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« Ozempic face » : quand les médicaments anti-obésité bousculent le marché de l’esthétique

« Ozempic face » : quand les médicaments anti-obésité bousculent le marché de l’esthétique

De larges pommettes, des joues comme des petits nuages autour d’un nez à pic, des lèvres charnues et toujours ce menton, ah, ce menton, légèrement en galoche, si généreux : de l’immense variété des figures d’Apollon qui ont traversé l’Antiquité, toutes, ou presque, mettent à l’honneur l’opulence et la volupté du héros de l’Olympe. Qu’il soit grimé en chérubin ou en fier guerrier, le dieu grec le plus beau a toujours un visage onctueux, une face gorgée de vie, bien plus rondelette que maigrichonne.

Une représentation en partie dictée par la nature : pour ce qui est du visage, c’est bien de la graisse nichée dans le derme que l’on puise notre charme, c’est grâce à elle, entre autres, que l’on fait, ou non, « notre âge ». Lorsque celle-ci fond, des béances se forment, les yeux et les lèvres semblent flotter au milieu d’un océan de peau et de plis. Maigrir du visage est un stigmate – de la maladie, des mauvaises habitudes, ou du temps qui passe, et voilà tout le problème de nombreux patients traités avec les nouveaux médicaments contre l’obésité, une fois confrontés à leur miroir.

Grâce à ces traitements qui génèrent des satiétés de synthèse, les personnes obèses perdent des kilos et gagnent des années de vie en plus, un petit miracle quand on sait le drame que cause cette pathologie. Mais ce pacte signé avec l’ennemi adipeux a un prix : en s’éloignant à toute vitesse, le poids embarque ce qui faisait autrefois la qualité de la peau des malades, et laisse derrière lui stries, sillons, ridules et plissures, des marques que les médias people anglophones regroupent sous les termes de « Ozempic face », « Ozempic ass », ou encore « Ozempic breast », le visage, les fesses et la poitrine « Ozempic », du nom d’un de ces médicaments.

Face à cet effet indésirable parfois très handicapant – certains malades doivent porter des gaines – de nombreux patients se tournent vers les cabinets de médecine ou de chirurgie esthétique. L’année dernière, le cabinet Boston Consulting Group chiffrait à 2 milliards de dollars la demande supplémentaire totale générée par ces nouveaux médicaments d’ici à 2029. Le phénomène est tel qu’il porte pour 2 à 3% la croissance mondiale de certains produits injectables, comme les agents régénérants, la toxine botulique et l’acide hyaluronique.

Dans les couloirs de l’immense congrès de médecine esthétique IMCAS, principal rendez-vous du secteur, à Paris, pas une année ne passe sans que le sujet ne revienne sur la table. « 20 à 30 % de mes patients sont sous traitement anti-obésité, c’est bien plus qu’une nouveauté, c’est un changement de paradigme. Le secteur va devoir s’adapter à cette nouvelle demande spécifique. Les gestes esthétiques ne sont pas les mêmes sur ce type de patient, car les pertes de poids sont très rapides. Elles semblent toucher spécifiquement certaines composantes des tissus », prévient le Dr Michael T. Somenek, basé à New York, aux Etats-Unis et auteur d’une présentation à la presse durant l’édition de janvier 2026.

Privée de graisse, la peau perd de son volume, mais aussi semble-t-il, de sa qualité. « Une partie du collagène et de l’élastine, composés centraux dans l’aspect du derme, disparaît, du moins c’est que disent les premières études », poursuit le spécialiste, auteur d’une déclaration de consensus sur le sujet, publiée en janvier 2026 dans Journal of Cosmetic Dermatology. Pour compenser, les spécialistes proposent toute une série d’interventions, qui dépasse largement la simple opération pour retirer l’excès de peau. « Cela va de la pose de prothèses pour les seins, à la greffe de gras prélevé ailleurs. Nous disposons aussi de toute une gamme d’injectables pour aider la peau à se corriger, comme les biostimulateurs ou la radiofréquence, ou simplement la remodeler, grâce notamment à l’acide hyaluronique », indique le Dr Adel Louafi, président sortant du Syndicat national de chirurgie plastique reconstructrice et esthétique (SNCPRE).

Entre les statues antiques et le marbre de son bureau, le Dr Christophe Desouches doit parfois rassurer des malades très déçus par leur traitement, qu’ils pensaient miracle pour leur confiance en eux. « Perdre du poids est excellent pour la santé globale, mais on a parfois tendance à croire que ces produits ont quelque chose de magique, que tout va aller mieux. Ce n’est pas le cas, les GLP-1 ne rendent pas plus confiants malheureusement », détaille ce chirurgien marseillais, dont la patientèle répond occasionnellement à ce profil. Un chirurgien influent basé à Tours abonde : « Certains patients ont l’air d’avoir un cancer ou le sida, alors bien sûr, ce n’est rien face au gain sur la santé, mais c’est assez remuant ».

Combien de personnes consultent à cause des GLP-1 en France, ou l’obésité est moins courante qu’aux Etats-Unis ? L’industrie n’a pour le moment aucun chiffre, mais ses représentants assurent qu’il n’est plus exceptionnel de voir débarquer des patients venus spécifiquement pour cette question. « On avait déjà des patients qui venaient après une chirurgie bariatrique, mais là, l’incidence semble plus conséquente, notamment sur la masse musculaire, essentielle pour soutenir la peau. C’est un véritable vieillissement », indique le Dr Michel Rouif, secrétaire général de la Société française des chirurgiens esthétiques plasticiens (SOFCEP), principale société savante du secteur.

Au-delà d’adapter les zones à traiter, les professionnels de l’esthétique se heurtent également à des patients très à risque de voir leur apparence changer brutalement. Selon les études, les personnes qui arrêtent ces médicaments reprennent jusqu’à 70 % de leur poids dans l’année. La peau se retend, puis, si le traitement reprend, elle se flétrit à nouveau, ce qui peut rendre caducs les efforts esthétiques, et ralentir la cicatrisation. « On a cette réflexion qui se pose sur l’après chirurgie. On veut que le résultat soit stable », souligne le Dr Adel Louafi.

Les malades sont souvent bien plus sensibles sur le plan psychologique que des clients lambda. « Vous avez des patients qui souffrent beaucoup de leur apparence, et à qui, une fois une partie du poids évacuée, on va dire qu’il faut remettre de la graisse, c’est difficile à digérer », indique le Michael T. Somenek. Dans les couloirs des cabinets esthétiques, il arrive aussi que les clients demandent à se faire prescrire des GLP-1, alors qu’ils ne sont pas obèses. Un bon médecin se doit de les dissuader. En plus du risque de pénurie pour les personnes qui en ont vraiment besoin, et des dégâts sur la peau, les médicaments amaigrissants ont d’importants effets secondaires, qui font d’eux des instruments à laisser dans les mains d’Hippocrate, plutôt que de Narcisse.



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Author : Antoine Beau

Publish date : 2026-02-14 15:00:00

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