur côté. Le principe d’autonomie de notre force de frappe va rester au cœur de notre dissuasion ; cela n’empêche pas les partenaires de contribuer, par leurs capacités défensives, à des choses qui dans l’ensemble contribuent à la dissuasion européenne.
Dans quelle mesure l’environnement stratégique dégradé, à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie puis la réélection de Donald Trump, accélère-t-il les réflexions sur une dissuasion européenne ?
L’invasion de l’Ukraine et la posture agressive de la Russie constituent le déclencheur et le moteur de cette réflexion, en encourageant les Européens à réfléchir à la manière dont ils doivent être en mesure de se défendre. Pour la France, l’aspect transatlantique est presque secondaire. La posture française est de dire qu’on doit être capable d’être plus solide face à la Russie, de dissuader mieux Vladimir Poutine, par nous-mêmes et quoi qu’il arrive. L’affaiblissement du lien transatlantique renforce bien sûr l’idée qu’il faut une Europe plus autonome et plus capable. Mais la France a toujours dit que nous devons être plus fort par nous-mêmes.
La force de dissuasion française – éventuellement aussi la britannique – pourrait-elle être un jour une alternative au parapluie nucléaire américain ?
Dans les pays qui ont construit leur sécurité dans le cadre transatlantique, on a clairement pris conscience qu’il était nécessaire d’examiner ce que les Européens étaient capables de faire tous seuls, en particulier depuis l’électrochoc que fut la réélection de Donald Trump. Voilà pourquoi les ouvertures françaises ont été accueillies avec beaucoup plus d’intérêt depuis un an, si bien qu’on arrive aujourd’hui à des positions assez partagées.
L’ouverture française est-elle aussi motivée par l’impératif de lutter contre la prolifération nucléaire, afin d’éviter que chaque grand pays européen se dote de sa propre bombe atomique ?
Du point de vue français, les réflexions sur la dimension européenne de la dissuasion sont menées avant tout dans un contexte de sécurité et de défense du continent. C’est la priorité. Mais il a toujours été clair que la dissuasion élargie servait les objectifs de non-prolifération, lesquels sont au cœur de la politique française. La France a toujours soutenu le mécanisme de dissuasion élargie de l’Otan dans ce contexte-là. Néanmoins les efforts faits pour travailler avec l’Allemagne, la Pologne ou d’autres, visent avant tout à renforcer les capacités de dissuasion globale.
Quelle est la réalité de la coopération avec le Royaume-Uni depuis que Paris et Londres ont décidé l’an dernier de coordonner leurs forces de dissuasion ?
Le travail se poursuit mais les discussions ne sont pas publiques. Le 22 décembre, par exemple, le comité consultatif bilatéral (Nuclear Steering Group) a annoncé qu’il s’était réuni à Paris.
Dans toutes ces réflexions européennes, comment garantir que la France conserve l’indépendance totale de sa force de frappe ?
Ce n’est pas un problème à ce stade, car cet engagement est dans notre ADN. Les personnes qui travaillent sur le sujet, du côté des armées comme du Quai d’Orsay, connaissent et respectent nos lignes rouges. Il n’y a aucun débat au niveau de l’emploi de l’arme nucléaire ou de la manière dont notre doctrine est conçue. En ce qui concerne la capacité d’opérer les forces, il y a des réflexions intéressantes sur la manière dont on pourrait intégrer des partenaires à nos exercices ou opérations. Mais cela ne peut être qu’un rôle accessoire car les forces savent que cela ne peut en aucun cas mettre en cause la capacité d’agir de manière autonome. Enfin, côté industriel, la chaîne de production des systèmes est entièrement nationale. Tout cela est bien balisé.
Cependant, dans le contexte budgétaire actuel, la France a-t-elle encore les moyens financiers d’entretenir une force de dissuasion coûteuse ?
Contrairement à ce qui passe dans d’autres puissances dotées, notre modernisation des capacités est graduelle et progressive. Elle s’effectue de manière continue : on lance les travaux de remplacement dès qu’un système entre en service opérationnel. Il n’y a jamais d’à-coups. Et du côté du Parlement, il n’y a aucune remise en cause du programme et de son format. Personne ne suggère de partager le financement.
En quoi une dissuasion étendue aux voisins bénéficierait-elle à la France ?
Il y a d’abord un intérêt politique : la France a intérêt à ce que ses partenaires ne soient pas attaqués, et donc à ce qu’un agresseur potentiel soit dissuadé par la capacité européenne globale, y compris les forces nucléaires françaises, avant de lancer une agression. Toujours au niveau politique, il y a aussi un intérêt à construire l’Europe de la défense. Quant au point de vue tactique et opérationnel, je pense que le principe d’autonomie et d’indépendance nationale est compatible avec le recours à des capacités qui peuvent potentiellement rendre notre dissuasion plus efficace. Par exemple, un partage de capacités dans la collecte de renseignements, ou dans un certain nombre d’autres domaines, peut être bénéfique. Dans la doctrine française, le nucléaire est réservé aux cas extrêmes de légitime défense. Mais nous devons aussi être capables de dissuader des agressions de plus faible intensité. Pour cela, il faut aussi des capacités conventionnelles, ce qui permet de crédibiliser l’ensemble. Dans ce cadre, un partage ou une mise en commun de certaines capacités peut contribuer à dissuader une agression qui ne justifierait pas forcément une riposte nucléaire.
Si l’on va au bout de cette logique, ne serait-il pas utile que la France se dote aussi de capacités nucléaires tactiques ?
Ce n’est pas le choix qui est fait du côté français. Dire qu’on pourrait répliquer à une petite agression nucléaire par la possibilité d’une riposte nucléaire mesurée nous ferait entrer dans un engrenage difficile à stopper. Cela nous mènerait ensuite dans des logiques capacitaires que nous n’avons pas les moyens d’assumer. Nous ne serions plus dans la logique d’une stricte suffisance pour une riposte crédible.
La France est favorable à un renforcement du pilier européen de l’Otan. Peut-elle rester à l’écart du Groupe des plans nucléaires (GPN) de l’Alliance ?
La question suscite de vifs débats depuis longtemps. Des partenaires européens ont essayé de pousser dans ce sens. Mais la question se pose différemment aujourd’hui, me semble-t-il. Il y a quelques années, une adhésion aurait pu être un moyen de montrer à nos partenaires européens que notre conception de la dissuasion n’entrait pas en contradiction avec les mécanismes de dissuasion élargie de l’Otan. Dans le contexte transatlantique actuel en revanche, cela pourrait donner l’impression qu’on accentue la dépendance vis-à-vis des Etats-Unis, ce qui ne va pas dans le sens que nous essayons d’impulser.
Une force de dissuasion nucléaire européenne est-elle envisageable à long terme, avec un contrôle d’emploi partagé ?
Une telle perspective n’est pas d’actualité. Elle ne serait crédible que si elle était corrélée à la disparition de l’Union européenne qui serait remplacée par une sorte de fédération européenne unique. Mais s’il fallait que 27 chefs d’Etat se mettent d’accord à Bruxelles avant une riposte, ce ne serait pas sérieux. L’Otan, elle, dispose d’un système de contrôle partagé avec les pays hôtes pour les armes nucléaires américaines qui sont stationnées dans certains pays européens. Ainsi, l’accord de Berlin est nécessaire pour l’utilisation des armes stationnées en Allemagne. Mais cela n’empêche en rien les Etats-Unis d’utiliser seuls d’autres armes nucléaires dont ils disposent, en mer ou ailleurs. Ils n’ont besoin de l’accord de personne pour être crédibles. De la même manière, il n’y a aucune volonté côté français de se départir de ce caractère individuel de la décision, qui est perçu comme consubstantiel à la crédibilité de la dissuasion.
Si d’autres pays européens comme l’Allemagne ou la Pologne, veulent une vraie dissuasion nucléaire alternative au parapluie américain, ils doivent donc la développer de manière nationale ?
Les personnes qui s’intéressent à ce sujet savent bien qu’un partage du contrôle de la dissuasion ne serait en rien une garantie d’efficacité. La France pour sa part a voulu dans les années 1950 développer son propre programme pour maîtriser son destin. C’est un choix extrêmement structurant, mais qui a aussi un nombre d’inconvénients.
Et côté américain, percevez-vous des signes d’affaiblissement du parapluie nucléaire accordé à l’Europe ?
On n’en perçoit aucun à ce stade. C’est même quasiment le seul sujet sur lequel l’Administration Trump n’a donné aucun signe alarmant. Néanmoins, les indications d’une volonté de retrait de forces conventionnelles américaines déployées en Europe, ainsi que les tensions politiques transatlantiques, ont tendance à affaiblir la force du dispositif. Pour un adversaire potentiel, il est difficile d’être convaincu aujourd’hui que les Etats-Unis interviendraient immédiatement pour soutenir leurs alliés, y compris au niveau nucléaire, alors qu’on ignore dans quelle mesure ils les considèrent toujours comme leurs alliés et qu’un retrait de leurs forces conventionnelles limiterait leurs capacités d’intervention.
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Author : Luc de Barochez
Publish date : 2026-01-29 17:00:00
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