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« Ce serait suicidaire » : pourquoi l’Europe redoute sa dépendance au gaz américain

« Ce serait suicidaire » : pourquoi l’Europe redoute sa dépendance au gaz américain

Ce fut l’un des premiers à tirer la sonnette d’alarme. Alors que l’Europe se pressait de réduire ses approvisionnements en gaz russe en réponse à l’invasion de l’Ukraine, l’eurodéputé Christophe Grudler prévenait : « Attention à ne pas quitter une dépendance pour une autre ! » Avertissement prémonitoire. A peine extirpée des pattes de l’ours russe, voilà l’Europe prise dans les serres de l’aigle américain. En quatre ans, les importations européennes de gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance des Etats-Unis ont été multipliées quasiment par quatre. Aujourd’hui, le Vieux Continent achète près de 60 % de son GNL outre-Atlantique. Et si l’accord à 750 milliards de dollars signé l’été dernier entre Donald Trump et Ursula von der Leyen finit par s’appliquer, ce sera bien pire : l’Amérique pourrait fournir, en 2030, 80 % du GNL dont les Européens ont besoin, avertit Ana Maria Jaller-Makarewicz, analyste à l’Institut d’économie de l’énergie et d’analyse financière (IEEFA), une ONG basée aux États-Unis.

Les experts du monde de l’énergie tentent de se rassurer. Le deal trouvé avec le président américain, non contraignant et au montant illusoire, n’entrera sans doute pas en vigueur dans sa globalité. La Commission a outrepassé son rôle en annonçant de tels investissements, dénoncent plusieurs voix. « Sur le terrain, ce sont les acteurs privés qui vendent et achètent le GNL. Et ils le font en fonction des prix sur les trois gros marchés que sont l’Europe, l’Asie et les États-Unis », constate Anne Lapierre, associée gérant chez Bracewell. En d’autres termes, réorienter les flux de gaz n’est pas si facile.

Il n’empêche : la vulnérabilité vis-à-vis des États-Unis inquiète. « Le plan REPowerEU de l’UE visant à mettre fin à sa dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles russes a pour objectif de renforcer la sécurité énergétique grâce à la diversification, à la réduction de la demande et à la baisse du coût de l’énergie. Une dépendance excessive vis-à-vis du gaz américain va à l’encontre de cette stratégie », pointe Ana Maria Jaller-Makarewicz. Au Parlement, un vent de révolte se lève. « Les discours de Donald Trump sur le Groenland ont changé la donne. Avant, certains députés se disaient qu’on pouvait valider l’accord sur l’énergie car les Etats-Unis nous protègent. Or, cet argument ne tient plus, confie Christophe Grudler. Laisser les Américains avoir une telle mainmise sur notre gaz serait suicidaire. »

Electrifier ou diversifier

Comment rétropédaler ? A court terme, se passer des importants volumes américains semble impossible. Et pour la suite, l’Europe n’a pas beaucoup d’options disponibles, relève Marin Gillot, analyste énergétique chez Strategic Perspectives, un groupe de réflexion basé à Bruxelles. La première, qui est aussi la plus souhaitable, consiste à réduire notre consommation de gaz le plus vite possible. Les leviers sont connus : l’électrification des usages, le développement des énergies renouvelables et une meilleure efficacité énergétique. L’Europe respecterait ainsi son objectif de baisse des émissions de 90 % d’ici 2040, par rapport à 1990. « Cette trajectoire ferait mécaniquement diminuer la demande de gaz, assure Marin Gillot. En électrifiant la moitié de son économie à cet horizon, l’UE importerait moins d’énergies fossiles. Ce qui, selon nos modélisations, générerait un gain net d’environ 29 milliards d’euros par an. » Reste à enclencher cette politique sur le terrain. « Les agissements de Donald Trump sont de nature à relégitimer le Pacte vert », veut croire Phuc-Vinh Nguyen, chef du centre Energie de l’Institut Jacques Delors. D’autres se montrent moins optimistes. « On le voit bien en France, dès que l’on évoque le passage aux véhicules électriques ou la décarbonation de l’industrie, les râleurs sont nombreux », soupire un expert.

Deuxième option pour l’Europe : diversifier ses sources d’approvisionnement. « Les Qataris, par exemple, n’ont pas encore commercialisé toutes les réserves dont ils disposent », assure Didier Holleaux, ancien dirigeant du groupe Engie et auteur de La Vraie Histoire du gaz (Le Cherche Midi). Seraient-ils prêts à se détourner de leurs clients asiatiques, extrêmement fiables depuis 30 ans, pour approvisionner l’Europe ? « C’est possible. Mais il faudrait sans doute que nous acceptions de payer davantage », souligne Anne Lapierre. « Changer de fournisseur du jour au lendemain peut entraîner des prix assez exorbitants », confirme Marin Gillot. Desserrer la pression américaine serait pourtant bénéfique, à double titre : l’Europe réduirait les risques de subir un chantage à l’énergie, et s’affranchirait des aléas météorologiques. « Une tempête sur le golfe du Mexique endommageant les installations de gaz aurait de lourdes conséquences sur notre approvisionnement », rappelle Didier Holleaux. Aussi sûrement qu’un caprice de Donald Trump.

« Aucune option n’est simple »

Le spécialiste exhorte donc le continent à se tourner vers un maximum de partenaires. Au choix : le Sénégal, la Mauritanie, le Nigeria, le Canada, l’Algérie ou le Mozambique, où TotalEnergies relance un gros projet. L’Europe pourrait également importer du gaz du Turkménistan. « Ce petit pays d’Asie centrale, voisin de l’Iran et de l’Afghanistan, est demandeur. Actuellement, il vend surtout aux Chinois qui l’achètent à des prix relativement bas », assure Didier Holleaux. Le hic ? Il faudrait acheminer le gaz turkmène via la mer Caspienne, une zone sur laquelle les Russes revendiquent un droit de regard. Dans tous les cas, l’Europe devra faire avec les limites de production de chacun, et rester soumise à la volatilité des marchés. « Il ne faut pas se leurrer : aucune option n’est simple », convient Anne Lapierre.

Pas même la plus évidente : piocher davantage dans les réserves de gaz du Vieux Continent. « Il faut arrêter de faire l’autruche sur la question de l’exploitation de nos propres gisements. L’Europe ne dispose pas d’énormément de ressources, mais elle en a tout de même un peu », rappelle Anne-Sophie Corbeau, chercheuse au Center on Global Energy Policy de l’Université Columbia (Etats-Unis). « En France, on a laissé passer le train il y a plusieurs années. Il est également difficile d’envisager quoi que ce soit aux Pays-Bas : l’exploitation du gisement de Groningue, le plus grand d’Europe occidentale, a pris fin le 1er octobre 2023 en raison des nombreux séismes provoqués par cette activité. Jamais, dans ces conditions, le gouvernement néerlandais n’admettra que la sortie du gaz était peut-être une erreur », souligne un spécialiste.

Dès lors, beaucoup appellent l’Europe à muscler ses partenariats avec ses plus proches alliés, ce qui permettrait d’alléger la dépendance à d’autres fournisseurs moins fiables. Anne-Sophie Corbeau invite ainsi Bruxelles à mener « une bonne discussion » avec la Norvège. Le pays nordique est le premier pourvoyeur de gaz de l’UE. Il peut même être considéré comme un client captif puisque 96 % de ses exportations de gaz ont pour destination l’Union européenne. « Même si les projections annoncent un repli, il faut maximiser les capacités existantes de la Norvège. Entre cette source, le Royaume-Uni et la production au sein de l’UE, il serait possible de ne plus dépendre d’autres pays en 2040 », assure Marin Gillot. Reste le plus difficile : rendre ce scénario crédible. L’idée d’une souveraineté énergétique européenne demeure, pour l’heure, aussi évanescente qu’une bulle de gaz.



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Author : Sébastien Julian, Baptiste Langlois

Publish date : 2026-02-06 15:00:00

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