On réduit souvent la mouvance Maga (« Make America Great Again ») à ses casquettes rouges, ses slogans nationalistes et ses outrances populistes. Dans Furious Minds (« Esprits furieux », Princeton University Press, non traduit), Laura K. Field montre que cette lecture est trompeuse. Cet essai aussi passionnant que glaçant dévoile l’envers idéologique du mouvement, en s’intéressant à la nouvelle droite américaine, frange conservatrice, antilibérale et hautement idéologisée de l’univers Maga. Ce courant ancien, revenu sur le devant de la scène dans les années 2010, est porté par un réseau de penseurs et d’universitaires influents, très actifs en coulisses, qui ont contribué à l’ascension de Donald Trump en 2016 puis à son retour en 2024.
À mi-chemin entre l’enquête et l’analyse, le livre met en lumière des profils intellectuellement brillants – loin de l’image caricaturale associée à Maga – comme Stephen Miller, conseiller spécial du président américain et idéologue en chef de l’ICE. Un univers masculin, structuré en plusieurs courants, et animé par une haine viscérale du libéralisme moderne. Formée par des professeurs influencés par le philosophe Leo Strauss, figure centrale des milieux conservateurs américains, Laura K. Field connaît parfaitement son sujet. Et elle met en garde : le projet de cette nouvelle droite pour l’Amérique est bien plus radical – et plus dangereux – que ce à quoi aspire la base électorale de Maga. Entretien.
L’Express : Donald Trump ne lit aucun livre, et est, selon vous, une « figure anti-intellectuelle ». Pourtant, derrière lui, on retrouve des idéologues et théoriciens brillants.
Laura K. Field : C’est justement parce que Trump est à ce point anti-intellectuel qu’il a servi de couverture à ce mouvement idéologique qui, au cours des dix dernières années, s’est développé à la faveur de son ascension politique. Des intellectuels ont vu en Trump une opportunité et un style de conservatisme d’un autre âge.
Ils ne formaient pas un mouvement particulièrement fort durant la première administration Trump. Mais ils ont continué à travailler, se sont rassemblés, ont commencé à façonner leur projet. Et ils ont tout fait pour maintenir Trump au pouvoir. Après le 6 janvier 2021 et l’assaut du Capitole, certains de ces intellectuels se sont tournés vers Ron DeSantis (gouverneur de Floride, NDLR). Mais ils ont constaté que Trump disposait encore d’une formule gagnante, que le mouvement Maga allait durer, et ils ont parié là-dessus. On a alors assisté à la prise de contrôle d’institutions de la droite. En 2021 par exemple, Kevin Roberts a pris la présidence de la Heritage Foundation [think tank conservateur NDLR]. Ces intellectuels ont progressivement consolidé leur emprise sur le Parti républicain.
L’actuel président s’est-il servi de cette nouvelle droite pour arriver au pouvoir, ou est-ce l’inverse ?
Les deux. Trump est une figure excessive et sensationnaliste. De leur côté, les acteurs de la nouvelle droite se sont radicalisés à travers une critique profonde de la démocratie libérale. Ces dynamiques se renforcent mutuellement. Il ne fait aucun doute qu’ils n’auraient jamais atteint une telle influence sans Trump. Inversement, Trump n’aurait jamais adopté des stratégies aussi radicales sans eux.
Donald Trump se reconnaît idéologiquement dans cette nouvelle droite ? A-t-il conscience de sa radicalité intellectuelle ?
Je me garderai bien de sous-estimer Trump ! Cela dit, il me semble peu probable qu’il ait lu ou assimilé le contenu du Project 2025 [programme de 900 pages produit par The Heritage Foundation visant à renforcer le pouvoir de l’exécutif et à défendre les valeurs chrétiennes nationalistes NDLR ]. Il a toutefois été suffisamment habile pour prendre ses distances publiquement avec ce projet, mais selon moi cela venait du fait qu’il n’aimait pas que ses promoteurs prétendent être plus importants qu’ils ne le sont. Ce sont davantage les ego en jeu que les propositions elles-mêmes qui l’ont dérangé.
Stephen Miller est à bien des égards le plus radical de tous
La manifestation d’extrême droite à Charlottesville en 2017 avait coûté son poste de « conseiller stratégique du président des Etats-Unis » à Steve Bannon. Mais Stephen Miller, lui aussi issu de l’alt-right (l’extrême droite), est toujours à la Maison-Blanche en tant que conseiller à la sécurité intérieure. Comment expliquer son influence persistante ?
Après Charlottesville, on a pensé pendant un certain temps que l’alt-right avait connu un coup d’arrêt politique. Après la victoire de Trump en 2016, il y avait eu des « Heil Hitler » et d’autres sorties choquantes de la part de suprémacistes. L’indignation générale après Charlottesville a obligé Trump à faire le ménage. Mais cela n’a nullement signifié la fin de la mouvance, il y a simplement eu une grande reconfiguration. On a assisté à la normalisation de groupes radicaux, jusqu’à ceux ouvertement fascistes et néonazis. Stephen Miller, qui a longtemps été un collaborateur de Bannon et qui n’hésite pas à faire la promotion du Camp des Saints de Jean Raspail, s’est occupé de l’immigration durant le premier mandat de Trump, avant d’avoir un poste central de chef de cabinet adjoint à la Maison-Blanche durant le second. Il joue un rôle clé et se montre à bien des égards bien plus radical que nombre des figures que j’analyse dans mon livre. Trump le connaît parfaitement et s’appuie fortement sur lui.
Vous soulignez que le véritable danger réside dans le fait que cette nouvelle droite est à la fois élitiste et profondément intellectuelle, bien loin de l’image caricaturale du mouvement Maga.
Oui, mais il est important de se souvenir d’une chose : ces gens-là ne représentent pas l’ensemble de Maga. Ils en constituent une fraction bien particulière, certes importante mais Maga est bien plus vaste que cela. Et donc, même s’ils ont été très efficaces pour orienter le mouvement dans le sens qu’ils souhaitaient, ils restent beaucoup plus radicaux qu’une grande partie de la base aujourd’hui et bien plus extrêmes que l’électeur américain moyen. Ce sont ces personnes-là qui poussent certaines des mesures les plus draconiennes prises par l’actuelle administration. Ce sont eux qui militent pour une contre-révolution, un changement de régime, une transformation de la démocratie libérale en quelque chose d’autre.
Dans une certaine mesure, ce sont eux aussi qui ont été à l’avant-garde le 6 janvier 2021, même s’ils n’étaient pas seuls, bien sûr. Or, tout cela est loin d’être populaire auprès des Américains. Après les dérives de l’ICE dans le Minnesota et les manifestations qui ont suivi, des républicains se rendent aujourd’hui compte de l’impopularité des violences commises, et des conséquences politiques que cela pourrait avoir pour eux. D’ailleurs le parti républicain en paie déjà le prix : il perd des électeurs. De moins en moins de personnes s’identifient à lui. Cette radicalité est massivement rejetée, pas seulement par les indépendants et les démocrates, mais aussi par une partie des républicains, ou d’anciens républicains. Donc, l’édifice reste fragile.
Quels sont les différents courants de cette nouvelle droite ? Vous en distinguez trois principaux.
Il y a d’abord le courant Il y a d’abord le courant intellectuel des « claremonters » affilié au Claremont Institute en Californie, un think tank fondé en 1979. Ses membres se sont donné pour mission de restaurer les principes originels des États-Unis. Ayant une vision très hagiographique des Pères fondateurs, ils sont davantage intéressés par les guerres culturelles que par l’élaboration de politiques publiques. Un État limité, combiné à la liberté et à l’égalité, constitue, à leurs yeux, le socle moral et culturel du pays. Mais, ces dernières années, cet héritage a été dévoyé par une forme de nativisme. Ils estiment que le pays s’est tellement éloigné de la vision originelle qu’il est temps d’opérer une contre-révolution. Michael Anton [l’un des principaux auteurs de la stratégie de sécurité nationale, NDLR], entre autres, fait partie de ce courant.
Viennent ensuite les post-libéraux, qui forment la faction catholique réactionnaire et s’inscrivent dans une tentative de néo-intégralisme. Ils contestent le compromis de l’Église catholique avec les libertés libérales et la liberté religieuse. Il s’agit donc d’un rejet radical du pluralisme libéral, visant à réintégrer l’Église dans l’État et à subordonner les intérêts politiques aux intérêts de l’Église. Là où les membres de Claremont veulent détruire l’État administratif, les post-libéraux veulent plutôt mobiliser le pouvoir de l’État à des fins conservatrices. L’universitaire Patrick Deneen et le juriste Adrian Vermeule jouent ici un rôle central. Converti au catholicisme, le vice-président J.D. Vance s’est lui aussi identifié comme post-libéral même si, en réalité, il emprunte aux trois groupes.
Enfin, il y a les nationalistes conservateurs, qui sont moins idéologiques, mais sont clairement attachés au nationalisme. Ils rejettent l’étiquette d’ethno-nationalistes, mais défendent l’idée que la nation devrait être plus homogène, que les citoyens devraient partager une religion, une langue, une histoire et des traditions communes. Ils sont devenus la branche organisatrice et unificatrice de la Nouvelle Droite : ce sont eux qui organisent les conférences et connectent les politiciens avec ces intellectuels.
Ces trois courants partagent une aversion commune pour le féminisme…
Le mouvement Maga, dans son ensemble, est très féminin. De nombreuses femmes, dont beaucoup d’influenceuses, sont engagées dans le mouvement, y compris au sein de l’administration Trump. En revanche, elles sont très rares dans les cercles intellectuels conservateurs, qui cultivent une forte misogynie. Ils ne croient tout simplement pas que les femmes puissent être les égales intellectuelles des hommes.
Et c’est là l’autre dimension du problème. Comme on le voit chez l’influenceur d’extrême droite Bronze Age Pervert – un misogyne virulent – une part importante de ce mouvement est alimentée par un ressentiment profond face aux transformations démographiques et sociologiques des soixante-dix dernières années. Ils sont en colère contre la perte de leur statut dans le monde. Colère qu’ils semblent diriger contre les femmes, qu’ils jugent responsables de cette perte de statut.
Cette Nouvelle Droite s’est servi du wokisme comme justification
Votre livre analyse la radicalisation de la droite conservatrice. Mais cette droite radicale n’a-t-elle pas profité des excès dans le camp d’en face, avec une gauche dite « woke » qui a atteint son apogée vers 2020-2021 ?
Effectivement, les excès dans les deux camps se sont alimentés mutuellement. Mais les excès de la gauche étaient liés à des politiques bureaucratisées, à l’image par exemple des formations sur les préjugés racistes qui parfois étaient obligatoires dans des entreprises. On a aussi assisté à des manifestations publiques où des personnes devaient confesser leurs privilèges « blancs ». Cette gauche a elle aussi pu exercer des violences. Mais n’oublions pas que le meurtre de George Floyd a démontré à quel point le racisme était encore présent au sein de l’appareil étatique.
Ce qui est certain, c’est que cette Nouvelle Droite s’est servi du wokisme comme justification. Le nationaliste-conservateur Yoram Hazony, qui avait publié The Virtue of Nationalism, a ainsi expliqué que l’Amérique était gouvernée par des néo-marxistes « woke », d’où son appel au christianisme pour faire face à la religion « woke ».
Il existe des liens forts entre le mouvement Maga et des nationalistes européens, comme Viktor Orbán. Qui influence le plus qui ?
Orban est un exemple extraordinaire pour eux, parce qu’il a réussi à se maintenir au pouvoir depuis seize ans en Hongrie. C’est un dirigeant aussi intelligent qu’impitoyable. Les figures de la nouvelle droite américaine sont donc très impressionnées par lui, il fait figure de vrai modèle pour eux. Orban correspond d’ailleurs plus à leurs goûts esthétiques que Trump. Poutine est un peu trop extrême pour la plupart d’entre eux. Trump n’est pas vraiment leur tasse de thé. Mais Viktor Orbán, c’est vraiment leur homme.
J.D. Vance est, selon vous, en lien avec toutes les différentes mouvances de la droite radicale américaine. Est-il plus dangereux que Donald Trump ? S’il est plus idéologique, il s’avère aussi avoir moins de charisme…
C’est une excellente question que nous nous posons tous. Mais J.D. Vance est dans une position très vulnérable. Il est à la fois fort et faible. En tant que vice-président, il est clairement le favori pour la succession de Trump, et fait figure de porte-drapeau de cette nouvelle droite. Mais en même temps, il a laissé le mouvement se radicaliser de manière très inquiétante. A jouer avec le feu, Vance va se brûler les doigts.
Cette nouvelle droite peut donc vraiment s’effondrer. Les élections de mi-mandat vont être un premier test. Le 6 janvier 2021 et la tentative d’un passage en force pourrait se reproduire, même si les Etats-Unis sont un très grand pays, avec un système fédéral, et de nombreux centres de pouvoirs délocalisés.
Que reste-t-il de la droite traditionnelle aux Etats-Unis ? George W. Bush, dernier président américain dans une ligne reaganienne, est par exemple très discret…
Ils ne s’expriment pas, mais ils sont toujours là, et sont présents dans les coulisses à Washington. Les représentants de cette droite traditionnelle détestent ce qui se passe actuellement. La direction de The Heritage Foundation est trumpiste, mais beaucoup de collaborateurs ne partagent pas les idées de leur président Kevin Roberts. D’autres ont rejoint le groupe de réflexion de Mike Pence, porte-drapeau d’un conservatisme plus traditionnel. L’American Enterprise Institute ou le Cato Institute ont conservé leurs distances avec le trumpisme. Ces gens-là attendent simplement le bon moment pour opérer une reconfiguration à droite, avec une prise de contrôle par les modérés du Parti républicain. Par ailleurs, les donateurs du côté républicain se soucient vraiment de l’antisémitisme et d’Israël. Les discours réhabilitant Hitler ne les amusent pas du tout.
Enfin, on est en train d’observer des convergences entre certains membres de la nouvelle droite et la gauche au sujet de la politique industrielle et de l’opposition au libre-échange. Rien n’est donc figé.
En France, Arnaud Miranda vient de consacrer un livre au blogueur Curtis Yarvin et au courant néoréactionnaire, qui associe des obsessions technologiques à la haine de la démocratie. Au-delà du soutien de figures de la Silicon Valley comme Peter Thiel ou Marc Andreessen, ce courant a-t-il un réel impact ?
Je n’ai pas eu le temps de lire cet essai, mais je crois savoir qu’il complète bien mon livre. Qu’une figure comme Curtis Yarvin attire autant l’attention, c’est le signe de l’échec de notre éducation libérale et de notre culture en sciences humaines. Il n’y a sans doute rien de plus déprimant au sein de cette nouvelle droite que l’ascension d’un blogueur comme Yarvin. Ses écrits sont très mauvais, et son raisonnement est encore pire. Mais même si son snobisme le pousse à préférer une techno-monarchie au populisme, sa critique de la démocratie libérale est pleinement alignée avec les autres courants de la Nouvelle Droite.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/laura-field-specialiste-du-mouvement-maga-a-jouer-avec-le-feu-jd-vance-va-se-bruler-les-doigts-6ZRSXVRPFNHQDOUULCM6HDAHQ4/
Author : Laurent Berbon, Thomas Mahler
Publish date : 2026-02-15 07:45:00
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