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Et si votre manager toxique devenait la proie ? Anatomie d’un film qui en dit en long sur notre époque

Et si votre manager toxique devenait la proie ? Anatomie d’un film qui en dit en long sur notre époque

16 septembre 1987. Le public américain découvre avec stupeur Liaison Fatale, l’histoire d’une aventure extraconjugale qui tourne au cauchemar entre un père de famille et une maîtresse déséquilibrée. Ce long-métrage traumatise alors toute une génération d’hommes mariés aux États-Unis, et bien au-delà. De quoi les convaincre, pour un temps, des vertus de la fidélité. Près de quarante ans plus tard, un autre film pourrait produire le même effet inhibiteur, mais auprès d’une cible bien différente : les dirigeants toxiques. Sorti dans les salles américaines le 24 janvier (pour la France ce sera le 11 février), Send Help n’est pas un thriller, mais une comédie horrifique aux accents gore. Le long-métrage met en scène l’affrontement entre Linda, quadragénaire ultra-compétente mais effacée et au look dépassé, interprétée par Rachel McAdams (N’oublie jamais, Lolita malgré moi…), et Bradley, jeune trentenaire arrogant incarné par Dylan O’Brien (Le Labyrinthe), récemment propulsé à la tête de l’entreprise familiale.

La revanche des invisibilisés

Après sept ans de loyaux services, Linda voit une promotion lui passer injustement sous le nez au profit du meilleur pote de fac de Bradley, un arriviste incompétent. Népotisme, misogynie, condescendance : le jeune CEO incarne à lui seul tout ce qu’un manager peut avoir de toxique. Ce qu’il ne soupçonne pas, c’est que sa toute-puissance arrogante sera bientôt mise à rude épreuve par celle de « Mère Nature ». Tout bascule en effet le jour où, pris dans les orages, leur jet privé s’écrase dans le golfe de Thaïlande. Seuls rescapés, Linda et Bradley échouent sur une île déserte. Grièvement blessé, Bradley dépend totalement de Linda pour survivre. Cela tombe bien : cette fan inconditionnelle de Survivor (la version américaine de Koh-Lanta) s’est entraînée toute sa vie à ce genre de situation.

Après un remerciement du bout des lèvres adressé à son employée, très vite, le naturel de Bradley revient au galop. Même perdu sur l’île, le voici qui se met à micro-manager : « Tu as essayé d’envoyer un signal de détresse ? Ou un feu plus grand ? Ce que tu devrais t’atteler à faire, c’est nous sortir de là. Pas jouer à la parfaite petite ménagère. » Ce à quoi Linda répond, estomaquée : « J’étais occupée à essayer de nous maintenir en vie. » Une réplique qui sonne comme un cri du cœur de tous les managers intermédiaires face aux ordres parfois déconnectés du top management. Lorsque Bradley lui lance avec aplomb : « N’oublie pas une chose : je suis ton patron. Tu travailles pour moi », la réponse de l’ancienne subalterne fuse comme une libération : « On n’est plus au bureau, Bradley. »

Sur cette île pourtant inhospitalière, Linda respire enfin. Elle se libère du poids des normes sociales, de l’injustice organisationnelle et du regard des autres. À tel point qu’elle refuse même d’être secourue lorsqu’un bateau passe à proximité : « Je crois qu’on ne devrait jamais repartir. » La Robinson Crusoé moderne retrouve la motivation, elle qui suffoquait encore la veille sous les humiliations et les retours brutaux de son supérieur : « Tu es intelligente, douée avec les chiffres, mais je ne pense pas que tu sois faite pour ce poste (de vice-présidente). En tant que dirigeant, je ne vois aucune valeur ajoutée en toi. » Aïe. Une remarque d’autant plus blessante qu’il se trompe au passage sur l’intitulé de son poste, la reléguant au rang de simple comptable alors qu’elle occupe une fonction stratégique. Mais sur l’île, les titres n’ont plus d’importance. Seuls comptent la compétence et l’effort. Et Linda n’en manque pas : feu de camp, abri sur mesure, chasse au sanglier… « Tu as déjà chassé ? Je crois que j’aime ça », lâche-t-elle, le regard carnassier et le visage ensanglanté après un affrontement violent avec une bête déchaînée.

L’ancienne employée invisibilisée, celle qui croyait encore au mérite et collectionnait les livres de développement personnel, ne cherche plus la reconnaissance. Elle a pris du poil de la bête. Peut-être un peu trop. Face à un patron qui continue de la mépriser, sans jamais lui accorder sa confiance, même dans la survie, elle se met à son tour à pratiquer une forme de torture mentale, puis physique. Alors que la protagoniste bascule progressivement dans la folie, le spectateur, lui, se dit finalement qu’il ne choisira pas son camp. Dans une scène culte, l’ex-employée modèle assène à son ancien bourreau : « Tu es coincé avec un patron salaud, tout comme je l’étais. Sauf que je parie que je suis bien plus sympa que tu ne l’aurais jamais été. Enfin… » Pour la première fois, on en vient à éprouver de la compassion pour le patron odieux, menacé de castration après un énième coup bas. « Ne confonds jamais ma gentillesse avec de la faiblesse », ajoute-t-elle sur un ton glacial, avant de lui livrer une vérité apprise à ses dépens dans l’open space : « Personne ne viendra nous aider. Il faut juste accepter que les choses sont comme ça maintenant. »

Send Help, dont on ne sait jamais vraiment s’il tient du cauchemar éveillé pour l’un ou du fantasme pour l’autre, montre – en forçant volontairement le trait – une réalité bien contemporaine : que ce soit en entreprise ou sur une île tropicale, l’absence de structure organisationnelle saine et de règles claires encourage des comportements toxiques. En laissant un vide, cette absence renforce aussi les discours de développement personnel façon self-help, qui font peser la responsabilité du changement uniquement sur les épaules du salarié. Lequel, après avoir longtemps tenté de s’auto-réparer en silence, finit par craquer en reprenant le pouvoir de la pire des manières : en adoptant les codes de celui qui l’a brisée : l’humiliation.

« L’horreur a toujours été le genre des temps troublés »

Le film agit ainsi comme une forme de catharsis organisationnelle. Son humour noir offre une distance bienvenue face à l’absurdité du monde du travail. Dans ce duel final sanglant, façon Guerre des Rose, teinté d’ironie et de grotesque, un seul des deux en réchappera.

Sur le plan purement cinématographique, Send Help propose quelques bons moments, mais ne marquera pas l’histoire du septième art contrairement à Misery, dont il semble s’inspirer par endroits. Le goût prononcé de son réalisateur, Sam Raimi (Evil Dead), pour l’hémoglobine et les scènes scabreuses, en rebutera plus d’un. Mais dans un monde du travail de plus en plus dur et déshumanisé, où la souffrance est documentée au quotidien, et dans une Amérique – mais pas seulement – confrontée à une crise de la santé mentale et à l’isolement social, son message sonne juste. Fait rare pour le genre horrifique, Send Help, porté par des critiques élogieuses et un score de 93 % sur RottenTomatoes, a pris la tête du box-office dès sa sortie. Besoin de fantasmer sa revanche sur un ancien manager ? Ou reflet d’un exécutoire plus profond ? En dix ans, la part de marché des films d’horreur dans les ventes de billets en Amérique du Nord a quadruplé. Catherine Baab, journaliste pour Quartz, écrivait récemment : « L’horreur a toujours été le genre des temps troublés (…). Les psychologues expliquent que ces films servent de thérapie d’exposition contrôlée : on s’entraîne à affronter la peur dans un cadre fictif pour mieux la supporter… dans la réalité. »



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Author : Laurent Berbon

Publish date : 2026-02-08 11:18:00

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