L’Express

Influence russe à Bruxelles : l’embarrassant eurodéputé Fernand Kartheiser

Influence russe à Bruxelles : l’embarrassant eurodéputé Fernand Kartheiser

Tout sourire en compagnie de l’ex-président russe Dmitri Medvedev, et clic ! Une photo pour l’album personnel de Fernand Kartheiser… aussitôt partagée sur ses réseaux sociaux. L’eurodéputé luxembourgeois n’aurait manqué ça pour rien au monde. Balayées, les copieuses injures de Medvedev à l’endroit des Européens, cette « meute de chiens aboyeurs d’un chenil occidental », « bande hétéroclite de porcelets grognants ». A l’évidence, Kartheiser ne se sent pas visé. C’est à Sotchi, mi-novembre dernier, que l’élu a rencontré l’ancien patron du Kremlin, à l’occasion de la conférence Brics-Europe où il s’est rendu – comme des membres du parti d’extrême droite allemand AfD. « Pour moi, M. Medvedev est un haut représentant de l’Etat russe qui est très influent en tant que vice-président du Conseil de sécurité de Russie, soutient Kartheiser à L’Express. Je le respecte en tant que tel et je lui parle en tant que diplomate avec le respect que je lui dois. » Voilà qui a le mérite d’être clair. Tout comme l’intégralité des prises de position de l’eurodéputé quand il s’agit du voisin russe.

C’est bien simple : pas un vote de l’élu (non-inscrit) au Parlement européen ne contrarie le narratif de Moscou. La résolution du 17 décembre 2025 sur la « suppression progressive des importations de gaz naturel russe » ? Contre. « Renforcer la résilience de la Moldavie face aux menaces hybrides russes » ? Niet. Condamner « la désinformation et la falsification historique de la Russie pour justifier sa guerre d’agression contre l’Ukraine ». Non plus. Le plan de l’UE « en faveur d’une paix juste et durable pour l’Ukraine » ? Trois fois non !

Chouchou de RT

Pourquoi tant d’obstructions ? « Le Parlement européen présente la guerre en Ukraine comme une offensive russe, une invasion non provoquée, non justifiée. C’est une attribution de responsabilité tout à fait unilatérale que je n’accepte pas », répond du tac au tac le député, fidèle à la propagande moscovite. Comment qualifie-t-il le système politique russe ? Un « Etat autoritaire », concède-t-il, où les élections lui paraissent néanmoins « fiables ». « Ce monsieur est un vendu à la Russie, c’est pathétique qu’il ait pu être élu ! » fulmine une eurodéputée française, qui reconnaît les limites des institutions européennes face au cas « Kartheiser ». Même le groupe politique auquel il était affilié au début de son mandat, les Conservateurs et réformistes européens (où siège notamment Marion Maréchal) a fini par l’exclure, en juin 2025, après un voyage à Moscou, où il avait notamment rencontré le vice-ministre des Affaires étrangères Alexandre Grouchko.

De ses déclarations, les médias russes font leur miel. Abonné des plateaux de RT, cité à la moindre occasion par l’agence TASS, Kartheiser est ce que l’on appelle dans le jargon un « bon client ». Look sérieux, arguments affûtés, courtois en toutes circonstances… « Le ton sur lequel il essaie d’embrigader son monde est toujours poli, impeccable sur la forme, souligne son compatriote Charles Goerens, adversaire politique au Parlement européen, où il siège dans le groupe Renew. Il trouve toujours des arguments pour comprendre Poutine. »

Mais Kartheiser ne se contente pas de relayer les éléments de langage de Moscou. Cet ancien ambassadeur (Grèce, Chypre, Roumanie) de 66 ans a une ambition tout autre : renouer le lien entre élus européens et russes. Depuis son élection, son bureau a déjà organisé deux échanges en visioconférence avec une poignée de membres de la Douma et « une dizaine » d’eurodéputés, selon Kartheiser. Un troisième rendez-vous devrait avoir lieu fin février, où tous les membres de l’hémicycle ont été conviés le 23 janvier dernier par mail.

Agent double

« Il ne mérite pas d’attention, ce qu’il fait est ridicule, n’a aucun sens ni aucun impact », tranche Urmas Paet, élu estonien (Renew) et vice-président de la Commission des affaires étrangères du Parlement européen. Ces activités politiques sont absolument scandaleuses mais il reste marginal. Que Medvedev ou Grouchko accordent un rendez-vous à ce type montre à quel point les Russes sont désespérés : ils n’ont pas d’autres élus plus sérieux à rencontrer ! »

Reste que Kartheiser en inquiète plus d’un, à Bruxelles, à l’heure où Moscou mène une guerre de l’ombre contre les pays de l’Union européenne. En décembre dernier, l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) recensait près d’une cinquantaine d’attaques hybrides en 2025, soit quasiment dix fois plus qu’en 2022 : tentatives ou actes de sabotage, vandalisme, instrumentalisation des flux migratoires, opérations d’influence…

En matière d’influence, Fernand Kartheiser a un CV bien rempli et peu commun d’agent double. L’affaire remonte à la guerre froide, à la fin des années 1980. Jeune officier de l’armée luxembourgeoise en congé pour étudier à l’Académie diplomatique de Vienne, en Autriche, il est approché par un agent soviétique. « J’ai immédiatement prévenu le service de renseignement luxembourgeois, qui m’a envoyé un représentant de la CIA, lequel m’a demandé de me laisser recruter par l’URSS et de travailler pour eux », affirme-t-il aujourd’hui. De l’histoire ancienne, jure-t-il, ajoutant qu’il ne reste rien de ses anciens contacts au service de renseignement militaire russe (GRU).

En revanche, l’un de ses interlocuteurs privilégiés à la Douma n’est autre que Leonid Sloutski, président de la Commission des affaires étrangères. Sous sanctions américaines et européennes, Sloutski dirige la « Fondation russe pour la paix », en contact étroit avec le GRU, d’après plusieurs enquêtes journalistiques. En décembre 2023, le média d’investigation russe The Insider a révélé une correspondance officielle entre la Fondation et des membres de la « première direction » du GRU, basée en Europe. « Ces courriels contenaient des captures d’écran de dizaines de passeports étrangers appartenant à des scientifiques, des professeurs des plus grandes universités du monde et des personnalités publiques et religieuses, tous venus en Russie à l’invitation de la Fondation russe pour la paix, rapportait le site. Cette même fondation a déjà aidé Kremlin à établir des contacts avec des mouvements politiques européens radicaux, tels que les ‘gilets jaunes’ en France et le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD). »

Leonid Sloutski a répondu présent par visioconférence aux deux premiers « dialogues » proposés par Fernand Kartheiser à ses collègues eurodéputés. « En matière de propagande russe, nos institutions ont souvent été naïves », admet Urmas Paet. En novembre, l’ancien eurodéputé britannique Nathan Gill a été condamné à plus de dix ans de prison pour avoir accepté des pots-de-vin pour « colporter des récits » favorables aux intérêts russes.



Source link : https://www.lexpress.fr/monde/europe/influence-russe-a-bruxelles-lembarrassant-eurodepute-fernand-kartheiser-XLORLV62FBFOPKXFOIBLNOGG44/

Author : Charlotte Lalanne

Publish date : 2026-02-03 04:45:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express