Le projet de loi « simplification » est une nouvelle fois repoussé. Officiellement, pour des raisons de calendrier. Officieusement, parce que le gouvernement redoute une adoption de la suppression des zones à faibles émissions (les ZFE permettent de restreindre la circulation des véhicules les plus polluants dans une zone géographique donnée), poussée par Les Républicains et le Rassemblement National au Sénat puis à l’Assemblée nationale. A l’approche des municipales, les LR aimeraient remporter cette bataille symbolique. Le gouvernement, lui, veut manifestement éviter de la perdre.
Balayer devant sa porte…
Cet épisode dit pourtant bien plus que la seule querelle autour des ZFE. Il révèle une pathologie plus profonde de la vie politique française : l’incapacité chronique de nos responsables à reconnaître qu’ils se sont trompés. Emmanuel Macron lui-même n’a jamais vraiment admis que la dissolution était une erreur politique.
Le camp présidentiel multiplie depuis plusieurs années les initiatives de « simplification », sans jamais s’adonner à un exercice pourtant élémentaire : dresser le bilan de ses propres complexifications. Comme si reconnaître une faute initiale revenait à perdre toute légitimité à agir ensuite.
Les ZFE incarnent pourtant l’une des véritables erreurs du premier quinquennat. Une contrainte qui frappe d’abord les ménages les plus modestes, dépendants de véhicules anciens. Une mesure perçue comme imposée depuis Paris, sans prise en compte des réalités locales. En avril 2025, un sondage de l’Ifop pour la Ligue de défense des conducteurs révélait que 78 % des Français souhaitaient la suspension de l’application des ZFE. Pour finir, le dernier rapport d’Airparif démontre que seulement 10 % de la baisse des émissions de particules fines due au trafic routier est liée à la mise en place des ZFE.
Le mythe du leader providentiel
Alors pourquoi s’acharner ? Parce que la culture politique française reste prisonnière du mythe du leader providentiel : celui qui doit incarner le courage face à l’adversité, la constance face à la critique, la fermeté face au doute. Dans ce schéma, dire « je me suis trompé » n’est pas un acte de lucidité, mais l’aveu d’une faiblesse personnelle. Et la faiblesse, en politique, serait disqualifiante.
Cette vision est pourtant profondément contre-productive. A force de refuser d’admettre l’erreur, les responsables politiques alimentent précisément ce qu’ils disent combattre : la défiance. Il n’est pas raisonnable d’imaginer que nos élus seraient des êtres surnaturels, incapables de se tromper. A force de prétendre l’inverse, ce n’est pas leur compétence qui est mise en cause, mais leur sincérité.
Dans une démocratie, la confiance repose sur une idée simple : les élus sont désignés par les citoyens pour gouverner avec compétence, intégrité et honnêteté. Reconnaître une erreur manifeste de l’humilité et de la responsabilité, plutôt que du déni et de l’arrogance. C’est accepter d’être redevable devant les électeurs. A l’inverse, l’incapacité à assumer ses fautes nourrit l’impression que les élites sont déconnectées, voire indifférentes aux conséquences concrètes de leurs décisions.
Cette fracture symbolique est documentée. Le baromètre de la confiance politique 2026 du Cevipof montre que seuls 10 % des Français déclarent avoir confiance dans la politique, contre 26 % au Royaume-Uni et 22 % en Italie. La France ne se distingue pas par l’exigence de ses citoyens, mais par l’effondrement de la crédibilité de ceux qui gouvernent.
Sortir par le haut
Pourtant, sur les ZFE comme sur d’autres sujets, une sortie par le haut est possible. Elle s’appelle la décentralisation. Et si l’Etat se contentait de fixer un objectif clair : respecter les engagements européens en matière de qualité de l’air, sous peine de sanctions financières ? Aux collectivités, ensuite, de choisir les moyens, la nature et l’intensité des mesures à mettre en œuvre. Cette logique de contrat d’objectifs offrant une liberté de moyens permettrait d’adapter l’action publique aux réalités locales, de rapprocher la décision de ceux qui en subissent les effets, et de favoriser l’innovation. Elle inciterait fortement les élus à associer la société civile et les entreprises à trouver des solutions avec, plutôt que contre eux.
Car la pollution ne se combat pas partout de la même manière. Elle dépend de la taille et de l’âge du parc automobile, de la densité de population, de la géographie, de la météo. La situation d’une métropole comme Toulon, pourtant réputée pour ses embouteillages, n’a rien de comparable avec celle de grandes agglomérations dépassant régulièrement les seuils européens. L’uniformité n’est pas un gage d’efficacité ; elle est souvent le masque de l’impuissance.
Savoir dire « je me suis trompé » ne fragilise pas la démocratie. C’est au contraire l’un des derniers leviers pour la réparer.
* Sacha Benhamou est juriste et directeur des affaires publiques et de la communication du think tank GenerationLibre.
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Publish date : 2026-02-11 11:00:00
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