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« Hitler se sentirait aujourd’hui comme un poisson dans l’eau » : l’alerte de l’historien Timothy Ryback

« Hitler se sentirait aujourd’hui comme un poisson dans l’eau » : l’alerte de l’historien Timothy Ryback

C’est un parti d’extrême droite allemand au programme ultra-radical, en passe de remporter la Saxe-Anhalt, région de deux millions d’habitants, qui appelle à en finir avec la culpabilité liée au nazisme. C’est un podcasteur suprémaciste américain très suivi par les jeunes républicains, qui fait l’apologie de Hitler et affirme que les juifs dirigent l’Amérique. C’est une marche néonazie en Suède à Noël qui provoque une vague d’indignation politique.

Partout dans les démocraties occidentales, on assiste à une poussée des mouvements nationalistes et autoritaires, s’accompagnant parfois de discours ouvertement néonazis. Pour Timothy Ryback, historien spécialiste du nazisme, notre époque résonne incontestablement avec les dynamiques à l’œuvre à la fin de la République de Weimar. Directeur de l’Institute for Historical Justice and Reconciliation à La Haye et auteur de Takeover: Hitler’s Final Rise to Power (2024, non traduit), il nous explique pourquoi des figures extrémistes comme l’influenceur Nick Fuentes sont plus les symptômes que les moteurs des failles démocratiques. Or, déplore-t-il, les élites d’aujourd’hui n’ont toujours pas tiré les leçons du passé…

L’Express : Ces derniers mois, des figures issues de la sphère Maga aux Etats-Unis sont allées jusqu’à réhabiliter Hitler. C’est le cas de l’influenceur suprémaciste antisémite Nick Fuentes, ou encore de Darryl Cooper, un « historien » amateur qui affirme que Churchill aurait provoqué la guerre en refusant la paix avec Hitler. Ces discours rencontrent un certain écho chez les jeunes Américains. Est-ce inquiétant ?

Timothy Ryback : Les provocations de ces néonazis sont choquantes et troublantes. Mais j’y vois avant tout le signe de mécontentements sociaux et politiques profonds, plutôt qu’un moteur central des mouvements autoritaires ou conservateurs actuels. Certains influenceurs peuvent s’emparer de la question de l’antisémitisme pour l’exploiter à des fins spécifiques. Mais je ne pense pas qu’elle soit au cœur de cette montée du conservatisme et du mouvement antidémocratique. Tout cela révèle surtout des problèmes plus larges, face auxquels on cherche ensuite un bouc émissaire. Ce sont des symptômes de fractures et de tensions sociétales fortement enracinées. Lorsque l’on établit des parallèles avec l’Allemagne de Weimar, on observe un phénomène similaire : les nationaux-socialistes prospéraient sur des mécontentements et des crises sociales de fond…

En Allemagne, l’AfD pourrait accéder au pouvoir en Saxe-Anhalt en septembre. Dans son programme local, on retrouve l’idée qu’il faudrait mettre fin au « masochisme national » et cesser d’entretenir une culpabilité liée au nazisme. Ce qui n’empêche pas l’AfD d’être, dans ce Land, à 40 % dans les sondages…

Là encore, on peut établir un parallèle historique. Dans les discours des nationaux-socialistes à partir du milieu des années 1920, la fierté nationale était centrale. Il y avait le fameux « coup de poignard dans le dos » [NDLR : théorie complotiste apparue après la Première Guerre mondiale selon laquelle l’armée allemande n’avait pas été vaincue sur le champ de bataille, mais qu’elle avait été trahie par les juifs et les socialistes]. À cela s’ajoutait le poids d’un fardeau que les Allemands ont largement perçu comme injuste : la « clause de culpabilité » [NDLR : imposée par le traité de Versailles]. Les nazis ont su exploiter ce ressentiment. Leur discours consistait à dire : « Nous allons être fiers de notre pays, fiers de nos héros. Fini l’autodénigrement, fini l’humiliation publique. » L’un des grands enjeux pour les nazis était précisément de « rendre sa grandeur à l’Allemagne », de restaurer la fierté d’un pays qui s’était senti humilié.

Mais il faut souligner que si les responsabilités allemandes dans la Première Guerre mondiale relèvent d’une catastrophe partagée, la Seconde Guerre mondiale, elle, incombe pleinement aux nazis. C’est pourquoi il est particulièrement révoltant que l’AfD tente aujourd’hui de réactiver ces thèmes. C’est moralement et historiquement indéfendable.

On observe un mécanisme comparable aux États-Unis. Ce qui me surprend, c’est le soutien dont bénéficie Donald Trump malgré des propos que beaucoup jugent offensants. Nombre d’Américains se disent : « Oui, c’est choquant, mais il répond à d’autres enjeux plus importants. » Ils acceptent donc le reste avec. Sans bien sûr mettre les deux hommes sur le même plan, c’est exactement l’attitude de beaucoup d’Allemands par rapport à Hitler. L’antisémitisme n’est pas la raison principale pour laquelle Hitler est arrivé au pouvoir ; il y est arrivé malgré l’antisémitisme. Beaucoup d’Allemands jugeaient ce discours haineux excessif, même si certains y adhéraient. Mais une partie des élites politiques a accepté de composer avec, en se disant que cette rhétorique finirait par s’atténuer.

Ami d’Einstein, Emil Julius Gumbel a livré deux analyses majeures qui sont toujours d’actualité…

La « remigration », qui prône l’expulsion de toute personne jugée « non assimilée », est au cœur du projet de l’AfD. Cette idée est défendue par d’autres mouvances d’extrême droite et a même été utilisée par l’administration Trump. Faut-il voir dans ce terme une reformulation contemporaine de l’idéologie nazie ?

Il y a un épisode oublié de l’histoire de la République de Weimar, éclipsé par ce qui a suivi. Après le score de 37 % obtenu par les nazis en juillet 1932 — leur plus haut niveau lors d’une élection libre —, de nombreux partisans de Hitler ont cru son arrivée imminente à la chancellerie. Convaincus qu’ils seraient bientôt amnistiés, certains ont commencé à commettre des violences en public. L’un des événements les plus atroces est le meurtre de Potempa : dans ce village, cinq nationaux-socialistes ont battu à mort un ouvrier polonais de 30 ans, sous les yeux de sa mère. Le crime a choqué l’opinion publique. Les auteurs ont été jugés et condamnés à mort. Alors même que son avocat estimait l’affaire totalement indéfendable, Hitler a publiquement pris leur parti, déclarant que, s’il était chancelier, la vie d’un étranger ne primerait jamais sur celle d’un Allemand. Il s’agissait d’un nationalisme radical, nourri par une haine de l’étranger et par l’idée que l’identité nationale était menacée même si la question de l’immigration ne se posait pas alors dans les mêmes termes qu’aujourd’hui.

Pire encore, l’un des premiers actes de Hitler une fois au pouvoir fut de décréter une amnistie générale pour tous les crimes commis par des nazis avant son accession à la chancellerie. Les meurtriers de Potempa furent ainsi libérés, et l’un d’eux fut même nommé maire du village où le crime avait été perpétré. Un renversement total de la justice, révélateur d’une logique plus profonde : celle d’un rejet violent de tout ce qui était perçu comme étranger. Comme Hitler l’avait formulé : lorsque je serai chancelier, la vie d’un étranger ne vaudra jamais plus que celle d’un Allemand.

Ce qu’on voit à l’œuvre aujourd’hui derrière ce concept de remigration, c’est un nationalisme belliqueux. Une conception agressive selon laquelle la nation, le peuple, la « communauté de sang » doivent se placer au-dessus de tous les autres en particulier de ceux perçus comme ayant « envahi » le pays. À l’époque, l’Allemagne connaissait une importante immigration polonaise, mais aussi l’arrivée de nombreux juifs fuyant les pogroms d’Europe de l’Est, ainsi que de Russes ayant échappé aux révolutions russes. Cet afflux d’étrangers alimentait les tensions. A cet égard, il y a des résonances très claires avec des dynamiques actuelles.

Dans votre ouvrage Takeover: Hitler’s Final Rise to Power, vous montrez comment la République de Weimar a laissé ses adversaires accéder légalement au pouvoir. Assiste-t-on aujourd’hui à un phénomène similaire, avec certains partis populistes ou autoritaires qui exploitent les règles démocratiques pour mieux les affaiblir de l’intérieur ?

La personne la mieux placée pour vous répondre aurait été le statisticien allemand Emil Julius Gumbel, proche d’Albert Einstein. Juif et pacifiste, il fut pris pour cible par des manifestations étudiantes avant même l’arrivée des nazis au pouvoir, puis révoqué de l’université de Heidelberg. Il trouva refuge en France, où il enseigna à Paris puis à Lyon. En 1934, un an après l’accession de Hitler au pouvoir, Gumbel s’interrogea sur ce qui s’était produit. Il a alors livré deux analyses majeures, qui résonnent fortement avec notre présent. La première tient au fait que Gumbel a réalisé une analyse par âge des partis politiques. Il a montré que les partis de l’establishment étaient composés essentiellement d’hommes âgés, tandis que le mouvement national-socialiste était composé d’une génération — et parfois même deux générations — plus jeune.

On l’oublie, mais Hitler avait 43 ans lorsqu’il devint chancelier. Heinrich Himmler avait à peine une trentaine d’années. Leurs partisans étaient eux aussi nettement plus jeunes que l’élite politique en place. Puis Gumbel s’est posé la question suivante : pourquoi cette jeune génération réagit-elle de cette manière ? Le problème du parti social-démocrate, selon lui, était qu’il parlait sans cesse de liberté d’expression, de liberté de réunion, de libertés civiles, de la nécessité de protéger la République et la Constitution face aux attaques contre la démocratie tout en négligeant ce qu’il appelait « Alltags­sorgen », les préoccupations du quotidien. Pour Gumbel, nous étions tellement préoccupés par les grands enjeux de la démocratie que nous avons oublié le loyer, l’emploi, tous ces besoins fondamentaux auxquels les gens étaient confrontés. C’est un texte absolument saisissant quand on le lit aujourd’hui…

Selon vous, ce n’est pas le retour d’un sosie d’Hitler qu’il faut redouter, mais plutôt la répétition des conditions et des mécanismes autoritaires qui ont permis son accession au pouvoir à l’époque…

Oui. Prenons le cas de l’Allemagne. On observe un contraste très net entre les grandes villes et les zones rurales. Berlin a toujours été une ville plutôt ancrée à gauche, avec davantage d’opportunités économiques et sociales. Mais il suffit de s’éloigner d’une heure de la capitale pour que la réalité change radicalement. Dans certains villages du Brandebourg, par exemple, les opportunités en matière d’emploi sont rares. Lorsque l’immigration augmente dans des territoires où il n’y a déjà pas assez de travail pour les habitants, les ressentiments s’accumulent. Un Bavarois me racontait ainsi — à l’époque où Angela Merkel affirmait « Wir schaffen das » (« Nous y arriverons ») — que lorsque dix personnes arrivent en bus, un village peut s’adapter. Mais quand ce sont cent personnes qui descendent d’un coup, c’est tout simplement plus que ce que le village est capable d’absorber. Et cela renvoie aux préoccupations du quotidien dont parlait Gumbel.

Ne vous méprenez pas : je ne dis pas qu’il ne faut pas s’inquiéter des types avec des brassards à croix gammée, ni du recyclage par des influenceurs des symboles nazis et d’une iconographie répugnante. Il faut maintenir des contrôles et une surveillance ferme par rapport à ces discours haineux. Mais ce que nous ne devons pas perdre de vue, ce sont les problèmes plus profonds qui alimentent ce mécontentement.

Vous avez consacré une grande partie de vos travaux à Adolf Hitler. Comment pensez-vous qu’il analyserait aujourd’hui la poussée des populismes et des extrêmes en Europe et ailleurs ?

C’est une question à laquelle j’ai beaucoup réfléchi. Selon moi, il verrait dans le monde actuel une évolution assez proche de celle qui était à l’œuvre au moment de son arrivée au pouvoir. Il y reconnaîtrait de nombreuses similitudes. Il faut se souvenir que, lorsque Hitler devient chancelier, Staline est déjà solidement installé en Union soviétique, tout comme Benito Mussolini en Italie. Après son accession au pouvoir, Hitler s’est appuyé sur Hjalmar Schacht, qu’il a placé à la tête de la banque centrale allemande après avoir évincé son prédécesseur, Hans Luther.

Ce qui me frappe, c’est que le paysage que nous observons aujourd’hui, avec la montée de mouvements hypernationalistes, semi-autoritaires ou glissant vers l’autoritarisme, est un paysage dans lequel Hitler se sentirait très à l’aise. Si on fait abstraction de l’existence de l’Etat d’Israël, il comprendrait parfaitement le monde actuel…



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Author : Laurent Berbon, Thomas Mahler

Publish date : 2026-02-12 17:00:00

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