Aurait-on surestimé la « bromance » actuelle entre le président américain et le maître du Kremlin ? Dans un récent essai publié dans Foreign Affairs, la politologue Hanna Notte et le spécialiste des relations russo-américaines, Michael Kimmage, invitent en effet à gratter le vernis soigneusement entretenu par les deux dirigeants.
A L’Express, Hanna Notte, directrice du programme de non-prolifération Eurasie au James Martin Center for Nonproliferation Studies, explique en quoi Vladimir Poutine serait en réalité bien loin de profiter de la nouvelle administration Trump comme espéré. Ce dernier n’hésite pas à imposer de nouvelles sanctions à certaines compagnies pétrolières russes, ni à recourir à la force contre les partenaires de la Russie… De quoi pousser Moscou à se reposer sur la « bouée de sauvetage » chinoise, au risque de renforcer, dans le même temps, la nature asymétrique de sa relation avec Pékin. Ce, alors même qu’indirectement, les prises de position de Donald Trump poussent l’Europe à se réarmer… Entretien.
L’Express : Lorsque Donald Trump a été réélu en 2024, de nombreux commentateurs ont prédit que la nouvelle administration serait favorable à Moscou… Vous affirmez pourtant que cela n’a pas été le cas. Pourquoi ?
Hanna Notte : Moscou pensait en effet que la nouvelle administration américaine serait plus indulgente à son égard que la précédente et moins encline à aider l’Ukraine. De plus, le Kremlin comptait beaucoup sur la normalisation de ses relations avec les Etats-Unis, y compris sur le plan économique. En d’autres termes, avec le retour au pouvoir de Donald Trump, Vladimir Poutine espérait que la question ukrainienne passerait au second plan dans l’agenda américain, lui permettant de faire des affaires avec les Etats-Unis. Et il faut reconnaître que le sommet qui s’est tenu en Alaska à l’été 2025 a donné à Moscou une raison supplémentaire d’être optimiste. Mais les choses ne se sont pas déroulées comme prévu. Donald Trump a certes réduit partiellement le soutien américain à Kiev, mais il ne l’a pas abandonné. Il n’a pas non plus retiré l’armée américaine d’Europe ni quitté l’Otan. En revanche, son administration n’a pas donné à la Russie ce qu’elle attendait…
A quoi jugez-vous cela ?
Les relations russo-américaines sont loin d’être normalisées. Pour l’instant, tout ce que nous voyons, c’est une poignée de personnes telles que Steve Witkoff, Jared Kushner et Kirill Dimitriyev qui se parlent lors de réunions à Abu Dhabi, Miami ou Davos… Il n’y a toujours pas d’ambassadeur américain à Moscou, pas de levée des sanctions, et encore moins d’accords commerciaux. Au contraire, Trump a même imposé de nouvelles sanctions à certaines compagnies pétrolières russes clés, telles que Rosneft et Lukoil. Et même au-delà des relations bilatérales entre les Etats-Unis et la Russie, d’autres mesures prises par l’administration Trump à l’échelle mondiale ne servent pas vraiment les intérêts de Moscou.
D’abord, Trump a montré qu’il était prêt à recourir à la force contre les partenaires de la Russie. Qu’il s’agisse de l’Iran l’été dernier ou du Venezuela, le président américain se moque éperdument des intérêts de Moscou dans ces pays. Sans parler du fait que les Etats-Unis s’impliquent également davantage dans des régions du monde que la Russie considère comme sa sphère d’influence, telles que l’Asie centrale et le Caucase du Sud. A mon sens, Trump ne traite pas Poutine avec le respect que celui-ci estime dû à un dirigeant d’une grande puissance.
La Russie n’a pas l’intention d’en rester là avec l’Europe
Comment se manifeste ce manque de respect ?
Il suffit de regarder la composition et la charte proposée pour le Conseil de la paix lancé par Trump, que beaucoup considèrent comme un rival de l’ONU et du Conseil de sécurité des Nations unies. Au sein de ce dernier, la Russie dispose d’un droit de veto et jouit des mêmes droits que les Etats-Unis. Au sein du Conseil de la paix, cependant, elle serait subordonnée, comme tous les autres pays membres, à son président, Donald Trump. Certes, de nombreux commentateurs ont vu dans la création de cet organisme un signe que l’administration Trump tentait de réhabiliter la Russie sur la scène internationale. Mais je vois les choses différemment. A mon sens, et bien que la Russie ait réagi avec prudence et courtoisie à l’invitation de Trump à rejoindre le Conseil, Poutine n’acceptera jamais de rejoindre une organisation dans laquelle la Russie serait subordonnée aux Etats-Unis…
Que faites-vous des menaces de Donald Trump à l’égard du Groenland et de ses commentaires sur l’Otan, qu’il considère « obsolète » ? Le Kremlin n’a-t-il pas des raisons d’être optimiste pour l’avenir ?
Sur le papier, l’affaiblissement des relations transatlantiques est du pain bénit pour la Russie. Cela dit, j’émettrais quelques réserves à ce sujet. Premièrement, même s’il est possible que Trump accélère ce processus, je ne serais pas trop alarmiste quant à l’avenir des relations transatlantiques et de l’Otan. Ses menaces à l’encontre du Groenland étaient certes très sérieuses, mais il a finalement renoncé à ses exigences maximalistes après avoir constaté la réaction des marchés financiers, la résistance de l’Europe et celle de son propre parti. Evidemment, tout dépendra de l’évolution de la situation à long terme. Mais quoi qu’il en soit, l’imprévisibilité de Trump conduit à une plus grande consolidation des relations intra-européennes et à un accroissement des investissements dans la défense. On peut donc légitimement espérer l’émergence d’un pilier européen beaucoup plus fort au sein de l’Otan. C’est à cela que la Russie devra alors faire face… En d’autres termes : face à Donald Trump et à la dynamique générée par ses politiques, Moscou est encore loin de sabrer le champagne.
La relation entre Moscou et Washington peut-elle s’envenimer ?
Non. La Russie n’a peut-être pas obtenu ce qu’elle voulait de Trump, mais Poutine voudra tout de même maintenir de bonnes relations avec lui. L’année écoulée l’a clairement montré : qu’il s’agisse des frappes contre l’Iran l’été dernier, du cessez-le-feu à Gaza, de la frénésie tarifaire ou d’autres questions, Vladimir Poutine s’est montré très prudent et a évité de critiquer Trump. Même lorsqu’il a été invité à rejoindre le Conseil de la paix, il l’a remercié très poliment pour son invitation, déclarant sobrement que le ministère russe des Affaires étrangères allait y réfléchir. Sergueï Lavrov et les propagandistes russes sont libres de critiquer les politiques américaines, mais Poutine s’abstient de le faire.
Il tient à rester en bons termes avec Trump afin que celui-ci ne se range pas du côté de l’Ukraine ou ne serre pas davantage la vis à l’égard de son pays. Avec cet état d’esprit, il me semble très improbable que Poutine prenne le risque d’entreprendre des actions qui défieraient ou antagoniseraient ouvertement les Etats-Unis. Mais avec l’Europe, c’est une autre histoire…
Si 2025 n’a pas été l’année espérée pour la Russie, 2026 pourrait, dites-vous, être encore pire. Pourquoi ?
Il existe un scénario dans lequel la guerre en Ukraine se poursuit parce que l’administration Trump est incapable de l’arrêter, malgré sa volonté manifeste d’y mettre fin avant les élections de mi-mandat. Cela sera très difficile si la Russie n’est pas disposée à faire des concessions. Trump pourrait alors envisager de nouvelles sanctions contre Moscou, dont nous ne pouvons prédire l’issue. De plus, certains experts russes craignent que Trump ne se tourne bientôt vers d’autres partenaires russes, tels que Cuba, le Nicaragua ou même l’Iran, et n’exerce sur eux des pressions coercitives, voire militaires. Dans ce dernier cas, cela pourrait conduire à un changement de régime à Téhéran et nuire ainsi aux intérêts de Moscou. Sans compter que l’administration américaine continuera à mettre en œuvre des accords dans des régions telles que le Caucase du Sud ou l’Asie centrale. Cela affaiblirait encore davantage la position de la Russie.
Les relations entre Moscou et Pékin pourraient-elles contrebalancer cette situation ?
Sur le plan économique, il y a de fortes chances que ce soit le cas. La Russie est déjà devenue de plus en plus dépendante de Pékin au cours des quatre dernières années : 40 % des importations russes proviennent de Chine, tout comme 30 % des recettes d’exportation. Cela dit, il y a un inconvénient : cela confère à Pékin un pouvoir de négociation croissant sur Moscou. En effet, face à la récente baisse des importations indiennes de pétrole, la Russie a dû baisser ses prix pour la Chine afin de vendre ses barils. Cela renforce encore davantage la nature asymétrique des relations sino-russes. Si la Chine est actuellement la bouée de sauvetage qui permet à Moscou de maintenir son économie et de poursuivre sa guerre contre l’Ukraine, son emprise n’est pas souhaitable pour la Russie à long terme.
Reste l’influence idéologique que Moscou maintient dans les pays du Sud…
La Russie a très habilement joué sa carte dans les pays du Sud, présentant sa guerre contre l’Ukraine comme une lutte antinéocolonialiste. Ce faisant, elle a exploité le ressentiment persistant qui peut exister dans ces pays à l’égard du colonialisme et de l’impérialisme occidentaux passés… Evidemment, cela a un certain attrait dans cette partie du monde qui, il faut le noter, n’a ni sanctionné la Russie ni cessé de faire des affaires avec elle. Mais lorsqu’il s’agit de donner à Moscou les moyens concrets de gagner sa guerre, c’est une autre affaire… Dans l’ensemble, à quelques exceptions près, la plupart des pays du Sud jouent la carte de la prudence : ils sont conscients que les Etats-Unis et les pays occidentaux sont encore très puissants et qu’il est dans leur intérêt de ne pas s’engager pleinement aux côtés de Moscou.
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Author : Alix L’Hospital
Publish date : 2026-02-18 04:45:00
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