Emmanuel Macron prononcera-t-il la phrase ? Ce jeudi 15 janvier 2026, l’arrivée du président français sur la base aérienne 125 d’Istres (Bouches-du-Rhône) fait cesser le larsen qui parasite la diffusion en direct de ses vœux aux armées depuis le compte Youtube de l’Elysée. Devant leur écran, 11 000 suiveurs, dont une poignée d’agents de services de renseignement européens. Fébriles. Le chef de l’Etat a l’œil rougi, « une référence non volontaire à l’œil du tigre », avance-t-il. En citant Rocky Balboa, cherche-t-il à provoquer Donald Trump, qui s’était jadis comparé au boxeur campé par Sylvester Stallone ? Après vingt-six minutes, il prononce en tout cas des mots qui frappent. « Là où l’Ukraine était éminemment dépendante des capacités de renseignement américaines à une écrasante majorité il y a un an, aujourd’hui, les deux tiers sont fournis par la France ». Exit la CIA. Pas seulement en Ukraine, pressentent déjà plusieurs dirigeants du renseignement interrogés par L’Express.
Chez ces maître-espions européens, habitués à jouer au grand jeu de la géopolitique avec un coup d’avance, l’annonce crée un vertige. Comment vivre sans la CIA ? Il ne s’agit pas seulement de renseignement, de quelques tuyaux sur les groupes terroristes ou les taupes russes. S’appuyer sur l’espionnage américain, ses 74 milliards de dollars de budget annuel en 2025, ses 100 000 collaborateurs et ses capacités d’écoute hors-norme, c’est garantir sa sécurité. La dépendance européenne à ce sujet n’est plus à démontrer. Y compris en France. Certains se rappellent qu’il y a encore quelques années, le renseignement américain abreuvait largement la direction du renseignement militaire française (DRM). Plus de la moitié de ses informations en venaient, glisse un ancien directeur de ce service secret.
Partout, ailleurs, des opérations conjointes sont menées toute l’année avec le grand frère américain, on partage même parfois les noms des sources, ces espions qui risquent leur vie dans des pays souvent hostiles. Face aux menées de Donald Trump, voire ses accointances avec Vladimir Poutine, faut-il s’en passer désormais, tout couper ? A Berlin, Stockholm ou Bucarest, on voudrait temporiser, garder les relations les plus ouvertes. A Londres ou Paris, les chefs de « station » de la CIA, logés à l’ambassade, sont restés les mêmes, alors on se convainc encore que tout pourrait continuer comme avant, que « l’Etat profond » américain saura contourner les foucades de son président. On occulte volontiers certains signaux inquiétants, la coupure abrupte des renseignements américains en Ukraine, l’intervention façon démonstration de puissance au Venezuela ou quelques complicités objectives avec Moscou. Mais le malaise s’insinue. La semaine du 19 janvier, quelques jours après l’allocution d’Emmanuel Macron, John Ratcliffe, le directeur de la CIA, était à Varsovie pour des entretiens avec le ministre de la Défense, il fallait rassurer. « Ces derniers mois ne vont pas conduire à une rupture nette, mais à un affaiblissement progressif de la coopération », estime Thom Jepsen, ancien membre du service de renseignement militaire danois.
Pendant trois semaines, L’Express a interrogé une quarantaine de dirigeants ou cadres du renseignement, dans de nombreux pays d’Europe et aux Etats-Unis. Un même constat émerge, nourri d’une année de glissement, du discours hostile du vice-président américain James David Vance, le 14 février 2025, à Munich, aux menaces de moins en moins voilées de Donald Trump d’envahir le territoire danois du Groenland : les Européens doivent apprendre à se passer du concours de la CIA. Et envisager désormais l’allié de toujours comme un rival, voire un ennemi potentiel. Voici la première partie de notre enquête sur l’année qui a bouleversé les rapports entre la CIA et les renseignements européens.
Chapitre I : Le choc Vance
Une nuée d’espions se presse dans le bar de l’Hotel Bayerischer Hof. Depuis plusieurs années, ce palace accueille la conférence de sécurité de Munich, grand raout où se réunissent chefs de gouvernement, acteurs du monde de la défense et du renseignement. Un silence pesant s’installe. « Après le discours de J.D. Vance, tout le monde avait besoin d’un verre », soupire un espion néerlandais récemment retraité. Ce 14 février 2025, un mois après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le vice-président américain vient de sidérer l’Europe. Le public s’attendait à des mots sur la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine. Vance l’a à peine évoquée. Dans un discours d’une vingtaine de minutes, il s’est lancé dans une violente diatribe contre les démocraties européennes et leurs règles en matière de libertés publiques. En clair, l’allié américain théorise son changement de camp. Attablé, l’ancien cadre du renseignement fixe un ex-collègue de la CIA, blanc comme un linge. « La relation transatlantique est si profonde… On était consternés », se rappelle-t-il. A côté, des conseillers du gouvernement américain haussent les épaules : « Les proches de Trump, les Maga, savaient que ça allait arriver », reprend l’espion.
« C’est catastrophique. La confiance est essentielle entre partenaires. Soit on l’a, soit on ne l’a plus, assène Mark Bent, ex-officier traitant à la CIA. Aujourd’hui, elle est rompue. » Cette fois, les professionnels du renseignement ont été pris de court. Beaucoup espéraient que le second mandat de Donald Trump ressemblerait au premier, entre 2017 et 2021 : beaucoup de phrases-chocs, peu d’inflexions majeures. Surtout pas dans l’univers du renseignement. « Lors de son premier mandat, Trump a largement laissé l’Agence tranquille. Sa présence n’a pas eu d’impact durable sur la CIA », estime un ancien membre du bureau du précédent directeur national du renseignement. Pendant son année à la tête de la CIA, à partir de janvier 2017, Mike Pompeo maintient le contact constant avec la DGSE, il entretient d’excellents rapports avec Bernard Bajolet, qu’il consulte régulièrement. La longue carrière à la CIA de celle qui lui succède, Gina Haspel, rassure les partenaires européens. Le « moment Trump » n’est finalement qu’une parenthèse.
Bien sûr, cette fois, la musique d’ambiance est différente. « L’administration va chercher à accomplir le maximum de son agenda le plus vite possible, a prévenu Bill Murray, ancien chef de poste de la CIA à Paris, comme il nous l’explique. Dans ce programme, ni l’Europe, ni l’Ukraine ne sont prioritaires ». Mais les états-majors du renseignement se convainquent que les « stations » européennes de la CIA sauront conserver leur autonomie. Ce qui était le cas jusqu’à ces jours récents. « Les stations de la CIA outre-mer sont assez indépendantes du siège de Langley, en Virginie. Nos rapports avec nos homologues sont toujours très bons », assurait un fonctionnaire du renseignement français il y a encore quelques semaines, avant d’admettre que la situation devient « compliquée ».
Même après le discours de J.D. Vance, les maître-espions veulent imaginer que le nouvel agenda trumpiste pourrait épargner la sphère du renseignement. « C’est se fourvoyer grossièrement, estime Tim Weiner, auteur de La Mission, l’enquête choc sur la CIA. Cette fois, l’agenda de Trump est clair ». En témoigne la publication, en décembre, de la National Security Strategy développant la doctrine stratégique de la Maison-Blanche. Le document de 33 pages détaille une approche centrée sur les intérêts fondamentaux des Etats-Unis. Encouragé à développer sa propre défense, le Vieux Continent y est présenté comme un concert de nations individuelles, qui doit « stabiliser sa relation avec la Russie. » Et la Maison-Blanche a montré qu’elle n’hésiterait pas, cette fois, à mettre la CIA au service de ses priorités.
Chapitre II : La CIA contre l’Europe ?
Un étranger marche péniblement dans les rues enneigées de Nuuk, au Groenland. Il doit dresser des listes de citoyens groenlandais. Pas n’importe lesquels : ceux soutenant le projet de Donald Trump d’annexer le Groenland. Révélés par le groupe de télévision danois DR, ces agissements ne seraient qu’une partie de la grande opération « d’infiltration » menée par les Etats-Unis au Groenland.
Début janvier 2026, Donald Trump évoque la possibilité d’employer la force pour annexer le territoire danois. Les espions américains sont priés de se montrer très actifs sur l’île. En mai 2025, le Wall Street Journal révélait l’existence d’une directive incitant les services à y intensifier leurs opérations de renseignement. « Les opérations clandestines ne sont pas censées avoir lieu entre alliés. Surtout pas dans le but de briser l’intégrité territoriale de l’un d’entre eux ! », s’agace Jacob Kaarsbo, ex-cadre du service du renseignement militaire danois.
A Copenhague, le réveil est brutal. « Les Danois se sentent trahis et en colère. La position super-atlantiste que je tenais est révolue », assure Thom Jepsen. Fin octobre, les services secrets néerlandais ont déjà tiré les conséquences de cette nouvelle donne. Ils ont annoncé réduire leurs échanges d’informations avec Washington en raison du risque de « politisation » des services américains.
Deux semaines plus tard, le service étranger le plus proche de la CIA, le MI6 britannique, annonçait à son tour suspendre « une partie du partage du renseignement » avec Washington. « On ne peut plus faire confiance aux Américains. Comment le pourrait-on, alors que la directrice du renseignement a affiché ses sympathies pro-Poutine ? », s’interroge Eric Schouten, ancien agent de liaison de l’AIVD, le renseignement extérieur néerlandais.
Une méfiance nouvelle se répand. Le 19 janvier 2026, le renseignement militaire ukrainien a dû démentir auprès du Kyiv Post… intoxiquer la CIA avec de fausses informations, afin de vérifier si elles étaient partagées avec le Kremlin. Une fake news alimentée par les milieux Maga, symbolique d’une perte de confiance spectaculaire. « On peut toujours avoir confiance dans le personnel de la CIA avec qui l’on a déjà travaillé et que l’on connaît. Mais ils sont directement sous l’autorité du président. Les Européens craignent qu’un renseignement politique, même minuscule, soit utilisé dans à mauvais escient », remarque un ancien du renseignement danois. Ces réticences ont une origine très réelle. « En 2017, Trump avait divulgué des informations sur une mission secrète israélienne à Sergueï Lavrov le ministre des Affaires étrangères russes », explique Jérôme Poirot, ancien coordonnateur-adjoint du renseignement à l’Elysée. Désireux de protéger leurs sources, les services européens sont tentés de modifier leur posture. Ne pas stopper tout partage avec la CIA, mais coopérer avec plus de restrictions.
Il y a quelques années, cette hypothèse aurait fait sourire. Dans une récente conférence filmée à l’université du Texas, à Austin, l’ex-cadre de la DGSI Eric Méchoulan a raconté une anecdote frappante. Pendant le second mandat d’Obama, entre 2013 et 2017, John Brennan, le directeur de la CIA, s’exprime au siège de l’Otan devant les responsables des services de renseignement européens. Brennan « demande des choses complètement en dehors du cadre de l’Otan », relate Méchoulan. Silence gêné dans l’assistance. Le Français, qui représente la DGSI, marque son désaccord. « Je ne dirais pas que M. Brennan m’a insulté, mais pas loin », s’amuse-t-il. A la pause, le lieutenant-général Félix Sanz Roldan, patron des services de renseignement espagnols s’approche. Et lui glisse : « Quand l’Empereur parle, les rois se taisent. »
Les conséquences d’une prise de distance avec Washington restent redoutées en Europe. « Réduire notre coopération pourrait inciter les Américains à faire de la rétention d’informations. Pas sur des attaques imminentes, mais sur des enquêtes liées à des réseaux terroristes », explique un ex-analyste du renseignement intérieur danois, spécialisé dans le contre-terrorisme.
Mais les Etats-Unis souffriraient aussi en cas de diminution de la coopération avec le Vieux Continent. « La coopération étroite de Washington avec les Européens leur permet de surveiller les données des câbles de communication sous-marins qui n’atteignent pas leurs côtes. La France a par exemple un accès privilégié aux données des câbles méditerranéens et en partie de ceux de la côte africaine », explique un ancien responsable de la DGSI.
En obtenant des données que la CIA désire, le renseignement français se fait davantage respecter des Américains. Même si les relations entre agences de renseignement ne sont pas exemptes de coups tordus, ni surtout d’agacement, comme le raconte un ex-cadre d’un service secret néerlandais. Il se souvient des récriminations d’un espion américain avec lequel il partageait un verre, il y a quelques années, dans un bar de Zoetermeer, près du siège de l’AIVD. « Coopérer avec les Néerlandais, c’est facile. Vous êtes tellement arrangeants. Pas comme les Français. Ils veulent être trop autonomes », cinglait l’agent de la CIA. « C’était récurrent et valorisant pour nous, les Néerlandais. Mais avec le recul, je n’aurais pas dû prendre ça comme un compliment, relate notre ex-agent secret néerlandais. En fait, les Français avaient plutôt raison. »
>> Rendez-vous ce mardi 3 février à 18h pour la deuxième partie de notre grand récit
Source link : https://www.lexpress.fr/secret-defense/quand-lempereur-parle-les-rois-se-taisent-pourquoi-la-cia-de-donald-trump-inquiete-leurope-LKYPHTIVQRE2LJX364S4GPAM7M/
Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-02-02 17:04:00
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