L’an dernier, à Munich, les Européens se sont sentis comme larguée un jour de Saint-Valentin. Le 14 février 2025, J.D. Vance dézingue, devant un parterre de dirigeants et haut gradés occidentaux, les alliés historiques des Etats-Unis. L’Europe ne serait pas fidèle à ses principes, un peu trop restrictive vis-à-vis de la liberté d’expression, et complice de « l’immigration de masse ». Mais à la façon de cet ancien épris qui, après avoir assailli l’autre de reproches souvent malhonnêtes, le vice-président américain jure que cette rupture est pour le bien du Vieux Continent.
En ce dernier point, se trompe-t-il ? Savoir ne plus pouvoir compter sur l’autre, n’est-ce pas la façon la plus sûre d’apprendre à ne compter que sur soi-même ? Reste que, douze mois se sont écoulés depuis, et les Vingt-Sept sont toujours incapables de parler d’égal à égal avec Washington. Alors, la question qui nous vient est : en ont-elles seulement la capacité ? L’éclairage de l’historien et philosophe néerlandais, spécialiste des relations européano-américaines, Luuk van Middelaar.
L’Express : En 2020, le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, affirmait que l’Europe devait apprendre « le langage de la puissance ». Six ans plus tard, le Vieux Continent donne l’impression de nager en pleine impuissance…
Luuk van Middelaar : Cette impression d’impuissance tient moins à un affaiblissement soudain de l’Europe qu’à une illusion dissipée. Pendant des décennies, l’Europe a largement délégué sa puissance stratégique, surtout militaire, à son allié américain, convaincue de la solidité indéfectible du lien transatlantique. Evidemment, les choses changent avec Trump, et l’Europe se voit d’autant plus urgemment contrainte de réapprendre le langage de la puissance. Parce que si on savait que les États-Unis se détournaient progressivement du Vieux Continent, on mesurait moins le risque qu’ils défendent désormais leurs intérêts au détriment direct des Européens, voire qu’ils nous prennent pour cible. Le choc vient de là : l’Europe découvre qu’elle ne peut plus différer l’apprentissage de sa propre puissance.
En enchaînant les démonstrations de force, Donald Trump a-t-il mieux saisi l’évolution du monde et des relations internationales telles que nous nous refusons de les voir ? Vous encouragiez les Européens à sortir de la pensée universaliste pour réapprendre le langage du pouvoir.
L’Europe a longtemps cru à un universalisme naïf : l’idée que ses valeurs étaient destinées à s’étendre naturellement au monde entier. Cette conviction a guidé son action extérieure et sa lecture de la mondialisation. Mais le monde ne s’est pas « européanisé », loin de là. Il s’est fragmenté autour de grandes puissances affirmant leurs intérêts et leur vision du monde. L’Europe doit revenir au concret : assumer son territoire, reconnaître son histoire, forger un récit commun. C’est en devenant une communauté politique consciente de ses limites et de ses intérêts qu’elle pourra retrouver une véritable capacité d’action – et de projection. Il ne s’agit pas d’imiter Donald Trump, mais d’être capable de lui tenir tête dans le rapport de force.
En effet, vous appelez les Européens forger un imaginaire et à créer un récit, un mythe européen. N’en avons-nous pas déjà pléthore – l’Antiquité greco-romaine, la Renaissance, Victor Hugo, etc. ?
Ce ne sont évidemment pas les récits et les mythes européens qui manquent, encore moins le soft power d’une culture qui continue de rayonner. Ce qui nous fait défaut, c’est un discours politique qui n’a pas peur de les mobiliser dans une perspective civilisationnelle. Puisqu’il a été délaissé, le mot de « civilisation » a été repris et est maintenant monopolisé par l’extrême droite, qui le réduit à un concept ethnique et excluant. Or, sur ce terrain symbolique, nos rivaux et adversaires ne se gênent pas : les Etats-Unis, la Russie et la Chine ont chacun un récit civilisationnel qui irrigue tous leurs discours politiques. La Russie s’est reconstruite autour de l’idée de patrie assiégée, de continuité historique et de sacrifice ; la Chine articule son ascension autour d’une conception de l’Etat profondément marquée par l’héritage confucéen… Pour les démocraties libérales, c’est une faute stratégique que de laisser aux autres le soin de proclamer qui nous sommes.
Face aux velléités impérialistes des puissances américaine, chinoise, russe, l’Europe est-elle condamnée, pour survivre, à abandonner ses grands idéaux ?
Dans le monde d’aujourd’hui, nous sommes confrontés à des choix parfois difficiles, entre des idéaux ou des priorités qui peuvent entrer en tension. Par exemple entre la sécurité, qui a un coût financier et politique, et la prospérité, qui en a un autre. On ne peut plus prétendre tout concilier, tout le temps. D’où l’importance, pour les Européens, de clarifier ce que nous voulons défendre et de fixer un cap cohérent. L’Europe continue de se définir, à bien des égards, par son mode de vie. Malgré nos différences entre Français, Allemands, Suédois ou Polonais, nous nous reconnaissons dans un socle commun : la pluralité de nos États, de nos cultures et de nos langues ; l’État de droit ; la liberté de critique ; l’égalité entre les femmes et les hommes ; la primauté de la raison et de la science ; le refus de la peine de mort ; la séparation du politique et du religieux ; et une culture du compromis.
Mais les valeurs, à elles seules, ne suffisent plus. La guerre en Ukraine et les tensions autour du Groenland nous rappellent que l’Europe est aussi un territoire, un espace qu’il faut protéger. Il ne s’agit pas de renoncer au droit international ni de céder à une logique de puissance brute. Il s’agit de reconnaître que ce qui relevait hier exclusivement du marché relève désormais aussi de la sécurité. L’économie, l’énergie, les chaînes d’approvisionnement et les technologies critiques sont devenues des enjeux stratégiques. Et à Bruxelles, la Commission commence à en tirer les conséquences.
Un endettement en commun et une généralisation de la préférence européenne, comme l’a proposé Emmanuel Macron, pourraient-ils véritablement permettre à l’Europe de peser davantage ?
L’Union européenne dispose d’une véritable force de frappe financière mais son budget reste conçu pour une autre époque ; pour faire face aux grands défis stratégiques, aujourd’hui, nous avons besoin de plus de capacité financière et de plus d’agilité. L’endettement commun n’est pas une panacée à tout, mais il a déjà prouvé son efficacité dans des situations de crise, comme lors de la pandémie. Il pourrait sans doute servir à renforcer nos investissements en matière de défense. Même si c’est une priorité reconnue par tous, les Etats membres restent divisés sur ce sujet, y compris entre Paris et Berlin. La préférence européenne peut également orienter plus efficacement les dépenses des États en matière de défense ; le principe en est acquis. Mais au-delà des instruments, c’est une réflexion stratégique d’ensemble qu’il faut engager sans tarder, à l’occasion des négociations du prochain cadre financier pluriannuel 2028-2034.
On entend souvent du président américain qu’il improvise davantage qu’il n’anticipe. Même si vous souscrivez dans l’antienne « gouverner c’est prévoir », vous considérez que l’improvisation reste toujours préférable à l’inaction… Les Européens devraient-ils apprendre à improviser davantage ?
Les Européens ont déjà prouvé maintes fois qu’ils savaient improviser. Pendant la crise de la zone euro, la formation du « groupe de Francfort » rassemblant le couple franco-allemand, l’Eurogroupe, les dirigeants de la Commission, du Conseil et de la Banque centrale européenne, avait été décisive pour empêcher l’effondrement de la monnaie unique. Début 2025, un sommet d’urgence organisé à Paris rassemblait la désormais bien connue « coalition des volontaires » pour organiser les garanties de sécurité à l’Ukraine dans un contexte d’évolution rapide des positions américaines. Dans les deux cas, il s’agit de formats inédits, activés en situation d’urgence qui ont permis d’accélérer la prise de décision. Certes, cela pourrait aller plus vite, et de façon plus harmonieuse, mais les fondations existent.
Lutter contre l’impotence est-il nécessairement synonyme de glissement vers l’illibéralisme, comme l’affirment certains ?
Il faut reprendre à notre compte le vocabulaire de la puissance et cesser de le laisser à l’extrême droite ou aux régimes illibéraux. La puissance n’est ni un gros mot ni une posture agressive : c’est la capacité à penser en termes de stratégie, d’intérêts et de priorités, à se situer dans le temps et dans l’espace. Lorsque l’Europe paraît faible, elle alimente les replis nationalistes et offre un argument à ceux qui instrumentalisent cette supposée fragilité ; à l’inverse, une Europe qui assume sa puissance stratégique et politique réduit l’espace des populismes. Nous ne sommes ni impuissants ni pleinement à la hauteur de nos ambitions : c’est tout l’enjeu du « passage à l’Europe », qui consiste à accélérer sur les sujets stratégiques où nos dépendances sont devenues dangereuses…
D’aucuns pointent l’UE comme étant l’une des principales causes de l’impuissance des Etats qui la constitue, en ce qu’elle les aurait vidés de leur souveraineté. Ceux-là ont-ils, au moins en partie, raison ?
On pourrait distinguer deux Europes. L’ancienne, celle de la régulation et du marché, qui par nécessité a ses côtés contraignants, parfois embêtants. Et puis une nouvelle, qui permet l’action commune en tant qu’Union, comme dans le domaine de la politique étrangère. C’est là que pour les Etats membres, et en particulier les « petits » pays, l’UE est au contraire synonyme de gain de souveraineté et la garantie de pouvoir peser à l’international. Notre époque est marquée par le retour de la politique des grandes puissances. Lorsque Donald Trump s’en est pris au Groenland, le Premier ministre belge Bart De Wever a rappelé que l’Europe devait réagir avec fermeté et refuser toute posture de vassal. Dans ce contexte, c’est précisément en tant qu’Union que les Vingt-Sept pourront défendre, et même renforcer, leur souveraineté face aux pressions des grandes puissances.
Nous ne sommes donc pas condamnés à devoir choisir entre des Etats-nations puissants ou une Union européenne puissante ?
Non, l’alternative est trompeuse. La puissance européenne ne dissout pas les souverainetés nationales, elle les prolonge et les amplifie dans un cadre où elles pèsent davantage qu’isolément. Les institutions européennes ne noient ni les capitales ni les gouvernements ; elles organisent leur coordination. Le meilleur exemple est le Conseil européen, où les chefs d’État et de gouvernement siègent ensemble. Cette instance incarne précisément la cohabitation des deux échelles : l’expression directe de la force des exécutifs nationaux dans un cadre européen commun. L’Union n’efface pas les États puissants ; elle leur offre une scène et des instruments pour exercer leur puissance à une autre échelle.
Source link : https://www.lexpress.fr/monde/europe/luuk-van-middelaar-leurope-a-longtemps-cru-a-un-universalisme-naif-TNHEXTOSTBGODHBX3WTFM3O7L4/
Author : Ambre Xerri
Publish date : 2026-02-14 16:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
