Une île secrète devenue symbole mondial du vice, des millions de documents judiciaires, et désormais donc, des dizaines de noms de puissantes personnalités circulant en ligne… D’après certains, l’affaire Epstein serait la confirmation d’un soupçon ancien : les élites occidentales trempent toutes dans un réseau pédocriminel tentaculaire. Pour Pascal Wagner-Egger, chercheur en psychologie sociale à l’université de Fribourg, spécialiste des croyances complotistes, le cas du criminel sexuel Jeffrey Epstein, décédé en prison en 2019, est en effet du « pain bénit » pour cette mouvance. Elle peut néanmoins mener à des fractures, au regard de son ampleur, ainsi que des personnes citées dans ce dossier, pas toujours conformes à leurs espérances. Entretien.
L’Express : Depuis des années, la sphère complotiste fantasme sur des liens entre élites et réseaux pédocriminels. À quel point l’affaire Epstein alimente-t-elle ce récit ?
Les complotistes vont pavoiser, et ils le font assez souvent d’ailleurs. Ce qui est justement un signe qu’ils ne sont pas assurés d’avoir toujours raison. Sinon, ils n’auraient pas besoin de le clamer sur tous les toits. Mais effectivement, ce qu’il se passe actuellement est du pain bénit pour eux, parce qu’avec tous les fichiers accessibles grâce à un moteur de recherche, duquel ressort énormément de noms divers et variés, la masse d’informations donne le sentiment d’un gigantesque réseau pédocriminel mené par Jeffrey Epstein. Il y a une forme de déshonneur par association. Alors que beaucoup de gens sont vraisemblablement cités sans avoir forcément participé à des actes délictueux. Et pour ceux qui pourraient y être mêlés, à l’image du président américain Donald Trump ou de Elon Musk, il manque encore des preuves formelles les désignant coupable de quoique ce soit. C’est aussi dans la logique du complotisme qui repose sur l’exagération que de penser que toutes les « élites » sont coupables, alors qu’il ne s’agit heureusement que d’une minorité – et que la pédophilie concerne tous les étages de la société… Il faut aussi souligner que la relative impunité dont jouissent celles et ceux qui ont de gros moyens financiers pour leurs frais d’avocats, ou divers arrangements, on l’a vu dans la première condamnation d’Epstein en 2008, va également nourrir le complotisme.
Il faut bien distinguer ici ce que j’appelle la « science du complot » : les enquêtes professionnelles de journalistes, procureurs, lanceurs d’alertes, les contre-pouvoirs en démocraties qui fonctionnent à l’image de l’affaire Sarkozy, les condamnations d’Epstein – peut-être insuffisamment d’ailleurs, comme on le voit aux USA en ce moment. Et la « religion du complot », les croyances à des complots sans preuves suffisantes mêlant coïncidences, anomalies apparentes de la version officielles, informations non vérifiées, et ainsi de suite. Il y a ici pour la première fois dans l’histoire un vrai complot – le réseau pédocriminel d’Epstein et de quelques autres que l’enquête déterminera -, qui est enflammé par les hypothèses conspirationnistes, à l’instar de celle du réseau pédo-sataniste impliquant les dirigeants du monde entier, piloté par le Mossad, ayant créé la pandémie de Covid-19 avec Bill Gates. La seule façon de connaitre la vérité est et sera toujours d’enquêter et de prouver, et non de croire à la culpabilité des uns et des autres. Même si certaines hypothèses sont tentantes, personne ne pourra être condamné sur la base d’hypothèses ou de soupçons, pour éviter que des innocents ne soient condamnés par erreur.
Les éléments véridiques de cette affaire – le lien entre de nombreuses élites et un pédocriminel – sont-elles susceptibles de faire basculer un grand nombre de personnes vers le complotisme ?
Cette question fait toujours l’objet d’études : est-ce que les vrais scandales augmentent la possibilité de croire à des théories du complot ? Selon l’état de nos recherches, pour le moment non. Nous avions dans une étude rappelé de vrais scandales, et d’autres inventés, en mesurant ensuite le complotisme. Il n’y a pas eu d’effet du rappel de ces vrais et faux scandales sur le complotisme, mais les personnes à tendance complotistes avaient tout de même davantage tendance à croire aux scandales inventés que les moins complotistes. Il serait toutefois bon de continuer à explorer cette question.
La bascule repose sur ce que j’appelle le « fond de vérité apparent » du complotisme. Les vrais scandales, révélés par des journalistes ou des enquêteurs, deviennent du carburant pour la pensée conspirationniste. Souvent, cette bascule intervient toutefois chez des gens qui avaient des dispositions à croire à ce genre de complots dès le départ. Mais face à ce flot d’informations, il est en effet vite possible de se dire : « tout est pourri ». C’est à nouveau une forme d’exagération.
On pourrait estimer que la publication massive de documents, comme c’est le cas dans l’affaire Epstein, serait une bonne façon de limiter les théories du complot…
C’est le paradoxe de la transparence. L’accès à beaucoup de documents bruts peut amener n’importe qui à s’autoproclamer enquêteur. Or authentifier un document, le contextualiser, le croiser avec d’autres preuves, est un travail professionnel. Sur Internet, on assiste à des tribunaux populaires permanents, où l’accusation tient lieu de preuve. En fait, on ne peut jamais prouver définitivement qu’un complot n’existe pas. On peut prouver qu’il existe, mais pas son inexistence. C’est un problème logique ancien : le philosophe Bertrand Russell l’illustrait avec l’image d’une théière en orbite autour du soleil loin de nous. On ne peut pas démontrer qu’elle n’existe pas, mais on peut par contre prouver qu’elle existe. D’où l’idée du fardeau de la preuve pour ceux qui affirment l’existence de quelque chose comme un phénomène, un complot. Un principe rationnel qu’on retrouve d’ailleurs dans la justice avec la présomption d’innocence et fardeau de la preuve, qui revient à éviter de croire sans preuves suffisantes.
Les théories du complot exploitent ce biais : chaque zone d’ombre devient une preuve indirecte. Tant qu’on n’a pas expliqué chaque détail, le soupçon reste infini. À l’inverse, les vrais complots finissent en vérité presque toujours par fuiter. J’ai en tête l’exemple de Dick Marty, le procureur suisse qui enquêtait sur les prisons interdites de la CIA après le 11-Septembre. Il avait été averti par des gens de la CIA elle-même, une organisation que l’on imagine extrêmement peu poreuse. Plus un complot impliquerait de personnes, plus en vérité il deviendrait statistiquement fragile. David Grimes, un mathématicien, a fait un calcul, en prenant les vrais complots, par exemple le Watergate ou les conspirations dans l’industrie du tabac, et en estimant ensuite combien de personnes devaient être au courant. Ensuite, il a compté le nombre de jours avant que l’affaire ne fuite. En adaptant ce calcul à des théories bien connues autour du 11-Septembre notamment, au vu du nombre de personnes qui auraient partagé ce secret, il a pu calculer que ce complot aurait dû être découvert en quelques mois seulement.
De manière générale, la suspicion existe toujours, même quand les contre-pouvoirs fonctionnent bien. Des scandales sortent régulièrement, je pense au cas de l’ancien président Nicolas Sarkozy, finalement condamné dans le dossier libyen. Pour un observateur rationnel, c’est la preuve que le système n’est pas verrouillé. Pour un complotiste, c’est la preuve inverse : si un scandale existe, c’est que tout est corrompu.
Comment les militants complotistes gèrent-ils le cas Trump, figure anti-élite et héros de mouvances comme Qanon, associé aux dossiers Epstein ?
Mal. Il y a des fractures. On a vu, aux Etats-Unis, le désengagement de l’élue républicaine Marjorie Taylor Greene du mouvement Maga (Make America Great Again) pour cette raison.
C’est une des bonnes nouvelles, si l’on veut, parce que sinon le complotisme donne l’impression de grossir et de grossir d’affaires en affaires jusqu’à en devenir un sentiment dominant. En fait, les complotistes eux-mêmes s’entre-déchirent très rapidement. Parce que comme ils croient à beaucoup de choses sans preuve suffisante, chacun va croire à des complots différents, ou à différents niveaux de complot. Les plus extrêmes accusent les moins extrêmes d’être dans « l’opposition contrôlée », d’être des « faux complotistes » envoyés par l’Etat pour semer la zizanie dans la « véritable opposition » au « Système ». Pour certains, la fameuse théorie de « la terre plate » aurait même été inventée par des gouvernements pour discréditer tous les complotistes. La paranoïa finit par se retourner contre elle-même.
L’affaire Epstein peut-elle devenir une matrice durable de récits complotistes, comme JFK, l’alunissage, ou le 11-Septembre ?
Oui, parce qu’elle touche à l’un des crimes symboliquement les plus insupportables : les violences contre les enfants, et parce qu’elle mélange un vrai complot avec de multiples théories du complot. Historiquement, cette accusation a toujours été associée à des figures de pouvoir comme les rois, les élites. Elle transforme l’adversaire en incarnation du mal absolu. C’est pour cela qu’on l’associe à Satan, dans l’expression « élites pedo-satanistes ». Mais elle rappelle aussi une chose essentielle : Le complotisme, est en fait un faux allié de la critique rationnelle du « Système » : avec ses accusations tous azimuts sans enquête sérieuse ni preuves suffisantes, il détourne des vrais coupables, désigne de faux coupables, exagère et se perd dans d’innombrables hypothèses et théories puisqu’il n’en prouve aucune. Comme l’a écrit mon collègue et ami Sebastian Dieguez, aucun complotiste n’a jamais découvert de vrai complot : ce ne sont effectivement pas les complotistes qui ont permis l’arrestation et la condamnation d’Epstein, et ce ne seront pas eux qui permettront d’y voir plus clair. Au contraire, leurs fausses lumières et fausse pistes rendent la situation encore moins claire qu’elle ne l’est déjà…
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Author : Maxime Recoquillé
Publish date : 2026-02-07 07:45:00
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