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Un week-end à Deauville : « Vu(e)s de dos », l’exposition décoiffante des Franciscaines

Un week-end à Deauville : « Vu(e)s de dos », l’exposition décoiffante des Franciscaines


Sur le panneau, trois femmes nues aux courbes épanouies forment une ronde pudique dans un décor bucolique. La figure centrale nous tourne le dos, les bras posés sur les épaules de ses compagnes face au spectateur. Cette œuvre anonyme du XVIe siècle compte parmi les multiples déclinaisons de l’iconographie des Trois Grâces où l’on retrouve immanquablement le personnage au premier plan masquant, par sa posture, l’intimité des deux autres divinités grecques et reprenant ainsi les valeurs de retenue féminine chères à la culture visuelle antique. Prêté par le Louvre, le tableau figure aujourd’hui dans l’exposition* que les Franciscaines consacrent aux « portraits sans figures » dans l’histoire de l’art.

Le sujet est complètement inédit. Pourtant, « il questionne l’identité, invite au mystère, et devient parfois un sujet narratif à part entière, chargé de significations esthétiques, sociales, émotionnelles », défend Annie Madet-Vache, la directrice des Franciscaines, qui planche sur la question depuis quatre ans. « Tout était à faire », résume celle qui a choisi de la traiter sous l’angle chronologique pour témoigner de la « disparité » d’un motif longtemps marginalisé.

« Lavandière » (1860), par Camille Paul Guigou.

De Watteau à Toulouse-Lautrec, de Félix Vallotton à Bettina Rheims, la représentation dorsale s’est frayé, non sans peine, un chemin dans l’histoire de l’art. Au cours d’un Moyen Age trusté par l’iconographie chrétienne, elle demeure confidentielle, souvent cantonnée aux personnages secondaires. Cela ne s’arrange pas lorsque la peinture de chevalet et les premiers portraits (de face) font leur apparition, pas plus qu’à la Renaissance : en dépit des progrès notables de la science de l’anatomie, les maniéristes, qui ne vont pas tarder à dominer la scène artistique, préfèrent au dos les figures en mouvement ou en torsion. Il faudra attendre le développement de la scène de genre flamande au XVIIe siècle pour que le verso s’impose chez les artistes. Ici, la Femme assise tenant une lettre de Pieter Codde (1650) en est une brillante démonstration tant ce corps sans regard suggère à lui seul une mélancolie méditative.

Deux cents ans après Codde, le motif est à son apogée en Europe, une manière de refléter l’époque, de dépeindre le labeur des petites gens ou les plaisirs mondains de la haute bourgeoisie. En 1839, Félix Philippoteaux, que ses panoramas historiques ont rendu célèbre, reproduit sur la toile une gouache de Carmontelle datée de 1770 : « vus par derrière », les six officiers de la garde rapprochée du duc d’Orléans, qu’il peint côte à côte en tenue de campagne dans le parc du château de Saint-Cloud, sont immédiatement reconnaissables par leur habit, mais aussi leur taille, leur corpulence, leur façon d’occuper l’espace. Le tableau de Philippotaux est d’ailleurs resté l’un des plus fameux de son corpus.

« Sans titre » (2016), par Marc Desgrandchamps

Avec l’essor de la photographie puis l’émergence des avant-gardes, le dos prend une autre tournure : la fidélité au modèle ne prévaut plus, l’envers devient un élément utilitaire de la composition, un « vecteur de la narration visuelle », pointe Annie Madet-Vache, face à la silhouette de baigneuse inconnue peinte dans l’instantané de son déplacement par Marc Desgrandchamps en 2016. Plus proche de nous encore, les visages retournés de résistants ukrainiens, saisis dans l’objectif d’Emeric Lhuisset, racontent avant tout la force de l’engagement des combattants de l’ombre voués à la clandestinité pour des raisons de sécurité.

*Vu(e)s de dos, Franciscaines, Deauville (Calvados), jusqu’au 31 mai 2026.



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Author : Letizia Dannery

Publish date : 2026-03-07 09:30:00

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