L’Union européenne a connu deux coups de semonce en moins d’une journée. Lundi 2 février, la Cour des comptes des Vingt-Sept a publié un sévère rapport sur la dépendance du continent à propos des matières premières essentielles pour la tech et la transition énergétique. Celle-ci « discrédite notre ambition de devenir une puissance géopolitique forte », a alerté Keit Pentus-Rosimannus, le responsable de l’audit. Quelques heures plus tard, Donald Trump a annoncé la création de « Project Vault », un stock stratégique de minéraux critiques d’une valeur de 12 milliards de dollars. Le président américain a comparé cette initiative à la Réserve stratégique de pétrole créée au cours des années 1970. L’objectif ? S’affranchir de la domination chinoise, Pékin n’hésitant pas à utiliser cette arme lors des négociations commerciales.
Cette décision américaine aura des conséquences pour l’Europe. « Comme on retire des minerais du marché, les prix vont forcément augmenter », explique Patrick Schröder, chercheur principal au Centre environnement et société de Chatham House, un institut de réflexion basé à Londres. Pour autant, en avançant l’idée d’un club commercial face à la Chine, « les Etats-Unis reconnaissent ne pas pouvoir résoudre seuls le problème. Ce sera toujours America First, mais les Européens ont une carte importante à jouer », estime le spécialiste.
L’Express : Quelles seront les conséquences pour l’Europe de l’annonce de Donald Trump d’acquérir un stock de matières premières stratégiques ?
Patrick Schröder : Il existe, sur les minerais critiques, une différence majeure entre l’Europe et les Etats-Unis. La première en a besoin pour la transition énergétique, alors que l’actuelle administration américaine s’y intéresse surtout pour la défense et les centres de données liés à l’intelligence artificielle. Comme on retire des minerais du marché, les prix vont forcément augmenter. La puissance d’achat des Etats-Unis va rendre plus coûteuse la transition énergétique de l’Europe, et c’est problématique.
Dans un article publié l’an dernier dans Foreign Policy, j’expliquais que le stockage de ces éléments n’est pas une stratégie de long terme. Il peut servir de mesure temporaire pour amortir des chocs d’approvisionnement, mais ce n’est pas une solution durable.
Les Etats-Unis ne sont pourtant pas les seuls à suivre cette voie…
Dans les faits, effectivement, beaucoup de pays se constituent déjà des stocks. L’Europe a commencé à le faire, le Japon, le Royaume-Uni, etc. La Chine, qui domine les chaînes d’approvisionnement de terres rares et de bien d’autres éléments, réfléchit probablement à augmenter ses réserves. Ce n’est pas nouveau. En revanche, le volume annoncé par Donald Trump est loin d’être négligeable, même si beaucoup d’interrogations sont encore ouvertes, notamment sur le type de matériaux stockés. Les conséquences exactes restent donc incertaines. Une autre question est de savoir comment ces réserves seront constituées. Car il y a une certaine contradiction dans le discours : on parle de réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine, mais il faut des approvisionnements chinois pour remplir ces stocks…
Comment l’Europe peut-elle réagir ?
La solution consiste à davantage coopérer au niveau international. L’Europe est justement en discussion avec Washington sur ce point. De leur côté, les États-Unis évoquent plutôt l’idée d’un club commercial. J’ai entendu dire qu’une cinquantaine de pays étaient intéressés pour le rejoindre. Si tout le monde – Européens, Etats-Unis, pays fournisseurs – parvenait à s’entendre sur un cadre commun, ce serait bénéfique. Mais cela demandera des négociations, notamment sur la question des prix planchers qui varieront selon les minerais et métaux concernés. Il faudra aussi déterminer qui paiera, car ces mécanismes nécessiteront des financements publics.
L’Europe doit proposer quelque chose d’attractif aux pays producteurs. Pourquoi choisiraient-ils un accord avec elle plutôt qu’avec l’Arabie saoudite ou la Chine ? Ce qu’elle peut offrir, c’est l’accent mis sur les normes sociales, environnementales et la traçabilité. Certes, les projets peuvent être plus lents et plus coûteux. Il faut donc des acheteurs prêts à payer une prime sociale et écologique. Mais cela pourrait intéresser des nations qui ne veulent pas assister à une reproduction de la « malédiction des ressources », où l’exploitation minière ne ferait qu’alimenter la corruption.
Enfin, ce club commercial doit avoir des règles : il ne doit pas devenir un « fight club ». L’Europe doit convaincre les Etats-Unis de sortir de cette approche de compétition géopolitique intense.
Peut-on vraiment faire confiance à l’administration Trump ?
En ce moment, non. Surtout après l’épisode du Groenland le mois dernier. Cette tentative de captation des ressources minérales a clairement détérioré les relations entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Europe. Ces derniers doivent être à la fois prudents et fermes lors de leurs échanges avec l’administration Trump.
Washington poursuit avant tout ses propres intérêts stratégiques. Mais il y a un point positif : le fait que les Etats-Unis invitent de nombreux pays à discuter montre qu’ils reconnaissent ne pas pouvoir résoudre seuls le problème de la sécurité d’approvisionnement en minerais. Ils ont besoin de partenaires, surtout face à la Chine qui joue un rôle dominant. Ce sera toujours America First, mais les Européens ont une carte importante à jouer. Ils possèdent déjà une certaine expérience dans la mise en place d’accords bilatéraux. Il sera aussi intéressant de voir quels rôles joueront le Canada, l’Australie, et un certain nombre de pays africains fournisseurs.
Vous proposez la création d’une Agence internationale des matériaux. Est-ce une solution réaliste étant donné à la vision très unilatérale des relations internationales de Donald Trump ?
Probablement pas à court terme. C’est plutôt sur le temps long. J’avais fait la comparaison avec l’Agence internationale de l’énergie (AIE), créée par l’OCDE après le premier choc pétrolier. Mais aujourd’hui, cette idée n’a pas beaucoup d’écho. Cela montre toutefois qu’il existe un vide en matière de gouvernance sur les minerais critiques.
D’ailleurs, l’idée d’un club commercial, comme portée par les Etats-Unis, n’est pas nouvelle. Sous l’administration Biden, en 2022, un partenariat pour la sécurité des minerais avait déjà été lancé. Mais Donald Trump ne l’a pas poursuivi. La question est donc de savoir s’il va relancer cette initiative et l’élargir, ou créer quelque chose de nouveau. La France jouera un rôle clé cette année, puisqu’elle assure la présidence du G7, où la question des minéraux critiques occupera une place importante dans les discussions. Le gouvernement français a probablement déjà des idées en la matière.
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Author : Baptiste Langlois
Publish date : 2026-02-07 16:00:00
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