Il est l’un des plus grands écrivains russes contemporains, et un maître mondial de la dystopie. Connu pour sa trilogie Métro, Dmitry Glukhovsky publie le premier tome de son nouveau roman, le fabuleux L’Avant-poste (Robert Laffont). Dans une Russie du futur, qui se nomme désormais « Moscovie » et se limite à ses frontières européennes, une poignée de survivants vivent au bord d’une Volga empoisonnée, guettant un pont sur lequel plus personne n’ose s’aventurer. Comment la Russie a-t-elle pu en arriver à ce cauchemar ? Avec ce Désert des Tartares horrifique, le romancier signe une fable magistrale sur la Russie actuelle, menacée par l’amnésie historique et une parole politique devenue toxique.
Lauréat du prix de la Liberté de L’Express, Dmitry Glukhovsky a été condamné par contumace à huit ans de prison pour son opposition à la guerre en Ukraine et vit aujourd’hui en exil. Il nous explique pourquoi le démantèlement de la Russie est selon lui un « futur probable » et non pas un scénario de science-fiction. Analysant les relations « schizophrènes » entre la Russie et la Chine, il assure aussi que les sanctions économiques sont en train porter leur fruit contre Vladimir Poutine, mais ne suffiront pas à le renverser.
L’Express : D’où vous est venue cette idée d’une Russie démantelée et fragmentée ?
Dmitry Glukhovsky : C’est un futur probable. Et c’est une crainte très présente dans les discours des politiciens, mais aussi une peur quotidienne des Russes. Avant le début de la guerre avec l’Ukraine, cette désintégration de la Russie était l’une des grandes préoccupations du gouvernement de Vladimir Poutine. Il y a cette idée omniprésente que si le pays est affaibli, la Sibérie rompra avec Moscou et la Fédération de Russie se transformera en ensemble de royaumes. La Sibérie sera alors dévorée par la Chine. Ce serait un nouveau morcellement après la chute de l’Union soviétique, mais cette fois-ci à l’échelle de la Russie. D’où le besoin de maintenir une main forte sur le pays…
Vous imaginez une Moscovie qui s’arrêterait à la Volga…
C’est un retour à la Russie d’il y a cinq siècles, avant qu’Ivan le Terrible ne s’empare du Tatarstan ou de Kazan. Autrement dit la Russie d’avant les conquêtes impériales. La Russie, comme d’autres pays européens, a mené des conquêtes coloniales. Sauf qu’elle a constitué un empire de terres, et non pas de mers comme l’Angleterre ou la France. Elle a conquis des territoires voisins, tels le Caucase ou la Sibérie. C’est comme ça que la Russie a pu garder les territoires envahis, mieux intégrés que les anciennes colonies des États européens.
Pourquoi dites-vous que ce scénario pourrait être un « futur probable »?
Avec la guerre en Ukraine, Vladimir Poutine a voulu créer un projet pour contrer les tendances au doute des Russes sur l’avenir de leur pays. Il fallait montrer la force pour que les gens y croient, pour qu’ils oublient les faiblesses de la Russie, et le fait que des élites régionales pourraient être intéressées par une désintégration du pays et par leur indépendance. Il fallait montrer que la Russie n’est pas seulement unie et forte, mais qu’elle est encore capable de grandir, d’envahir, de conquérir. Dans le deuxième tome du roman, je montre que la seule raison d’être de la Russie, c’est de grandir. Il n’y a pas d’autre projet. Dans l’histoire russe, quand on s’agrandit, on est fier du pays, mais quand les conquêtes s’arrêtent, il y a une perte de foi dans l’avenir et c’est le début de la désintégration.
Vladimir Poutine a dû s’employer afin que des Russes tuent des Ukrainiens
On me présente souvent comme un spécialiste de la dystopie. Mais ce roman est plus un conte métaphorique sur le présent, et un avenir possiblement très proche de la Russie.
La Russie, dans votre livre, est frappée d’amnésie : tout le monde a oublié ce qui s’est passé, on sait juste qu’une catastrophe a eu lieu…
J’ai dû attendre d’avoir 14 ans pour qu’on m’apprenne à l’école ce qu’était le pacte Molotov-Ribbentrop. Avant ça, il était absolument interdit d’en parler, et cet accord germano-soviétique signé en 1939 ne figurait dans aucun programme scolaire. Il fallait que la Seconde Guerre mondiale, qu’on nomme chez nous la Grande Guerre patriotique, démarre le 22 juin 1941, quand les armées hitlériennes ont attaqué la Russie. Et non pas le 1er septembre 1939, quand l’Allemagne et la Russie se sont partagé la Pologne. La Russie ne pouvait être présentée que comme victime, et non pas comme agresseur.
Aujourd’hui, la société russe vit dans un environnement numérique plus ou moins ouvert. Depuis le début de la guerre en Ukraine, des millions de sites ont été interdits. Mais Youtube n’est pas entièrement bloqué. Si on a vraiment envie, on peut aller chercher des vérités historiques. Sauf que la plupart des Russes ne souhaitent pas le faire, car cela les mettrait dans un état de conflit avec le régime. Donc ils préfèrent ne pas savoir.
Cette amnésie est vraiment malfaisante et destructrice. Si on ne connaît pas le passé, on ne sait pas qui était vraiment responsable. Quand on se présente toujours comme les vainqueurs, les libérateurs ou les victimes, cela permet de nier toute responsabilité historique dans les guerres qu’on a lancées ensemble avec d’autres pays. Ce refus de se considérer comme agresseur a aidé à justifier l’actuelle guerre en Ukraine.
Dans le roman, les personnages sont contaminés par un virus qui se transmet par la parole…
C’est une métaphore des discours de haine qui se sont répandus dans la parole politique, publique ou sur les réseaux sociaux. Aux Etats-Unis, une chaîne comme Fox News a brisé les tabous il y a deux décennies, ce qui a débouché sur Donald Trump. En Russie, Vladimir Poutine a dû justifier l’occupation de la Crimée, puis une guerre au cœur de l’Europe de l’Est. Il a donc réhabilité la haine, pourtant un interdit absolu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Parce que la haine est une propagande irresponsable qui a mené à deux conflits mondiaux au XXe siècle. C’est la propagande nationaliste de la presse européenne qui a chauffé les populations avant la Première Guerre mondiale, avec une haine multilatérale entre Européens. Ensuite, il y a eu des discours haineux, une déshumanisation d’adversaires politiques et de minorités ethniques, accompagnés d’une autoglorification, qui ont permis la Seconde Guerre mondiale.
Après 1945, il y a eu un consensus entre les États européens, mais aussi avec l’Union soviétique, sur le fait que nous étions interdépendants et que nous risquions tous une annihilation, surtout avec les armes nucléaires. La presse s’est responsabilisée pour modérer ses contenus et avoir une couverture plus équilibrée des différentes opinions, avec le refus de démoniser les adversaires. Mais les discours haineux ont à nouveau contaminé les médias tout comme la parole politique. Donald Trump a été suivi par d’autres figures populistes ou d’extrême droite en Europe.
Pour essayer de gagner ce conflit qui n’aurait jamais dû avoir lieu, et pour mettre fin à soixante-dix ans de refus de la guerre, Vladimir Poutine a dû s’employer afin que des Russes tuent des Ukrainiens. Il a fallu héroïser le carnage en expliquant que nous ne sommes pas les agresseurs, mais que nous ne faisons que nous défendre. Il a fallu lever les tabous existants sur les bombardements de cibles civiles ou sur les exécutions de prisonniers de guerre. Tout cela a été banalisé. Depuis 2014, les talk-shows de la télévision russe démonisent les Ukrainiens, les transformant en cibles légitimes et permettant tout type de violence contre eux. Après dix ans de préparation mentale, les Russes étaient prêts à ce que des mercenaires puissent, contre de l’argent, exterminer des civils et bombarder des villes.
Les gens qui acceptent ces discours haineux savent bien qu’ils transgressent la morale universelle qu’on leur avait apprise durant leur enfance. Du coup, ils veulent contaminer leur entourage pour se normaliser. Ces discours haineux se répandent au sein des familles, entre collègues, dans les institutions éducatives. Il y a une banalisation de la violence et de l’humiliation. Quand on est contaminé, on veut absolument contaminer les autres.
Dans L’Avant-poste, il y a une colonie chinoise avec laquelle la population entretient des rapports ambigus. Comment voyez l’évolution de « l’amitié sans limite » entre la Chine et la Russie ?
Le FSB a publié un rapport sur la Chine, dans lequel il la considère comme la menace principale pour la Russie. Il est clair que ce grand pays, qui a besoin de beaucoup plus de ressources naturelles, regarde avec beaucoup d’intérêt les territoires quasi vides de la Sibérie orientale, juste au-delà de la frontière. C’est la grande crainte de Moscou. Mais en même temps, les élites russes se sont tournées vers la Chine. Avant le début de la guerre en Ukraine, ces élites économiques et administratives passaient leurs vacances en Occident, investissaient ou cachaient leur argent en Europe, y envoyaient leurs enfants pour faire des études. Mais depuis les sanctions, elles ont dû passer de l’Europe vers la Chine. Beaucoup d’officiels s’y rendent désormais, et s’émerveillent du succès technologique chinois, tout en critiquant l’Europe qui serait envahie par les immigrés. La Chine leur semble futuriste avec ses véhicules électriques ou sa reconnaissance faciale. C’est l’avenir.
Le régime n’a pas confiance dans son peuple, et préfère faire appel à des mercenaires.
Il y a donc une vraie schizophrénie dans l’élite russe, avec d’une part une crainte d’être envahi par les Chinois, et de l’autre une admiration dopée par la déception d’avoir été punis par les Européens.
Votre roman dépeint une Russie frappée par les pénuries de nourriture et les rationnements. On sait que les sanctions ont pris du temps à avoir des effets, mais les ambitions de Vladimir Poutine semblent aujourd’hui être rattrapées par la réalité de l’économie russe…
Les Russes n’ont pas faim, et la chute de l’économie russe ne sera donc pas suffisante pour renverser le régime. Le pays a des déficits importants parce que la moitié du budget de l’Etat va cette année être gaspillée par la guerre. Ce sont des dépenses gigantesques qui ne reviennent presque pas dans l’économie russe, sauf pour l’industrie lourde. Le gouvernement a donc fortement augmenté les impôts, surtout pour les petites et moyennes entreprises qui étaient exemptées de la TVA. Maintenant, même les petits commerces y sont soumis. Beaucoup de petites boutiques sont en train de fermer à cause de cela. Mais les Russes ont l’habitude de s’adapter. J’ai connu dans mon enfant les queues de quatre ou cinq heures devant les magasins à Moscou. Après ça, nous avons survécu à des salaires de 100 dollars par mois. La situation n’amènera pas à une révolution immédiate, d’autant que les Russes ont perdu l’habitude de sortir dans les rues.
En revanche, cela affaiblira le régime. Parce que même si Poutine essaie de transformer la Russie en régime idéologique, elle reste toujours un régime de consommation. Les personnes y participent tant qu’elles sont bien rémunérées. C’est d’ailleurs pour ça que Moscou paie des mercenaires pour aller en Ukraine plutôt que de mener une deuxième vague de mobilisation. Le régime n’a pas confiance dans son peuple. Il préfère embaucher des mercenaires, les envoyer mourir pour un contrat signé, plutôt que de compter sur ces citoyens qui se battent pour des raisons idéologiques et ont foi dans leur patrie.
Les sanctions fonctionnent donc, car elles diminuent la capacité militaire de la Russie. Si l’Inde refuse d’acheter le pétrole et le gaz russe, cela aidera. Tout ça ne pourra que pousser Poutine vers les négociations.
Comment analysez-vous la relation entre Trump et Poutine ?
Il y a deux niveaux. D’un côté, sur le plan symbolique, Trump exprime sa compréhension des arguments russes. Il n’a jamais reconnu une seule fois les vraies raisons de la guerre en Ukraine. Il est désastreux que les Etats-Unis valident la propagande de Poutine. Mais en même temps, au niveau des actions, les sanctions contre la Russie augmentent et la pression s’accentue. C’est un peu schizophrène.
Pour finir, êtes-vous toujours lu en Russie ?
Oui. Mon dernier livre, Journal sous dictature, n’a pas été publié en Russie, car c’est un essai. En revanche, mes romans y sont toujours disponibles, car ils ne traitent pas directement de l’actualité. Tant que cela reste métaphorique, ça passe. La littérature est l’un des derniers vestiges d’une certaine indépendance. Mais l’année dernière, le régime a commencé à s’en prendre à la littérature LGBT, en interdisant même des classiques comme Proust ou Pasolini. Boris Akounine, connu pour ses romans policiers historiques, est lui aussi banni des librairies, parce qu’il a défendu les bombardements ukrainiens contre la Russie, ce qui est assimilé à du terrorisme. Mes romans ne sont pas disponibles dans les bibliothèques, les universités ou les librairies qui sont contrôlées par l’Etat, mais on les trouve dans des librairies plus petites. Métro 2033 est toujours dans le Top 10 de mon éditeur, le deuxième plus grand du pays. Mais je me suis arrangé pour que mes romans soient gratuitement sur Internet en russe. Si le régime décide de les retirer des librairies, ils seront toujours accessibles.
L’Avant-Poste, tome 1, par Dmitry Glukhovsky, traduit du russe par Raphaëlle Pache. Robert Laffont, 360 p., 22 €.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/leclatement-de-la-russie-na-rien-dune-dystopie-les-predictions-de-lecrivain-dmitry-glukhovsky-WNHFBGXYZJDUHJLURCCXWDSMG4/
Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-02-15 17:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
