Un peu plus d’un an après la chute du régime de Bachar el-Assad, la Syrie est entrée dans une nouvelle ère. En décembre, le Congrès américain a voté pour l’abrogation définitive du Caesar Act, adopté en 2019, qui imposait les plus lourdes sanctions jamais prises contre la Syrie. L’annonce était particulièrement attendue par les autorités syriennes et les investisseurs étrangers. En six ans, le texte avait entériné le départ des entreprises étrangères de Syrie et l’isolement de cette dernière sur la scène internationale en interdisant à toute société de coopérer avec le régime syrien ou d’effectuer des transactions avec des banques du pays.
Désireux, depuis son arrivée au pouvoir le 8 décembre 2024, de rompre avec cet isolement, le président syrien par intérim Ahmed al-Charaa n’a eu de cesse d’appeler à la levée définitive des sanctions afin de financer une reconstruction dont le coût est estimé à 216 milliards de dollars par la Banque mondiale. En mai dernier, Donald Trump, qui ne cache pas son accointance avec son homologue syrien, avait annoncé la suspension provisoire du Caesar Act par décret présidentiel. Le prince héritier saoudien Mohammad ben Salmane avait usé de toute son influence pour aller dans ce sens.
Les entreprises européennes se font timides
Cette première étape, d’une durée de 180 jours, avait été suivie de la signature de dizaines d’accords : fin octobre, lors du Future Investment Initiative (FII) organisé à Riyad, Ahmed al-Charaa avait déclaré que son pays avait attiré 28 milliards de dollars de capitaux étrangers sous forme de protocoles d’accord. Dans cette course aux investissements, les pays du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite, arrivent largement en tête, suivis de la Turquie et dans une moindre mesure, de la Chine. Les entreprises européennes se font en revanche timides. Les investissements évoqués par Ahmed al-Charaa concernent principalement les secteurs de l’immobilier et de la reconstruction, du tourisme, des transports, des médias, de l’énergie et de l’industrie.
Avec la levée définitive des sanctions par le Congrès américain, l’intérêt des acteurs étrangers pour le marché syrien a encore grandi. « Depuis cette annonce, des contrats commencent à être doucement signés avec la Syrie », confirme un investisseur basé aux Émirats arabes unis qui a préféré garder l’anonymat.
« Beaucoup de choses se débloquent et facilitent désormais le retour des investisseurs. Par exemple, l’Apple Store est à nouveau accessible, ce qui n’était pas le cas jusqu’à maintenant », illustre Majed Lababidi, entrepreneur syrien basé à Doha. Les sanctions américaines empêchaient l’accès à un certain nombre de sites et d’outils essentiels au fonctionnement des entreprises. Majed Lababidi travaille depuis plusieurs mois sur trois projets dans son pays d’origine, dont la mise en place d’un incubateur dédié aux start-up dans le domaine des technologies. « C’est un marché vierge, déconnecté depuis 15 ans, qui offre des opportunités immenses », s’enthousiasme ce patron de 42 ans. Il estime cependant qu’un retour massif des investisseurs prendra du temps.
« Soyez prudents, car ça peut coûter très cher »
Malgré le signal positif qu’envoient la levée des sanctions américaines et de certaines barrières techniques, la grande majorité des investisseurs continuent de rester méfiants. Parmi les 6,4 milliards de dollars d’investissements annoncés par l’Arabie saoudite en août, peu de contrats majeurs ont en réalité été signés, en raison des difficultés de financement des entreprises et de l’instabilité du marché syrien. La diplomatie française se montre également prudente, malgré sa volonté affichée de jouer un rôle dans une Syrie débarrassée du joug du clan Assad. Une délégation de 42 entreprises s’est rendue à Damas le 1er octobre sous l’impulsion du Medef International, une première pour un pays européen. Des géants tels que Suez, Bureau Veritas ou Accor ont affiché un vif intérêt pour les secteurs de l’énergie, de la réglementation ou du tourisme. Lors d’une réunion en marge du FII, Patrick Pouyanné, PDG du groupe Total, aurait, selon un participant, fait part au président par intérim de son intérêt pour la Syrie, pays riche en ressources pétrolières. Mais parmi les acteurs français, seul CMA-CGM a commencé à opérer en Syrie, après avoir signé en mai dernier un contrat d’une valeur de 230 millions d’euros pour développer et exploiter le port de Lattaquié.
« Nous disons aux entreprises : ‘allez-y, mais soyez prudents, car ça peut coûter très cher' », confie une source au sein du Trésor. Les sociétés hexagonales redoutent d’évoluer dans une zone grise où certaines règles manquent de clarté et d’être sanctionnées à terme. Paris a accueilli avec réserve l’abrogation du Caesar Act par le Congrès Américain. La levée définitive des sanctions est conditionnée au respect de critères tels que la lutte contre l’Etat islamique et le trafic de drogue, la représentation des minorités, l’exclusion des combattants étrangers des postes de commandement dans l’armée et l’absence « de toute action militaire injustifiée contre les pays voisins ». Même si le scénario d’un retour des sanctions en cas de non-respect de ces critères est peu probable, il inquiète. « Ces conditions sont très floues et peuvent donc être interprétées de différentes manières, note une source diplomatique. Or lorsqu’une entreprise investit, elle ne peut pas revoir sa position tous les 180 jours. »
D’autant que les effets des sanctions se font encore sentir. « Le système bancaire syrien reste de facto déconnecté du système bancaire international, ce qui fait qu’il est très difficile aujourd’hui d’envoyer de l’argent en euros ou en dollars vers la Syrie », indique Benjamin Fève, économiste au sein du cabinet de conseil Karam Shaar Advisory. La Syrie se trouve en outre toujours sur la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI) des pays qui ne luttent pas suffisamment contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Benjamin Fève souligne l’opacité de certaines mesures prises par le gouvernement syrien en matière de gouvernance économique, tandis que les nouvelles réglementations n’ont pas encore été finalisées.
Autre obstacle majeur aux yeux des investisseurs occidentaux, la Syrie reste le théâtre d’instabilité. Le 17 janvier, l’armée syrienne a repris le contrôle des régions de Raqqa et de Deir Ez-zor, jusqu’alors administrées par les forces kurdes grâce à une offensive armée éclair. Alors qu’un cessez-le-feu de 15 jours a été annoncé peu après, l’incertitude demeure autour de plusieurs villes où continuent d’être déployées les forces armées kurdes. A la suite de ces événements, la Commission européenne s’est dite « extrêmement préoccupée » par la possible évasion de combattants du groupe Etat islamique. Des milliers d’entre eux sont enfermés dans les camps et prisons situés dans le nord-est syrien depuis la chute du califat en 2019. 120 djihadistes auraient profité de l’offensive armée lancée par Damas et du recul des forces armées kurdes pour s’évader. L’organisation terroriste continue d’être active sur le territoire syrien et a multiplié ses attaques à la fin de l’année 2025. Le 13 décembre, un assaillant qui serait lié à Daech et qui avait infiltré les forces de l’ordre syriennes a ouvert le feu sur un convoi de la coalition internationale, tuant deux soldats et un interprète américain. « L’impact symbolique de cette attaque est énorme pour les investisseurs. Il faut au moins un événement positif de la même ampleur pour rattraper le coup », commente un observateur occidental. Les autorités syriennes redoublent d’efforts car elles le savent, la reconstruction est une course contre la montre.
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Publish date : 2026-02-07 11:00:00
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