Trois années de travail, 900 pages, des dizaines d’entretiens avec théologiens, universitaires et responsables politiques. À peine présenté, l’ouvrage Musulmans en Occident suscitait déjà quelques commentaires. Certains y voient des « influences insidieuses », d’autres une « initiative bienvenue ». Preuve de plus, s’il en fallait une, de l’utilité du travail dirigé par Chems-eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris. Le projet est pourtant clair : passer au crible les points de tension entre la pratique de l’islam et les spécificités françaises. Au coeur de l’ouvrage, un glossaire clarifie dans un esprit résolument républicain des notions devenues au fil des polémiques sources de confusion. Voile, mariage, jeûne, ce sont 200 notions qui sont abordées sans détour pour en montrer la compatibilité avec les principes de la République et dissiper malentendus et crispations. En résumé, ce document apporte trois réponses à trois maux que nous ne cessons de dénoncer : l’infantilisation, l’instrumentalisation et l’essentialisation des Français musulmans.
Le premier, l’infantilisation. La démarche elle-même va à l’encontre de cette dérive. Le choix qui est fait ici est celui de la pédagogie : expliquer les enjeux, rappeler la loi, éclairer les termes du débat comme nous le faisons pour tout autre sujet. Considérer les Français musulmans comme des adultes responsables, capables d’entendre et de tenir un discours exigeant sur la laïcité et de s’y adapter. La démarche ne se limite pas au livre. Conférence de presse, tournée, vidéo : ce travail doit être accessible s’il veut devenir le meilleur antidote à la redoutable influence de l’islamisme radical, hélas omniprésent dans certains quartiers et via les algorithmes que TikTok affectionne tant. Deuxième mot : l’instrumentalisation. C’est le mal qui ronge le débat public depuis des années : utiliser les musulmans comme levier politique. La pédagogie permet précisément de sortir de ce piège tendu par les partis populistes. À l’extrême gauche, quoi qu’ils fassent, les musulmans sont présentés comme les victimes permanentes d’une France que l’on dépeint délibérément et caricaturalement comme raciste. À l’extrême droite, c’est l’inverse : les musulmans deviennent les boucs émissaires commodes de toutes les inquiétudes, la cause de tous les désordres. Victimisation contre stigmatisation : Radio France contre CNews. Deux lectures qui s’affrontent en permanence. Mais un même résultat : des millions de Français réduits à leur religion.
Troisième mot : l’essentialisation. Faire de la religion non plus une conviction personnelle mais la seule dimension d’un individu. On ne parle pas à des citoyens mais à une clientèle. Les Français de confession musulmane en ont d’ailleurs assez. Ils veulent qu’on leur parle pour ce qu’ils sont réellement : des parents, des salariés, des entrepreneurs, des salariés, des citoyens. Des Français qui aiment leur pays comme peuvent l’aimer un catholique, un juif, un protestant ou un athée. L’histoire française n’est pas étrangère à ces moments décisifs. En 1892, l’encyclique Au milieu des sollicitudes appelait les catholiques à se rallier à la République. Elle affirmait qu’on pouvait être pleinement croyant et pleinement républicain. Ce fut un précédent majeur : la démonstration que l’identité religieuse ne devait pas enfermer, qu’elle pouvait s’inscrire et se compléter dans l’universalisme républicain. Reste à évoquer le concept sans doute le plus important de l’ouvrage : la laïcité. Une « chance pour les musulmans », écrit le glossaire. En réalité, une chance pour nous tous. On l’oublie trop souvent : la laïcité est d’abord une loi de liberté. La liberté de pratiquer son culte, à condition de respecter celui des autres et les lois de la République. Mais elle est aussi une protection. Un remède contre ces trois maux : l’infantilisation, l’instrumentalisation et l’essentialisation. C’est ce cadre exigeant et protecteur qui a fait de la France, aux yeux de beaucoup, une terre singulière. Un vieux proverbe yiddish ne dit-il pas « heureux comme Dieu en France » ?
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Author : Jean-François Copé
Publish date : 2026-02-18 12:00:00
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