La guerre en Iran a, pour l’instant, mis au second plan une rivalité croissante au Moyen-Orient : la tension entre l’Arabie saoudite et les Emirats arabes, et entre leurs deux dirigeants, Mohammed ben Salmane (MBS) et Mohammed ben Zayed (MBZ). Avant que les Israéliens et les Américains ne passent à l’attaque, ces Etats du Golfe se sont opposés du Yémen au Soudan, sous les yeux de Donald Trump. Aujourd’hui, ils sont tous les deux ciblés par un régime iranien bien décidé à exporter le chaos dans toute la région. Les mollahs vont-ils ressouder MBS et MBZ et accélérer le rapprochement entre l’Arabie saoudite et Israël, alors que les Émirats arabes unis sont déjà officiellement alliés à Tel Aviv?
Professeur d’études du Proche-Orient à l’université de Princeton, chercheur à l’Hudson Institute et chroniqueur à L’Express, Bernard Haykel doit cette année publier en anglais une biographie du prince héritier MBS. Il nous décrypte les causes profondes, structurelles et personnelles, de cette rivalité entre deux modernisateurs autoritaires qui détestent les islamistes, mais s’opposent dans leur vision géopolitique…
L’Express : Quelles sont les causes profondes de la rivalité entre l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis (EAU), qui s’est intensifiée ces derniers mois au Yémen, au Soudan ou en Somalie ?
Bernard Haykel : Elle est à la fois structurelle, et personnelle entre Mohammed ben Salman (MBS) et Mohammed ben Zayed (MBZ). D’abord, il y a la différence de taille entre les deux pays. L’Arabie saoudite est plus grande que l’Europe de l’Ouest, avec plus de 2 millions de km2 et près de 24 millions de personnes. Les Emirats, c’est 80 000 km2 et à peine 1 million d’Emiratis, si on ne compte pas les travailleurs étrangers. L’Arabie voit les Emirats un peu comme la France voit Monaco. « Regarde la différence entre nos deux Etats. Quel problème les Emirats ne peuvent pas régler tout de suite avec 100 milliards de dollars ? Tandis que nous nous sommes un vrai pays, avec des problèmes de santé, d’éducation, de pauvreté », m’a un jour confié MBS. Le père de MBZ, le cheikh Zayed, comprenait bien cette différence d’échelle, mais MBZ se considère lui comme un égal de MBS.
Il y a aussi une différence importante en matière de politique de production pétrolière. L’Arabie saoudite peut produire près de 10 millions de barils par jour, plus 2 millions de réserves qui peuvent être rapidement mises sur le marché. L’Arabie est un peu comme la banque centrale du pétrole, stabilisant le marché mondial. Les Emirats ont une capacité de 4 millions de barils par jour, mais veulent monter jusqu’à 5, ce qui leur donnera aussi un poids énorme. Mais les EAU souhaitent produire le plus vite possible avant la transition énergétique, même si le prix est bas, parce qu’ils n’ont pas de problème de déficit budgétaire. Les Emirats ne veulent plus être contraints par des quotas, et il se dit qu’ils voudraient sortir de l’Opep. L’Arabie saoudite, elle, doit compter sur un prix minimum de 90 à 100 dollars par baril pour ses équilibres financiers. Ryad n’a donc pas la même politique de production rapide à n’importe quel prix.
Enfin, il y a une compétition entre les deux sur la diversification économique, avec l’intelligence artificielle, les investissements étrangers, le tourisme, les secteurs logistiques. Les EAU ont deux compagnies aériennes, Emirates et Etihad Airways. L’Arabie vient de lancer Riyadh Air. Les Émirats ont une avance de dix ans en la matière. Le projet Neom visait à créer un nouveau Dubaï, avant que MBS ne fasse aujourd’hui marche arrière.
Leur vision géopolitique est aussi très différente pour le Moyen-Orient…
MBZ a une obsession : les Frères musulmans. Il est prêt à soutenir les mouvements séparatistes, que ce soit au Soudan, en Somalie ou au Yémen, pour ne pas avoir d’islamistes au pouvoir. Les Saoudiens ne comprennent pas pourquoi les EAU ont une politique régionale aussi influente, à travers l’océan Indien, l’Afrique de l’Est, la mer Rouge. A leurs yeux, un petit pays n’a pas à se mêler d’Etats comme le Soudan ou le Yémen, stratégiquement très importants pour Riyadh. Si jamais ces deux pays éclatent, les réfugiés risquent d’ailleurs de venir en Arabie saoudite.
MBZ se voit un peu comme la Grande-Bretagne au XVIIe siècle qui, à travers des réseaux commerciaux et militaires, est arrivée à avoir une politique d’expansion. C’est un Empire maritime, alors que l’Arabie saoudite est un empire terrestre qui n’apprécie pas les séparatismes. MBS n’aime pas non plus les islamistes, mais pour ne pas déstabiliser la région et l’unité de ces pays, il accepte les islamistes avec qui on peut travailler. C’est une politique plus réaliste.
Il y a, comme vous le précisiez, aussi une rivalité de personnalité entre les deux hommes, alors que MBZ était considéré comme le mentor de MBS…
MBZ a beaucoup aidé MBS quand son père, Salmane, est arrivé au pouvoir en 2015. Il les a soutenus pour combattre les islamistes à l’intérieur du pays, comme dans la guerre au Yémen. Il a aussi beaucoup investi dans Vision Fund, le fonds spécialisé dans la technologie créé par Masayoshi Son avec MBS. A ses yeux, son cadet devrait donc lui être reconnaissant.
Mais ce que me répondent les Saoudiens, c’est que MBZ serait ennuyé par la gestion des EAU, et se rêve en une sorte de James Bond. Il aurait une chambre avec des grands écrans montrant les vues de drones au-dessus de la Libye, du Soudan, du Yémen ou de la Somalie, décidant où il faut frapper. Il se voit comme un leader régional.
Par ailleurs, quand on est un pays pétrolier qui ne taxe pas sa population, on peut facilement acheter des armées et de l’influence. Il y a toujours cette tendance chez des leaders d’Etats pétroliers à avoir des ambitions démesurées par rapport à sa propre taille. On l’a vu avec Saddam Hussein quand il a envahi le Koweït. Ces dirigeants doivent bien moins répondre à leur population.
Trump voit l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis comme les États comme les plus riches au monde.
On a l’impression que Donald Trump refuse de choisir entre les deux…
Ce qui a déclenché la crise actuelle, c’est quand MBS a demandé à Trump, lors de son déplacement à Washington en novembre, d’intervenir au Soudan. Trump, de son propre aveu, ne savait même pas qu’il y avait un conflit là-bas. MBS voulait que les Etats-Unis placent les Forces de soutien rapide (FSR), le groupe paramilitaire dirigé par « Hemetti » et qui mène des actions génocidaires, sur la liste des organisations terroristes, leur appliquant des sanctions. Mais les EAU soutiennent les FSR, même s’ils le nient. A leurs yeux, MBS est donc allé à Washington pour les faire sanctionner. En réaction, les EAU ont poussé au Yémen les forces séparatistes du Conseil de transition du Sud à s’emparer des provinces de Mahra et de l’Hadramaout, qui est frontalière de l’Arabie saoudite. Cette dernière s’est vue comme encerclé, et a donc frappé une livraison d’armes envoyée par Abou Dhabi pour aider les séparatistes, ce qui a provoqué une rupture ouverte entre les deux pays.
Trump voit l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis comme les Etats les plus riches au monde, avec le Qatar. Il entend jouer sur leur différend pour amasser le plus d’argent possible. Il est très opportuniste sur le sujet.
Aujourd’hui, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis se retrouvent parmi les premières cibles d’un régime iranien aux abois après l’attaque américaine et israélienne. Cela va-t-il les rapprocher?
MBS et MBZ se sont officiellement reparlé. Il est clair que la sécurité d’un pays est aussi la sécurité de l’autre. Face à l’Iran, il y a un front unifié avec Israël, l’Amérique, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis.
Cette rivalité entre les deux est tragique, car c’est une perte de temps. Au fond, MBS et MBZ sont d’accord sur l’essentiel, à savoir la guerre contre les islamistes, la diversification, leur position par rapport à l’Iran ou les Etats-Unis…. Même sur Israël, ils ont des visions proches. L’Arabie saoudite veut vraiment normaliser ses relations avec Israël, mais à deux conditions. La première, c’est qu’Israël reconnaisse le processus pour la création d’un Etat palestinien. Et la deuxième, c’est qu’en échange, les Etats-Unis lui fassent de vraies concessions, avec un traité de défense mutuelle similaire à l’Otan, une aide pour obtenir la technologie et l’énergie nucléaire et un achat d’armes simplifié. La différence aussi, c’est que MBS doit composer avec une vraie opposition politique dans son pays, et que la question palestinienne est un sujet important pour sa population. Les Emirats arabes unis ont eux un contrôle total de leur population, avec une surveillance, mais aussi un clientélisme permettant d’ »acheter » tous les citoyens du pays, qui ne sont pas nombreux. MBZ a donc bien moins de pression de l’intérieur.
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Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-03-06 15:00:00
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