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Cette spécificité de l’Irlande qui brouille les statistiques de la zone euro

Cette spécificité de l’Irlande qui brouille les statistiques de la zone euro

Si au rugby, l’Irlande s’est fait bousculer pour son premier match du tournoi des Six Nations, au rayon des statistiques, c’est ce petit pays de 5 millions d’habitants qui vient perturber la zone euro. Au point de venir dérégler une mécanique bien huilée, essentielle pour prendre des décisions politiques comme le vote d’un budget ou la mise en place d’une réforme. Et d’inciter la Banque centrale européenne à changer ses habitudes. Dans sa publication bisannuelle, intitulée « Projections macroéconomiques pour la zone euro », l’institution basée à Francfort a créé, en décembre, un nouvel indicateur pour mesurer la croissance moyenne des pays membres ayant adopté la monnaie unique. A côté de l’habituel « PIB réel » figure désormais un « PIB réel avec demande intérieure modifiée pour l’Irlande ». Le premier fait apparaître une croissance de 1,4 % en zone euro. Avec le second, elle se limite à 1 %.

Cet écart considérable s’explique par les spécificités du modèle irlandais. « Il repose sur une double structure : un pan très fortement lié aux multinationales – dans la pharmacie, les technologies… – et une économie domestique tirée principalement par un tissu de petites et moyennes entreprises dans l’agroalimentaire, l’agriculture, la construction et l’industrie », détaille Daragh McGreal, économiste chez KPMG Irlande. Grâce à un régime fiscal très avantageux – le taux d’imposition des sociétés s’élève à 12,5 %, contre 25 % en France -, l’Irlande attire depuis de nombreuses années sur son sol les grands groupes mondiaux. « Leur contribution représente au moins 50 % du PIB irlandais. Mais nous sommes très conscients du fait qu’une grande partie de cette activité ne reste pas longtemps en Irlande », admet Conall Mac Coille, chef économiste de Bank of Ireland.

En conséquence, le pays peut afficher une croissance à deux chiffres une année et une contraction du PIB l’année suivante, alors même que son économie se porte bien. « Au cours de la dernière décennie, l’activité de ces multinationales est devenue très visible dans les données du PIB irlandais, raconte un expert d’une institution européenne. Avec pour effet que l’influence de l’Irlande sur les chiffres du PIB de la zone euro est disproportionnée par rapport à sa population – seulement 1,5 % du total de la zone euro – et particulièrement volatile. » Bank of Ireland ne s’appuie d’ailleurs plus depuis longtemps à cet indicateur et lui préfère le taux d’emploi, le revenu intérieur brut ou encore la consommation des ménages.

Un nouveau système comptable

C’est d’autant plus vrai depuis la mise en place, en 2014, du Système européen des comptes (SEC 2010). Avec ces nouvelles règles de comptabilité, les dépenses de recherche et développement (R & D) ne sont plus uniquement considérées comme des coûts, mais comme des investissements contribuant au capital des entreprises, ce qui accroît mécaniquement le PIB. Conall Mac Coille prend cet exemple : « Même si l’iPhone est fabriqué en Chine, la propriété intellectuelle qui y est associée peut être localisée en Irlande. Dans ce cas, les royalties versées par les filiales chinoises pour l’utiliser sont comptabilisées dans le PIB irlandais. Cette logique peut être très éloignée de la réalité économique concrète, mais elle correspond aux règles actuelles de la comptabilité nationale. »

Or, en 2015, « des actifs de propriété intellectuelle, qui étaient souvent localisés dans des juridictions offshore comme les îles Caïmans, ont été rapatriés », explique l’expert de la Banque d’Irlande, notamment sous la pression de l’OCDE. Les économistes, eux, n’avaient pas attendu la BCE pour tenir compte de cette anomalie. Dans leurs projections de croissance, ils avaient déjà mis l’Irlande sur la touche.



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Author : Thibault Marotte, Mathias Penguilly

Publish date : 2026-02-11 06:00:00

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