L’Express a publié voilà quelques semaines un entretien avec l’épidémiologiste Catherine Hill, qui portait notamment sur les liens entre cancers et pesticides. Un certain nombre de ses confrères ont souhaité lui répondre, par la tribune que nous publions aujourd’hui. Par souci du contradictoire, nous avons fait lire cette prise de position à Catherine Hill. Nous publions ses réponses à la suite de l’argumentaire de ses collègues. Des échanges éclairants, au moment où les débats autour de la loi Duplomb reviennent au Parlement…
La question des liens entre pesticides et cancers est au cœur d’un débat public et politique intense, souvent clivant. Les enjeux sont majeurs : protection des travailleurs exposés (agriculteurs, ouvriers de voirie, fleuristes…), santé des riverains des zones d’épandage, pollution durable des sols et des eaux. S’ajoutent les questions de sécurité alimentaire, de crédibilité des institutions réglementaires et de soutenabilité de nos modèles de production agricole. Toute prise de position publique sur ces sujets engage donc une responsabilité particulière.
Dans une récente interview accordée à L’Express, l’épidémiologiste Catherine Hill affirme que les pesticides cancérigènes sont « désormais interdits », qu’ils n’ont causé de cancers professionnels que chez « quelques agriculteurs », que « les risques sont réels mais pas très grands », qu’aucune étude ne démontre d’effet des résidus dans l’alimentation, et que « l’attention portée à ce sujet est largement disproportionnée ». Ces affirmations appellent plusieurs clarifications afin que le débat public et les décisions politiques puissent se baser sur des données factuelles.
Premièrement, s’il est exact que la majorité des pesticides classés CMR1 (cancérogènes avérés) selon la réglementation européenne ont été retirés du marché, et c’est bien le minimum, le risque cancérogène lié aux pesticides est loin d’être réglé. Plusieurs substances classées CMR2, donc cancérogènes suspectées, demeurent utilisées, comme le captane, le folpel, ou le metazachlore. Le glyphosate, classé « cancérogène probable » par le CIRC, est toujours autorisé et représente en tonnage un quart des pesticides utilisés. Son autorisation par les agences réglementaires (ANSES, EFSA) s’est appuyée notamment sur des études industrielles non divulguées, et sur un article depuis rétracté. De nouvelles données démontrant la cancérogénicité du glyphosate chez le rat ont conduit la Commission européenne à demander une réévaluation de l’autorisation de cette molécule. Se contenter du retrait des pesticides CMR1, c’est laisser la population exposée à des substances dont le potentiel cancérogène est réel mais minoré.
Des substances qui imprègnent les organismes
Deuxièmement, il ne suffit pas d’interdire des pesticides cancérogènes pour que leurs impacts sanitaires disparaissent immédiatement. Ces substances continuent à polluer durablement les sols, les eaux et à imprégner les organismes comme c’est le cas de deux composés interdits depuis plusieurs décennies : l’atrazine (cancérogène probable pour le CIRC, classé CMR3, soit cancérogène possible) que l’on trouve jusque dans les nuages, ou le chlordécone qui contamine les Antilles pour des dizaines et des dizaines d’années.
Troisièmement, l’histoire des pesticides rappelle qu’en matière de cancérogénicité, l’absence de preuves à un moment donné ne constitue pas une preuve d’innocuité. Le cas du lindane l’illustre clairement : autorisé en 1951 par la FDA, il a fallu 60 ans pour que le CIRC puisse établir à partir de données académiques son caractère cancérogène certain (groupe 1) après l’avoir classé cancérogène possible dès 1979. Son interdiction a été progressive (1998 pour les usages agricoles, 2006 pour le traitement du bois, 2008 pour les usages sanitaires comme le traitement des poux et de la gale), et cette molécule est toujours détectée dans les nuages ou les sols.
Quatrièmement, les pesticides ont d’autant plus d’effets sur notre corps que leurs effets peuvent se cumuler, ce que l’on appelle l’effet « cocktail ». Cet effet cocktail est bien connu des médecins, qui associent souvent plusieurs molécules pour traiter les cancers ou les infections, mais encore largement ignoré par la toxicologie réglementaire. Des études ont détecté jusqu’à 14 pesticides différents dans une même pomme. L’étude Pesti-Riv a montré l’ampleur de la multi-exposition des riverains des zones viticoles. Ces interactions potentielles ne sont pourtant pas étudiées avant la mise sur le marché des pesticides, pas plus que celles impliquant les co-formulants présents dans les produits commerciaux, distincts de la substance active. Dans ce contexte, le principe de précaution garanti par la Constitution pourrait légitimement être invoqué dans certains cas afin d’éviter les dommages graves pour les travailleurs agricoles, les riverains, la population générale, et même les générations futures.
Cinquièmement, les études expérimentales animales démontrent que la consommation d’aliments issus de l’agriculture biologique, exempts ou quasi-exempts de résidus de pesticides, produit des effets bénéfiques mesurables sur la santé. Chez l’être humain, des études ont montré des impacts positifs sur différents paramètres biologiques. Concernant le risque de survenue de maladies, l’impossibilité éthique de mener des expérimentations interventionnelles impose le recours aux études observationnelles. Ces dernières, bien que méthodologiquement complexes, notamment du fait des difficultés inhérentes à l’évaluation alimentaire au long cours, ont néanmoins établi une association significative entre consommation d’aliments issus de l’agriculture biologique et réduction du risque de diabète de type 2 ou d’obésité.
S’agissant du risque de cancer, les résultats des premières cohortes prospectives demeurent hétérogènes, et il est indispensable de poursuivre les investigations dans ce domaine. Cette prudence scientifique ne doit cependant pas conduire à l’inaction. Comme le rappelait l’épidémiologiste Sir Bradford Hill : « Tout travail scientifique est incomplet, qu’il soit observationnel ou expérimental. Tout travail scientifique est susceptible d’être remis en cause ou modifié par l’avancée des connaissances. Cela ne nous donne toutefois pas la liberté d’ignorer les connaissances dont nous disposons déjà, ni de reporter l’action qu’elles semblent exiger à un moment donné. »
Un risque professionnel
Sixièmement, les travaux scientifiques disponibles montrent clairement que l’exposition professionnelle aux pesticides est associée à un risque accru de certains cancers ainsi qu’une diversité de pathologies comme des maladies respiratoires, des troubles cognitifs et neurodéveloppementaux ou encore la maladie de Parkinson. L’expertise collective de l’INSERM (2013, réactualisée en 2021), ainsi que les résultats de la cohorte prospective AGRICAN qui suit depuis 2005 plus de 180 000 personnes affiliées à la Mutualité Sociale Agricole (MSA) en France documentent des associations statistiques robustes : lymphomes (+9 %), myélomes (+20 %), cancers de la prostate (+3 %), etc.
Enfin, minimiser l’ampleur des cancers liés aux pesticides en évoquant « quelques agriculteurs » est inconciliable avec les données disponibles. Cette sous-estimation peut s’expliquer par une transposition infondée de cadres d’analyse issus de l’épidémiologie du tabac dont madame Hill est spécialiste. Or, une telle comparaison est scientifiquement inappropriée : le tabagisme repose sur une exposition massive et continue, avec une relation dose-effet bien caractérisée et facilement mesurable, tandis que les expositions aux pesticides impliquent une multiplicité de substances, des expositions intermittentes et cumulées, des effets à long terme, et des difficultés majeures d’attribution individuelle. Appliquer au domaine des pesticides des raisonnements forgés dans l’étude du tabac conduit mécaniquement à sous-estimer l’ampleur des effets sanitaires.
Depuis 2020, près de 1 800 patients ont été reconnus comme victimes des pesticides par le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP), parmi lesquels figurent une majorité de cas de cancers. Ces victimes sont le plus souvent des agriculteurs, mais d’autres professions sont concernées comme les fleuristes, ainsi que des enfants exposés in utero. Ce chiffre, déjà considérable, sous-estime largement l’ampleur du phénomène compte tenu des difficultés d’accès à la reconnaissance, de la durée des démarches et du découragement des malades et de leurs familles.
Qualifier de « disproportionnée » l’attention portée aux liens entre cancers et pesticides revient à cautionner un modèle agricole qui nuit à la santé de nombreux agriculteurs ainsi qu’à accepter l’affaiblissement des réglementations d’usage de ces substances tel que le propose le paquet législatif dit « omnibus VII » proposé par la Commission européenne, contre l’avis de très nombreux scientifiques. La défense de la santé publique exige, au contraire, une vigilance sans concession face aux risques avérés que présentent ces molécules.
*Les signataires :
Pr Isabelle Baldi, co-directrice de l’équipe EpIdémiologie du cancer et des expositions environnementales (EPICENE Bordeaux)
Dr Julia Baudry, chargée de recherche INRAE, membre de l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (EREN,Bobigny)
Dr Marc Billaud, directeur de recherche émérite CNRS, Centre de recherche en cancérologie de Lyon
Pr Serge Hercberg, Professeur émérite en nutrition
Dr Emmanuelle Kesse-Guyot, directrice de recherche INRAE, membre de l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (EREN,Bobigny)
Dr Pierre Lebailly, Maitre de conférences en Santé publique, chercheur en épidémiologie au Centre de Lutte Contre le Cancer François Baclesse
Dr Alain Monnereau, épidémiologiste,membre de l’équipe Epidémiologie du cancer et des expositions environnementales (EPICENE, Bordeaux)
Pr Pierre Sujobert, professeur d’hématologie (Université de Lyon)
Dr Mathilde Touvier, directrice de recherche INSERM, responsable de l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (EREN,Bobigny)
Réponse de Catherine Hill :
Tout d’abord, je n’ai absolument pas « laissé croire » que le risque cancérogène lié aux pesticides » était « réglé ». Voici ce qui est écrit dans l’entretien : « On sait que certains pesticides, la plupart désormais interdits, sont cancérigènes et ont été la cause de cancers professionnels (j’aurais dû préciser ici « chaque année ») chez quelques agriculteurs, les différents pesticides causant des cancers différents. Chez les personnes en principe les plus exposées, les risques sont donc réels mais pas très grands. Il n’est alors pas étonnant qu’aucune étude n’arrive à mettre en évidence une augmentation du risque associée à une exposition aux doses bien plus faibles contenues dans les résidus de pesticides de l’alimentation par exemple. Il est toujours possible qu’un jour on découvre de nouvelles données, mais il est certain que l’attention portée à ce sujet est largement disproportionnée ».
Maintenant, sur le fond, il me semble que plusieurs affirmations des auteurs de la tribune peuvent être contestées. Premièrement, écrire qu’un pesticide qui est peut-être cancérogène, mais dont la cancérogénicité n’est pas certaine, a, je cite, « un potentiel cancérogène certain », puis conclure sur cette base qu’on ne peut pas laisser la population exposée à ces substances me semble tout à fait hasardeux. A ce compte-là, nous devrions interdire la viande rouge, le talc, et quantité d’autres substances tout aussi suspectes. Reste qu’il faut bien sûr poursuivre les études scientifiques.
Deuxièmement, l’affirmation « les études expérimentales animales démontrent que la consommation d’aliments issus de l’agriculture biologique, exempts ou quasi-exempts de résidus de pesticides, produit des effets bénéfiques mesurables sur la santé » est très vague. Chez l’homme, l’étude des effets sur la santé d’une caractéristique précise de l’alimentation, comme le niveau de consommation de produits bio ou d’aliments ultratransformés par exemple, est compliquée par les très nombreuses associations entre toutes les caractéristiques de notre alimentation, et de notre mode de vie en général. Pour résoudre ce problème, on étudie l’effet d’une caractéristique en introduisant dans un modèle de très nombreuses autres caractéristiques susceptibles de perturber la mesure de l’effet étudié. La difficulté est que les modèles utilisés simplifient énormément les relations entre la consommation des différents aliments en supposant en général que leurs effets sont indépendants, ce qui a très peu de chance d’être correct. En d’autres termes, les résultats qu’évoquent les auteurs de cette tribune ne sont pas suffisamment robustes pour conclure qu’un régime à base d’aliments issus de l’agriculture biologique, ou sans aliments ultratransformés, a un effet bénéfique sur la santé.
Troisièmement, écrire que les résultats de la cohorte d’agriculteurs Agrican sont robustes n’est pas correct. Les effets observés sont compatibles avec les effets du hasard. Si on rassemble des données des enquêtes sur les effets de l’exposition aux pesticides des agriculteurs dans une méta-analyse on n’observe chez les hommes qu’un excès de cancer de la prostate qui est compatible avec l’effet du hasard et chez les femmes un excès de mélanome et de myélome.
Par ailleurs, l’effet cocktail est un terme utilisé pour faire peur. L’idée sous-jacente est qu’une exposition à une association de plusieurs produits à des doses trop faibles pour être toxiques isolément aurait des effets catastrophiques. Il est parfaitement possible que l’association de produits ayant une action dans le même sens sur un même mécanisme biologique ait un effet toxique, mais la plupart des combinaisons d’exposition associent des produits sont les effets sont indépendants.
Ensuite, le fonds d’indemnisation des victimes des pesticides fonctionne selon des règles analogues à celles utilisées pour les expositions professionnelles. Tout homme qui peut prouver qu’il a été exposé aux pesticides pendant 10 ans est automatiquement indemnisé s’il a un cancer de la prostate. Cette règle n’a que peu à voir avec l’épidémiologie qui cherche à évaluer l’augmentation du risque de cancer de la prostate chez les personnes exposées à un pesticide donné.
Enfin, cette tribune me reproche d’appliquer le cadre d’analyse de l’épidémiologie du tabagisme. Pour étudier les conséquences de l’exposition à un pesticide particulier ou à un ensemble de pesticides, le « cadre d’analyse » est pourtant exactement le même que pour le tabac ou n’importe quelle autre exposition : est-ce que les personnes exposées ont un risque plus grand que les personnes non exposées, toutes autres choses aussi égales par ailleurs que possible, et est-ce que le risque augmente avec la dose et/ou avec la durée d’exposition ? Quels raisonnements forgés dans l’étude du tabac faut-il abandonner pour étudier les effets des pesticides ? Et pourquoi ces raisonnements conduiraient-ils à sous-estimer les effets des pesticides ?
De manière générale, oui, certaines expositions sont persistantes et on ne sait pas toujours comment dépolluer (on a mis de l’amiante un peu partout, et il a fallu ensuite l’enlever), et il faut du temps pour démontrer qu’un produit est cancérogène, je suis bien d’accord avec tout ceci. De même qu’il faut parfois du temps pour mettre en évidence la toxicité d’un médicament (voir Mediator, Dépakine, Androcur…). Reste qu’on ne peut parler sérieusement « des risques avérés que présentent ces molécules » sans préciser de quel(s) risque(s) et de quelle(s) molécule(s) il s’agit. C’est ce que j’essaye de faire dans l’interview que vous critiquez. Je rappelle par exemple, que le tabac et l’alcool causent beaucoup plus de cancers que les pesticides. Ceci n’implique absolument pas qu’il ne faille pas continuer à étudier les conséquences des expositions aux divers pesticides. Enfin, que ce soit dans cette interview, comme dans mes interventions médiatiques ou scientifiques, il convient de rappeler que je ne « cautionne » aucun modèle agricole. C’est un procès d’intention.
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Publish date : 2026-02-12 06:00:00
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