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Mort de Quentin Deranque : quand Jean-Luc Mélenchon réécrit l’histoire et que le PS se paie de mots

Mort de Quentin Deranque : quand Jean-Luc Mélenchon réécrit l’histoire et que le PS se paie de mots

« Quel premier communiant n’a rêvé d’être pape ? » La question a turlupiné François Mitterrand au mitan des années 1970. Cinq décennies plus tard, Elisabeth Borne a vu cette acception confirmée par un lointain successeur. Sous les dorures de Matignon, la Première ministre d’alors reçoit Olivier Faure. Elle s’interroge sur le cap de l’actuel premier secrétaire du PS. L’alliance entre un parti dit de « gouvernement », et ce mouvement de la gauche radicale est jugée contre-nature. Et si feu la NUPES clive l’ensemble de la classe politique, elle déchire surtout la formation au poing et à la rose. Alors, à quoi bon s’acoquiner avec le nouveau diable ? Faure se laisse aller à la confidence. À la cheffe du gouvernement, il explique que sa manœuvre n’a pas grand-chose de nouveau, puisqu’elle est calquée sur la stratégie de conquête du pouvoir du premier président de gauche de la Ve République. « Mitterrand aussi s’est allié avec le Parti communiste », glisse-t-il, rappelant qu’il avait surtout fini par le « phagocyter ». Elisabeth Borne en est restée coite. « Il se prend pour Mitterrand maintenant ? », songera-t-elle tout bas.

La gauche se paie de mots

Lui aussi aimerait revêtir les habits du Sphinx. Jean-Luc Mélenchon s’est de toute façon approprié l’une des principales maximes mitterrandiennes : « Dans la vie, il faut être offensif. Si on se défend, on a déjà perdu. » Au lendemain de la disparition de Quentin Deranque, lynché à mort à Lyon par plusieurs individus – d’anciens membres d’un groupuscule allié, la Jeune Garde, ont été mis en examen dans l’affaire – La France insoumise a vacillé. « S’il y a une responsabilité directe et établie par l’enquête, évidemment (…) » que LFI cesserait de demander la fin de la dissolution de la Jeune Garde, disait Manuel Bompard sur LCI, dimanche 15 février. « Nous approuvons leur résistance. Nous n’aurons ni la bassesse, ni la lâcheté de ceux qui, quand on nous a montrés du doigt, ont couru se cacher sous la table en disant ‘pas nous, pas nous les LFI, nous avons d’autres valeurs' », répond le tribun deux jours plus tard. Maxime mélenchonienne : quand la maison brûle, l’extincteur est un jerrican d’essence. Manuel Bompard et ses troupes ont retenu la leçon et les éléments de langage : une question de survie personnelle et collective en mélenchonie. « Il y a des gens qui ne nous aiment pas, d’autres qui nous aiment bien, résume souvent le coordinateur national du mouvement. Mais au moins ils comprennent ce qu’on dit. » Tout le monde a compris.

Qui sont alors les « phagocyteurs » ? Le jusqu’au-boutisme insoumis agit comme un poison lent chez les socialistes. Le PS n’a certes jamais soutenu Raphaël Arnault aux dernières législatives, en raison de la condamnation en 2022 du fondateur de la Jeune Garde pour « violences volontaires en réunion ». Mais le parti n’est pas moins sommé de rompre avec LFI, dit-on à tous les étages de la classe politique à tribord. S’ils estiment avoir rompu, Olivier Faure et Boris Vallaud craignent « une inversion des valeurs », et que la diabolisation de Jean-Luc Mélenchon n’implique ainsi la normalisation de Jordan Bardella.

François Hollande, Jérôme Guedj ou Bernard Cazeneuve plaident pour accentuer la rupture, planche de salut de la gauche sociale-démocrate – il faudrait perdre des élections plutôt que son âme. Mais qu’est-ce qu’une « rupture », après tout, puisque ses tenants sont immédiatement renvoyés à leurs propres contradictions ? De la difficulté de répondre à cette funeste question : « En cas de second tour LFI-RN, pour qui voteriez-vous ? »… Ceux qui sont tentés de glisser un « vote blanc » le disent sous cape ; les autres, qui estiment que Mélenchon est un « salopard antisémite », donnent l’impression de se payer de mots. La deuxième maxime mélenchonienne peut prendre corps, allègrement mise en scène par celui qui l’appelle de ses vœux : « A la fin, ça sera eux ou nous », l’extrême droite. « Et pas dans un dialogue », ajoute volontiers Danièle Obono sur le plateau de QG Media, d’Aude Lancelin.

L’arc républicain devient l’arc antifasciste

Troisième maxime insoumise : « Aucune situation ne nous accable. Toute situation est le moyen d’une prise, d’un côté ou de l’autre. » Quentin Deranque aurait été tué par les coups d’individus de l’ultragauche ? Jean-Luc Mélenchon fait du judo : à bas l’arc républicain, vive l’arc antifasciste. Le septuagénaire déroule son récit sur la guerre civile qui vient, tente de coincer ses anciens partenaires dans le piège de la grande Histoire.

Olivier Faure a beau clamer qu' »en démocratie, personne ne devrait être assassiné pour ses idées », « qu’il faut se désolidariser de toute forme d’expression violente participant à un début de guerre civile dans quelques villes de France » ; « Combien de côtés y a-t-il sur une barricade ? », interrogeront alors les insoumis – comme le « Vieux », le vrai, en son temps. Mais il n’allait pas vraiment de soi que Jean-Luc Mélenchon puisse s’inspirer de l’administration Trump. Comme à la Maison-Blanche, le leader insoumis organise désormais des conférences de presse dédiées aux « nouveaux médias », des canards en ligne de gauche et autres influenceurs politiques proches de la sphère insoumise, pour dénoncer la cabale médiatique dont il serait victime.

La bataille des symboles a commencé. Pendant que Jean-Luc Mélenchon déclare la guerre aux médias et aux « fachos », Olivier Faure se rend à Kiev pour commémorer les quatre ans de l’invasion russe. La différenciation est claire, mais elle ne saute pas aux yeux. Les deux demeurent ainsi liés malgré eux : quand le mouvement se cornérise, quand le tribun se diabolise, ils frappent leurs anciens partenaires du sot de l’infamie.

C’est encore plus vrai à la veille des scrutins municipaux. Le Parti socialiste perçoit ces échéances comme une rampe de lancement présidentielle. Triomphales, elles permettraient ainsi de dépoussiérer une étiquette malmenée par la funeste élection suprême de 2022. Outre la conservation de Paris et Marseille, conquérir Toulouse, Avignon, Limoges nécessiterait probablement le concours des insoumis. « Imaginez, vous avez un total gauche qui excède 55 % à Toulouse au premier tour… On ne va pas ne pas fusionner », songe un stratège rose. Jean-Luc Mélenchon, lui, parle désormais de « fusion technique », l’antifasciste autoproclamé pense à la cité phocéenne, où le Rassemblement national risquerait bien de ravir la mairie. Une manœuvre permettant à LFI d’obtenir des sièges tout en restant dans l’opposition. « A condition d’être poli avec nous ! », disait-il lundi.

Le PS aussi pose quelques conditions préalables à un éventuel rassemblement. « Dans de rares cas de figure, si les candidats insoumis se désolidarisent de la violence politique, on fera des accords », assure Pierre Jouvet. Pour les autres, « le langage martial à l’encontre des listes LFI peut avoir des répercussions sur nos candidats qui comptent sur le report de voix insoumis », constate, amer, un lieutenant du PS. Voilà maintenant cinq ans que les socialistes s’efforcent de trouver la méthode pour courtiser l’électorat mélenchoniste. La rupture peut attendre, n’est pas Mitterrand qui veut.



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Author : Mattias Corrasco

Publish date : 2026-02-25 18:00:00

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