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Cancer : au cœur du « PSCC », la fabrique française de start-up en oncologie

Cancer : au cœur du « PSCC », la fabrique française de start-up en oncologie

C’est vrai que l’on s’y perd dans ces couloirs où rien n’est indiqué, au milieu de toutes ces salles nues, qui attendent encore qu’on les habille de meubles et de moquettes. Le « Paris-Saclay Cancer Cluster », projet d’incubateur inédit en France, n’est pas tout à fait fini, et cela se devine à tous ces salariés le nez en l’air, qui piquent une tête aux intersections, avant de vite faire demi-tour. Même le responsable des lieux, le très influent Eric Vivier, immunologiste de référence, hésite, hume un couloir, ouvre une porte puis la referme, pas encore tout à fait maître en son royaume, construit en un éclair.

En 2021, ce scientifique d’Aix-Marseille, à l’allure vive et au phrasé soutenu, s’est vu confier la transformation de ce lopin de terre au sud de Paris, coincé entre l’autoroute A6 et l’immense centre de lutte contre le cancer Gustave Roussy. Emmanuel Macron voulait en faire une structure pour accompagner les jeunes entreprises en oncologie, et développer de nouveaux médicaments contre cette pathologie, qui touche de plus en plus de Français. C’est quasiment chose faite : en quelques mois, trois immeubles dans le style brique et murs épais du New York des années cinquante ont poussé. Alors que tous les étages ne sont pas encore ouverts, des entrepreneurs de tous horizons se bousculent déjà pour bénéficier de précieux conseils.

A chaque fois qu’un ponte se déplace, qu’une équipe vient constater l’avancée des travaux, Eric Vivier se change en super agent immobilier, sourire Colgate et superlatifs en bandoulière. Le scientifique bondit sur le moindre argument, s’extasie de la vue sur Paris, chante le soin apporté aux terrasses. Dès qu’il le peut, le scientifique souligne « la chance d’avoir autant de talents aux alentours ». Des bureaux et des laboratoires de 45 000 mètres carrés, dans l’une des zones du monde les plus fournies en spécialistes du cancer et la promesse d’un accompagnement entrepreneurial de pointe, comment ne pas tomber sous le charme ?

Sanofi, Servier, Merck, GSK…

En bas, on pose du bitume, et dans les tours, les machines et l’animalerie destinées aux expériences scientifiques arrivent pièce par pièce, mais déjà, Sanofi, Orakl Oncology, Orano Med, Valerio therapeutics, Servier, Ipsen, l’allemand Merck, le britannique GSK, ont rejoint le programme. Au total, plus de 77 entreprises, parmi les plus grands noms du domaine, ont déjà signé. Et, cerise sur le gâteau, l’américain Alan Korman a récemment conclu un accord avec le PSCC, pour faire accompagner sa nouvelle entreprise, Spice Biotechnologies. Rien de moins que l’un des découvreurs des immunothérapies anti CTLA-4, PD1, et PDL-1, les fameuses immunothérapies à l’origine d’une véritable révolution dans le traitement du cancer. « La taille de l’incubateur de Paris Saclay est impressionnante, et surtout, l’idée de le lier avec Gustave Roussy est très excitante car il y a de très nombreux chercheurs de grand talent dans les rangs de cet établissement, et un fort tropisme pour les nouvelles thérapies », indique le chercheur – qui a choisi L’Express pour annoncer sa venue.

Une fois terminé, ce véritable « quartier nouveau » de la lutte contre le cancer doit s’étendre sur 100 000 m² et devenir « l’un des incubateurs les plus prolifiques au monde », comme le présente Eric Vivier. Les fondateurs du PSCC veulent en faire le « Kendall Square » à la française, cette friche en déshérence de Cambridge (Massachusetts, Etats-Unis) que le maire de la ville voulait « la plus innovante au kilomètre carrée », et qui s’est érigée en un peu plus d’une vingtaine d’années comme l’une des premières places mondiales des biotechnologies.

Pour ne serait-ce que tenir la comparaison, le PSCC s’est doté de vingt salariés, triés sur le volet. Une équipe de la taille de celle du grand frère américain, chargée d’inculquer la culture entrepreneuriale aux savants qui toquent à leur porte, des idées prometteuses plein la tête mais aucune expérience et souvent peu de moyens pour les mettre en œuvre. A la moindre question sur la législation, sur la façon de lever des fonds, sur le type de dossiers à déposer auprès de telle ou telle institution pour obtenir de l’aide, les petites mains du PSCC se mobilisent, armées de patience et d’une longue liste de conseils.

100 millions d’euros sur 10 ans

Pour alimenter la machine à faire naître les start-up, plus de 100 millions d’euros ont déjà été versés par l’Etat français, pour les 10 premières années en fonctionnement. Un chiffre bien moins gras que le milliard de dollars de Kendall Square mais auquel il faut ajouter 65 millions d’euros injectés par le privé. Preuve que le projet est jugé crédible, Sanofi, le géant français du médicament, en a fourni à lui tout seul plus de 50, espérant s’octroyer une place de choix dans l’écosystème.

A l’instar de ce partenariat, au PSCC, les grandes entreprises collaborent avec les petites. En quelques coups de fil, les scientifiques aux bonnes idées décrochent un rendez-vous avec des fleurons industriels. « En s’inscrivant au PSCC, les groupes pharmaceutiques se tiennent informés de ce que l’on fait, ils peuvent faire appel à nous pour des collaborations industrielles, et sont mieux placés pour nous racheter si elles veulent étendre leurs champs de compétences dans certains domaines », explique Etienne Formstecher, directeur exécutif de GMT Science, start-up accompagnée depuis 2025, et qui entend développer des tests capables de prédire la réponse aux médicaments en fonction du microbiote des patients.

Bien sûr, tout n’est pas transposable, les Etats-Unis ne sont pas la France, la culture de l’entrepreneuriat y est moins répandue, l’argent coule à plus petit jet. Mais l’incubateur a tout pour tenir ses promesses. Les start-up hébergées ont déjà levé plus de 200 millions d’euros, alors que les paillasses ne sont même pas terminées, qu’une grande partie des entrepreneurs ne sont toujours pas sur place, et que le secteur fait grise mine. A cause de la guerre en Ukraine et de récents échecs dans le domaine de l’oncologie, les entrepreneurs peinent à trouver des investissements.

Pour protéger les toutes jeunes start-up, Eric Vivier a plaidé sa cause auprès de Bercy et obtenu des aides pour une sélection de dix sociétés, qui n’ont pas encore été annoncées, à hauteur de 250 000 euros chacune, sur trois ans. Au moins de quoi tremper quelques réactifs dans un tube à essais, et convaincre les investisseurs que les projets pilotes valent le coup d’être développés. « C’est bien sûr peu d’argent, mais c’est très attendu par les entrepreneurs car cela permet de démarrer. Sans cela, on ne peut rien faire », indique Alan Korman.

En parallèle, les salariés du PSCC font tout pour que la magie de l’incubateur opère. Pour économiser, les entrepreneurs peuvent mutualiser les laboratoires, les outils, et même leurs résultats s’ils le souhaitent. Au hasard d’un couloir, deux entrepreneurs papotent. Tous les deux tentent de développer des outils d’aide à la sélection des traitements, et pourtant, les voilà qui s’échangent de bons conseils. « Nous sommes en concurrence, c’est vrai, mais pas sur les mêmes cancers, ni les mêmes biomarqueurs, donc pour le moment, on ne risque pas de se marcher sur les pieds. Ce genre de discussion, où l’on compare nos façons de faire et nos avancées, permet d’accélérer les processus de développement. Et puis, qui sait, un jour, nous serons tous ensemble dans le même bateau, les fusions et les rachats sont monnaie courante dans le secteur des biotechnologies », abonde le directeur GMT Science, Etienne Formstecher.

Des rencontres qui accélèrent le business

A l’image de ce duo unie par la caféine, la réussite d’un incubateur repose, une fois la question des aides aux financements évacuées, en grande partie sur les rencontres entre les différents acteurs, à ces discussions de comptoir entre médecins, scientifiques, et entrepreneurs. Pour que l’incubateur prenne, le PSCC organise plus de soixante événements chaque année pour faire vivre l’esprit entrepreneurial local – « quasiment trop », selon Eric Vivier. Ceux qui ont déjà travaillé dans des start-up savent combien il faut prendre au sérieux ces master class, conférences, séminaires, et autres ateliers. Durant ces rencontres, les entrepreneurs nouent de nouveaux liens, et le business s’accélère.

Sur la terrasse, une dizaine d’ouvriers procèdent à la mise en terre d’arbustes. Le 24 juin 2026, se tiendra dans les locaux la plus grande conférence d’oncologie de France. « Pas mal non ? », sourit Eric Vivier, en enjambant des sacs d’engrais. James Allisson, récompensé d’un prix Nobel pour ses travaux sur l’immunothérapie, sera là. Grâce à ses réseaux, le scientifique français, formé à Harvard, a su ramener à bord du projet les principaux acteurs de l’oncologie française, Gustave Roussy tout proche, mais aussi l’institut Curie, l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris, ou encore la fédération Unicancer.

Par l’intermédiaire du PSCC, il ne faut que quelques jours pour que des pontes se libèrent, et passent donner leur avis, sur une approche, une idée. En parallèle, les salariés du PSCC viennent à la rencontre des futurs scientifiques ou médecins qui planchent dans ces centres de recherche. « On a régulièrement des conférences où les représentants de PSCC viennent nous parler de la façon dont s’organise leur accompagnement. Dès qu’on a une idée, on leur soumet, et si c’est faisable, ils s’occupent du reste. En quelques mois tu peux avoir ta start-up, c’est un super accélérateur », témoigne Alexandra Galoisy, docteur en cancérologie formée à Gustave Roussy.

De potentiels nouveaux médicaments

En étant aussi proches de ceux qui font l’innovation, les médecins peuvent donner de nouveaux médicaments à leurs patients, les intégrer dans des essais cliniques, et peut-être, trouver de quoi les sauver, quand tout le reste a échoué. A Gustave Roussy, les représentants de MSI-Insight ont fait installer un logiciel pour tenter de repérer les patients qui répondent le moins aux médicaments, grâce à des nouveaux biomarqueurs. Une expérimentation, qui, demain, une fois qu’elle sera validée, pourrait faire gagner du temps aux médecins, et donc augmenter les chances de rémission du patient.

En parallèle, les entrepreneurs peuvent aussi bénéficier de nombreuses prestations scientifiques, assurées par les institutions de recherche du réseau. Besoin de développer de petites productions à destination d’essais cliniques ? Aussitôt, les salariés appellent Meary, une plateforme située à l’AP-HP, spécialisée dans le domaine. Envie de faire du « single cell », ou du « transcriptomique », ces techniques de séquençages ultra-fines et désormais centrales dans le développement de médicaments ? Pas de soucis, il suffit de contacter le service Ammica de Gustave Roussy. Et s’il faut fouiller dans les données de santé à la recherche de nouvelles observations, la plateforme « PSCC Data » permet déjà l’accès aux analyses de plus de 275 000 patients, de quoi grandement accélérer les étapes de développement des nouveaux traitements.

Dans les salles blanches de Gustave Roussy, les médecins discutent par exemple ces jours-ci d’organiser un essai clinique pour les traitements développés par Oncovita, cette spin-off de Pasteur, accompagnée depuis 2025, et qui pourrait révolutionner le sort de malades atteints de tumeurs solides. « Grâce à l’incubateur, tout va plus vite, et tout est à portée de main. On ne s’en rend pas compte, mais développer un nouveau médicament ou un nouveau diagnostic, c’est une course contre la montre avec, en guise de sablier, des investissements qui s’amenuisent », raconte Stéphane Altaba, le directeur exécutif de la start-up,très satisfait de l’initiative.

A terme, le PSCC veut aussi faciliter l’accès à un réseau de banques d’échantillons biologiques, de sang ou de tumeurs, de quoi accélérer un peu plus encore les recherches en la matière. Autant de partenariats, qui devraient, dans quelques années, permettre de faire émerger de nouveaux médicaments et tests de dépistages contre le cancer. Depuis quelques mois, une station de métro de la ligne 14, dédiée à ce centre de soin et d’innovation, a ouvert, renforçant un peu plus l’attractivité du lieu. Non loin, les engins de chantier vrombissent. Gustave Roussy s’est lancé dans la construction d’un nouveau centre de recherche fondamentale. Le « quartier nouveau » contre le cancer est en passe de devenir une ville dans la ville.



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Author : Antoine Beau

Publish date : 2026-02-03 19:00:00

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