Absolument dé-bor-dée. En cette veille de Noël, la tête de Sarah Knafo tourne. L’eurodéputée Reconquête! croule sous les sollicitations en vue de l’annonce de sa candidature à la mairie de Paris. Elle tient à le faire savoir, soucieuse de nourrir la concurrence entre médias. Comme cette invitation de France Inter, qu’elle exhibe pour faire monter les enchères. Le Parisien, Le Figaro et RTL sont sur les rangs. Tout comme les médias Bolloré, où elle serait reçue en majesté. Trop évident. L’élue, portée aux nues par le groupe du milliardaire breton, voit plus grand.
Son équipe sonde la chaîne TF1, adepte de « coups » pour dynamiser son 20 Heures. Et ça marche. Le 7 janvier 2026, elle y lance sa campagne en toute quiétude, guère troublée par les questions affables de Gilles Bouleau. Loin de l’interview pugnace menée par le journaliste face à Eric Zemmour lors de la dernière présidentielle. « Ça rappelle des souvenirs », glisse-t-elle d’ailleurs, pas totalement rassurée, en arrivant sur le plateau de TF1. Quelques jours plus tard, Sarah Knafo apparaît en Une du Figaro Magazine, parmi ces 200 jeunes « qui feront la France de demain ». Elle trône au premier plan du cliché, éclipsant les autres lauréats avec son manteau jaune. À la lecture de l’article, Rachida Dati entre dans une colère noire…
« La presse l’accepte »
La ministre de la Culture n’y peut rien : la vice-présidente de Reconquête bénéficie d’une mansuétude médiatique inédite pour une personnalité d’extrême droite. Quand Pierre-Yves Bournazel ose la ranger dans ce bord politique lors d’une interview matinale sur TF1, la sentence du présentateur tombe : « C’est votre choix. » Jordan Bardella s’agace en privé du traitement privilégié de la candidate parisienne. « La presse l’accepte », a récemment glissé à Eric Zemmour une vieille connaissance.
Sarah Knafo n’est pourtant pas une modérée. Elle est la tête pensante de la campagne présidentielle la plus radicale de la Ve République. De la création d’un ministère de la remigration au refus de l’accueil des réfugiés ukrainiens, elle a validé toutes les orientations d’Eric Zemmour. « Comment expliquez-vous que mon téléphone sonne frénétiquement quand on parle de remigration et pas du tout quand on parle du prix de l’essence ? », rétorquait-elle, à l’époque, aux journalistes qui l’interrogeaient sur la brutalité de certaines propositions.
Pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette ne la sépare d’Eric Zemmour. A l’aube de la présidentielle, le président de la Cour des comptes Pierre Moscovici devise avec Sarah Knafo en vue de sa mise en disponibilité de la juridiction financière. Le socialiste se désole des déclarations de son compagnon, qui érige Philippe Pétain en « sauveur » des juifs français pendant la guerre. « Je comprends, mais on est issus de familles juives du Maghreb. On nourrit une relation différente à cette période », lui aurait-elle répondu. L’explication laisse coi l’ancien ministre de l’Economie. Il ne lui a plus jamais parlé. Auprès de L’Express, Sarah Knafo dément avoir tenu ces propos.
« Pas une once d’extrémisme en moi »
En public, la jeune femme tient sa langue. Sarah Knafo ne traîne dans ses bagages aucune déclaration fâcheuse, qu’elle serait sommée de justifier à longueur d’interviews. Nulle condamnation judiciaire n’entache son CV. Le patron des députés LR Laurent Wauquiez a demandé en décembre une note sur l’élue à un parlementaire, agacé par ses œillades à la jeune énarque. Le député est rentré bredouille de sa chasse aux dérapages. « Je n’ai pas une once d’extrémisme en moi », jure-t-elle sur RTL. Qu’un journaliste souligne sa radicalité dans un article, et voilà le malheureux destinataire d’un SMS salé, une pratique courante chez cette jeune femme obsédée par son image.
Comprenez-la : elle aimerait tant être acceptée dans la grande famille de la droite et exercer un jour le pouvoir. La campagne présidentielle d’Eric Zemmour l’a propulsée autant qu’elle l’a marginalisée. Alors, l’eurodéputée montre patte blanche. Elle brandit en étendard son engagement de jeunesse à l’UMP comme la liste de ses mentors, Marie-France Garraud, Henri Guaino et Philippe Séguin.
Sarah Knafo ménage Les Républicains, cible favorite de son compagnon en 2022. En septembre 2025, elle se fend d’un message de soutien à Nicolas Sarkozy après sa condamnation à cinq ans de prison ferme dans le procès libyen. Les deux échangent au téléphone. Pourquoi ne pas faire le traditionnel pèlerinage rue de Miromesnil, où l’ancien chef de l’Etat reçoit à tour de bras les jeunes pousses politiques ? Sarah Knafo assure qu’ils sont convenus de se voir. L’ex-président, lui, a confié à une ancienne ministre que c’est la jeune femme qui frappe à sa porte.
La droite œuvre à la normaliser. Laurent Wauquiez érige Sarah Knafo en clé de voûte de la reconstruction de la droite à travers un improbable projet de primaire allant d’elle à Gérald Darmanin. « Elle est à la mode, on risque d’avoir une mauvaise surprise dans une primaire », a glissé une députée LR à l’ancien ministre. LR, idiot utile de Knafo ? « France Inter la considère d’extrême droite, elle est donc une hypothèse envisageable pour l’électorat RN, se félicite un proche. Mais comme les LR citent son nom, cette étiquette infamante s’efface pour une partie de l’électorat. » Même Edouard Philippe se garde de mots définitifs à son endroit. « Je ne suis pas substituable à madame Knafo », assure-t-il le 9 décembre sur LCI, sans émettre de jugement politique sur elle.
« Je vise toute la droite jusqu’aux déçus de Macron »
L’eurodéputée est prudente, privilégiant des odes à l’ultralibéralisme aux envolées civilisationnelles. Elle juge en privé que cette case identitaire a été cochée par sa formation en 2022. Pas besoin d’en rajouter. Nul intérêt personnel, aussi. Ainsi, elle brasse large. « Je vise toute la droite jusqu’aux déçus de Macron », glisse-t-elle au sujet de sa candidature aux municipales.
Paris est le laboratoire de cette entreprise de réhabilitation. La campagne a été soigneusement préparée. Eric Zemmour et Sarah Knafo ont sondé plusieurs chiraquiens historiques, comme Pierre Charon ou même le sénateur centriste Hervé Marseille, sur cette bataille. « Cela vaut le coup de mettre autant d’argent là-dedans ? », a demandé l’un d’eux. La respectabilité a un prix.
Oubliée, la lugubre course élyséenne de 2022. Sarah Knafo mène une campagne positive, jusqu’à la caricature, entre promesse d’une « ville heureuse » et visuels chaleureux. Elle inonde les réseaux sociaux de vidéos apolitiques, façonnées grâce à l’intelligence artificielle, où son sourire éclatant se dispute à un certain nombrilisme. Sarah Knafo interpellée par un badaud venu lui déclamer son amour : le scénario se répète ad nauseam dans sa communication. « Elle a un côté très macroniste, juge un ancien ministre Renaissance. Comme pour Macron, tout est un jeu, une pièce de théâtre. » Les acteurs veulent être aimés et s’ouvrent à tous les publics. Que le centriste Alain Duhamel, aux antipodes idéologiques de Reconquête!, la complimente sur BFMTV, et un message de remerciement est aussitôt publié sur le compte X de sa campagne.
Elle veut brouiller les frontières. Au Parlement européen, elle tente de faire oublier son appartenance au groupe ENS (Europe des nations souveraines), hôte des personnalités les plus sulfureuses, boudé par l’ensemble de l’Hémicycle, Rassemblement national compris. Elle réussit à se défaire de ce cordon sanitaire, échange avec les eurodéputés LR François-Xavier Bellamy ou Christophe Gomart, interpelle l’élu Renew Bernard Guetta, tout sourire, dans la file de taxis. Le passage de pommade est érigé en religion. « J’ai encore croisé quelqu’un qui m’a dit du bien de vous ! » s’exclame Sarah Knafo, candide, lorsqu’elle croise l’eurodéputée Renew Nathalie Loiseau. La macroniste ne lui renvoie pas le compliment, mais la jeune femme ne se démonte pas :
– « Comment faire pour peser davantage ? »
– « Siéger au sein du pire groupe et être isolée n’est pas la meilleure option… »
– « Vous croyez que je pourrais quand même récupérer un rapport ? »
Défi relevé. Mi-janvier 2026, le rapport dit « Knafo » portant sur la souveraineté numérique est voté par les eurodéputés. Qu’il ait été vidé de sa substance par ses corapporteurs et comporte un amendement dénonçant son propre parti comme « caisse de résonance de la désinformation étrangère » ne semble pas l’embarrasser. Après tout, il porte son nom et peut être brandi comme un étendard de sérieux à chaque intervention médiatique.
Echanges avec Xavier Niel
A 32 ans, la jeune élue dispose d’un impressionnant réseau, gage de son intégration dans le monde parisien, dont elle fait savamment la promotion. Impossible d’échanger avec elle sans savoir qu’elle « connaît » Vincent Bolloré, « échange régulièrement » avec Henri Proglio, Loïk Le Floch Prigent (mort en 2025) ou Xavier Niel – qui lui distille quelques conseils réguliers sur sa campagne municipale. Le milieu des affaires l’accueille volontiers. Mi-janvier, elle était reçue par le groupe Adit, importante entreprise de conseil, pour échanger sur les finances publiques. Son entourage le jure : à l’évocation de son nom, les portes s’ouvrent en grand.
Elle n’oublie pas les siens pour autant. 25 novembre 2025 au Palais des Sports. Le JDD, propriété du groupe Bolloré dirigé par Geoffroy Lejeune, organise son grand raout. Avec BFMTV qui lui consacre un reportage, seul le média identitaire Frontières (qui destine une part non négligeable de ses contenus à sa promotion) est autorisé à la suivre en coulisses. Au détour d’un couloir, Sarah Knafo croise Christine Kelly. Les deux femmes se tombent dans les bras avant que l’eurodéputée ne s’enferme en loges avec Eric Zemmour, Philippe de Villiers, la députée RN du Var Laure Lavalette. Ils refont le monde pendant une heure avant de monter sur scène. Entre deux passages sur le service public, c’est aussi chez Boulevard Voltaire qu’elle officie. Le 30 janvier, la candidate parisienne est montée sur scène pour la soirée dédiée aux « femmes en danger », en présence de toute la sphère identitaire parisienne.
La quête de respectabilité de Sarah Knafo souffre d’un handicap : son parti. Reconquête! demeure une formation politique marginale, privée d’alliés. Son président Eric Zemmour n’est pas gagné par le même souci de reconnaissance que sa compagne. Sa bataille culturelle contre « l’islamisation » de la France ne s’embarrasse d’aucun compromis avec le système. Sarah Knafo veut être libre. Mais demeure la prisonnière – consentante – d’un extrémisme qui reste son boulet.
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Author : Marylou Magal, Paul Chaulet
Publish date : 2026-02-04 17:00:00
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