Le contraste est saisissant. En janvier, à dix jours d’intervalle, l’Union européenne est parvenue à conclure deux accords de libre-échange que l’on attendait plus. L’un avec les pays du Mercosur – Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay -, dont le texte est toujours en attente de ratification après la saisine de la Cour de justice de l’UE. L’autre avec l’Inde. Le fruit, pour chacun, de plus de 20 ans de négociations. Seul le premier a mis la cohésion des Vingt-Sept à rude épreuve, en provoquant la colère du monde agricole, en France en particulier.
A l’inverse, le traité noué avec New Delhi, pourtant tout aussi majeur, a fait peu de vagues. Il vient s’ajouter à toute une série d’accords similaires signés ces dernières années en Asie-Pacifique, nouveau terrain de jeu commercial de l’Europe. « Cet ensemble représente déjà environ 37 % du PIB mondial et demeure la zone la plus dynamique de la planète », rappelle l’économiste Rajiv Biswas, directeur du groupe de recherche Asia-Pacific Economics. Une tendance qui n’est pas près de se démentir.
Diversifier ses débouchés
Car les Européens doivent s’extraire d’un étau. D’un côté, le retour au pouvoir de Donald Trump, armé d’une politique douanière ultra-agressive. De l’autre, une Chine de plus en plus autosuffisante et compétitive dans des secteurs autrefois dominés par les Européens. Bruxelles a donc dû passer à la vitesse supérieure. « L’Union européenne n’a plus le luxe de négocier pendant quinze ans, estime Rodolphe Desbordes, directeur du centre sur les risques globaux à la Skema Business School. Les Etats-Unis sont devenus un partenaire stratégique imprévisible, tandis que Pékin n’hésite pas à utiliser les instruments commerciaux comme moyens de pression. »
L’Asie-Pacifique apparaît ainsi comme le terrain de jeu idéal pour diversifier débouchés et sources d’approvisionnement européens. A commencer par l’Inde. Au point qu’elle prenne le relais de la Chine à l’avenir ? « Sans avoir encore la taille du marché chinois, son principal atout est sa démographie. Les revenus de ses 1,4 milliard d’habitants restent relativement faibles, mais le potentiel de croissance de leur consommation est considérable », assure Manoj Pant, professeur au Centre pour le commerce international et le développement de l’Université Jawaharlal Nehru. « L’Inde n’est toutefois pas encore perçue comme une alternative crédible par la majorité des entreprises européennes ayant une expérience des deux marchés. Les environnements économiques, réglementaires et opérationnels sont profondément différents », nuance Deborah Kay Elms, responsable de la politique commerciale à la Fondation Hinrich, à Singapour. Pour les Indiens, le partenariat avec l’Europe arrive à point nommé. « Malgré son poids économique et démographique, le pays demeure insuffisamment intégré aux échanges mondiaux, poursuit l’experte. Cet accord adresse un message clair aux entreprises locales : le marché européen mérite une attention accrue, tant en termes d’exportations que de coopérations industrielles. »
Nickel indonésien et lithium australien
Au-delà de l’accès à de nouveaux marchés, l’Europe cherche aussi à assouvir son appétit en matériaux critiques, essentiels à son industrie. D’autant que depuis que Pékin a serré la vis sur l’export de ces métaux, la course à la diversification s’est transformée en sprint. Tous les regards sont désormais tournés vers l’Indonésie et ses immenses réserves de nickel. Un accord de libre-échange a été scellé en septembre, avec une possible mise en œuvre dès 2027. Trop tard ? « De nombreuses mines de nickel ont déjà été achetées par la Chine, et l’Indonésie ne semble pas prête à prendre ses distances avec Pékin – son premier partenaire commercial et un investisseur majeur sur son sol, note Alicia Garcia Herrero, cheffe économiste pour l’Asie-Pacifique de Natixis. Il sera aussi difficile pour l’Europe d’y augmenter ses exportations de marchandises car elles sont moins compétitives que celles venant de Chine ».
Le sous-sol australien, riche en lithium et en terres rares, suscite aussi l’intérêt. Pourtant, les discussions entamées en 2018 en vue d’un accord ont été suspendues en 2023. Au cœur de la discorde, un marché européen difficile d’accès pour les produits agricoles australiens ainsi que des mésententes sur les appellations géographiques, ayant donné lieu à une véritable « Prosecco war ». L’été dernier, une reprise a été esquissée. « L’Australie n’a pas beaucoup plus à offrir car elle a déjà des droits de douane très bas sur les produits venus d’Europe, estime l’économiste australien Saul Eslake. Elle peut néanmoins négocier pour ses travailleurs un meilleur accès à l’UE et des investissements européens dans ses infrastructures de traitement des terres rares, en échange des ventes de minerais ». La Banque européenne d’investissement a déjà annoncé une coopération avec Canberra dans ce domaine.
Face à l’urgence, Bruxelles ressort même des dossiers qu’on pensait enterrés. Comme le projet d’accord avec la Malaisie, suspendu depuis 2012 et relancé début 2025. Les discussions se poursuivent aussi avec la Thaïlande et les Philippines. « Idéalement, les milieux d’affaires européens auraient souhaité un accord entre l’UE et l’Asean, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, mais il s’est révélé trop difficile, regrette Eleonora Catella, directrice adjointe de l’association patronale Business Europe. Nous considérons toutefois ces accords bilatéraux comme un tremplin vers une approche interrégionale, qui permettrait d’harmoniser davantage les conditions commerciales entre ces pays partenaires ».
Dissensions en Europe
L’Europe vise donc plus grand : fin novembre, elle a entamé un dialogue avec le bloc du partenariat transpacifique (TPP). Ce club de douze pays, du Japon au Canada en passant par le Vietnam, est classé par le BCG parmi les « plurilatéralistes » du commerce mondial. A l’heure où la Chine et les Etats-Unis se recentrent sur eux-mêmes, ces Etats devraient voir leurs flux croître plus vite que la moyenne mondiale à l’horizon 2034. Avec des limites à l’exercice. « Le TPP se distingue des autres accords de libre-échange par la forte hétérogénéité de ses membres, souligne Michael McAdoo, directeur associé au BCG. Cette diversité a imposé certaines asymétries dans sa structure et l’Europe devra les accepter si elle veut s’y joindre ». Rien d’évident compte tenu des dissensions qui traversent le Vieux Continent : si l’Allemagne et les pays nordiques se sont montrés favorables à un « partenariat structuré », moins contraignant qu’une adhésion formelle, la France ou la Pologne sont plus réticentes à tout accord qui renforcerait la concurrence agricole, écrivaient récemment les experts du European Policy Center.
Reste à savoir si cette mosaïque de nouvelles alliances pourra compenser le recul des volumes à destination de l’Amérique. La question demeure ouverte, d’autant que le commerce international obéit à ce que les économistes appellent « l’effet de gravité »: « la taille et la proximité des marchés agissent comme moteurs des liens commerciaux, rappelle Michael McAdoo, du BCG. Ainsi, le TPP n’est pas une solution miracle, mais c’est une voie que l’Europe ne peut pas négliger ». Une chose est sûre : la course aux deals est loin d’être terminée.
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Author : Thibault Marotte, Tatiana Serova
Publish date : 2026-02-05 06:45:00
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