C’est la question que tout le monde se pose : à quel point l’IA va-t-elle bouleverser le monde du travail ? Lundi 23 mars, L’Express organisera un colloque « Apprendre et se former à l’ère de l’IA » pour tenter d’y répondre. En attendant cet événement, nous avons interrogé Christopher Stanton, professeur associé à la Harvard Business School. L’homme est bien placé pour scruter les mutations à l’œuvre dans l’entreprise. Enseignant dans l’une des meilleures écoles de commerce du monde, il donne dans le cadre des MBA un cours intitulé « Managing the Futur of work » (gérer l’avenir du travail), tout en menant des recherches sur la vitesse de l’adoption de l’IA.
Ce diplômé de Stanford commence par nous rappeler que les prédictions sont forcément périlleuses en matière d’automatisation du travail. « Si vous regardez les prévisions passées, vous constaterez qu’il s’agit d’une succession d’alertes exagérées en matière de destruction d’emplois ». Christopher Stanton rappelle deux flops fameux. Le premier est d’avoir cru que les véhicules autonomes allaient remplacer les chauffeurs : en réalité, l’économie n’a jamais eu autant besoin d’eux avec les livraisons dites du « dernier kilomètre ». L’autre prophétie, pour l’instant fausse, est celle de la disparition des radiologues. « Aux Etats-Unis, les radiologues ont vu la demande augmenter, ils gagnent plus et se plaignent d’épuisement professionnel parce qu’ils ont trop de travail », sourit le chercheur.
Les premiers impacts de l’IA
Il est également difficile de faire le tri dans les études contradictoires parues ces derniers mois sur l’impact de l’IA sur la main-d’œuvre. « Prenez un service client. Il y a deux effets opposés : vous pouvez utiliser des outils d’IA pour aider les agents du service client à devenir meilleurs, plus rapides et plus efficaces, ce qui améliorera la qualité globale ; ou vous pouvez utiliser l’IA afin d’automatiser ces tâches, avec des chatbots, des outils vocaux… Aujourd’hui, nous assistons à une combinaison des deux. D’un côté, il y a une certaine automatisation, mais les salariés qui restent sont plus productifs », souligne Christopher Stanton. Pour l’expert, « parmi les grands employeurs en place, nous commençons seulement à observer un ralentissement des embauches dans les professions touchées par l’IA. Cette technologie commence à avoir un effet pour les consultants associés, les cabinets d’avocats, les agents du service client… ».
En octobre, L’Express avait consacré un dossier de couverture à la crise des diplômés, qui face à l’IA, semblent être en passe de perdre leur position privilégiée en matière de salaires et de sécurité de l’emploi. Selon l’enseignant à Harvard, les craintes pour les Bac + 5 ou plus sont exagérées en termes de revenus. En revanche, il ne fait pas de doute que les carrières de ceux qui sortent de l’université après l’avènement de ChatGPT ou Claude seront différentes, bien « plus turbulentes ». De quoi pousser ceux, qui par tempérament, préfèrent des parcours plus calmes et stables, à s’orienter vers des jobs moins touchés par les évolutions technologiques, c’est-à-dire avec une composante manuelle ou relationnelle. « La médecine avec des procédures qui nécessitent une dextérité physique est probablement un choix sûr. Les soins de santé en général aussi. Tout comme la construction et les métiers qualifiés du bâtiment. Tout ce qui nécessite de tourner une clé, d’avoir des interactions personnelles, ou tout ce qu’on ne peut pas faire à distance, est moins susceptible d’être automatisé que les informaticiens, les consultants en datas, les avocats ou les comptables ».
En 2025, le chercheur avait montré à quel point l’IA avait vite été adoptée à titre individuel par les salariés, notamment pour rédiger leurs mails. En revanche, son utilisation collective dans le cadre d’une organisation prend plus de temps. Mais pour Christopher Stanton, le mouvement est aujourd’hui lancé. « Ce qui ne reçoit pas suffisamment d’attention, c’est que nous allons connaître une période de changements assez importants en termes de tâches à effectuer. Les dirigeants vont devoir accompagner leurs employés. Cela nécessitera des efforts de transformation et de formation, pour amener les gens à apprendre comment utiliser et mettre en œuvre l’IA dans leur entreprise. Ce sera un élément important dans le monde du travail de demain. McKinsey demande désormais aux candidats diplômés d’utiliser son outil d’intelligence artificielle interne, Lilli, dans le cadre de son processus de recrutement, la maîtrise de cette technologie devenant une exigence pour prétendre à des postes de haut niveau. Mais cela leur a donc aussi demandé un grand effort pour amener les consultants en place, qui étaient habitués à travailler d’une certaine manière, à s’y mettre. Si l’on repense aux années 1980, beaucoup de gens gagnaient bien leur vie en tant que formateurs Excel. Ils apprenaient aux étudiants ou à des salariés plus âgés à créer un tableur, à utiliser des modèles ou à attribuer des codes couleur, toutes ces choses que nous considérons aujourd’hui comme acquises. Mais cela ne s’est pas passé de façon naturelle. »
Les réunions ne disparaîtront, hélas, pas…
Christopher Stanton a également mené des enquêtes sur le télétravail. L’une d’entre elles a mis en évidence que 40 % des salariés seraient prêts à voir baisser leur salaire plutôt que de revenir à temps plein au bureau. « Malgré toutes les annonces sur le retour au bureau ou les pressions exercées par des PDG célèbres, nous ne sommes pas revenus à la situation d’avant le Covid. Le modèle hybride va devenir la norme. Vous passerez probablement trois jours par semaine au bureau. Quand je me rends dans les bureaux, je suis stupéfait par le nombre de places vides. Les personnes interrogées dans le cadre des enquêtes accordent une grande importance à cette flexibilité. »
Enfin, allergique à la réunionite, nous n’avons pu nous empêcher de demander au professeur à Harvard si l’IA était susceptible de nous prémunir de ce mal des temps modernes. La réponse est là encore mesurée : « On peut se dire que vous pouvez organiser plus de réunions parce que l’enregistrement et la retranscription sont grandement facilités par l’IA. A l’inverse, on peut se dire qu’on a moins besoin de réunions parce que cette technologie permet à tout le monde de disposer du niveau d’informations et du contexte nécessaire pour prendre une décision de manière autonome, ou que vous pouvez même déléguer les décisions à l’IA. Ces deux forces se compensent. Dans tous les cas, les réunions ne vont pas disparaître, car les outils permettant d’analyser leur contenu se sont considérablement améliorés ». Le travail du futur ressemblera par bien des aspects à celui du passé.
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Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-02-15 11:00:00
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