L’Express

L’extraordinaire histoire de l’espion américain qui réussit à changer le régime en Iran

L’extraordinaire histoire de l’espion américain qui réussit à changer le régime en Iran

Plusieurs conjurés ont été arrêtés ; le chah a fui en avion à Bagdad ; le coup d’Etat fomenté par la Central Intelligence Agency (CIA) a échoué. Nous sommes à l’aube du 16 août 1953 et la tentative américaine de renverser le Premier ministre pour installer à Téhéran un gouvernement favorable aux intérêts des Occidentaux est mal engagée. Mais ce n’est que partie remise. Trois jours plus tard, à la suite de péripéties rocambolesques, l’envoyé de la CIA réussira dans son entreprise.

L’affaire est peu connue en Europe, mais le changement du régime iranien, auquel aspire le président Donald Trump, a bien un précédent : il y a trois quarts de siècle, les services secrets américains renversèrent le seul gouvernement réellement démocratique que la Perse ait connu dans son histoire millénaire. L’opération « Ajax », selon son nom de code à la CIA, mit en branle une série de tragédies, dont le peuple iranien continue à souffrir aujourd’hui, comme le souligne le journaliste américain Stephen Kinzer dans un livre-enquête* sur le sujet.

En 1953, le monde est plongé dans la guerre froide ; la guerre de Corée s’achève par un armistice en forme de match nul entre communistes et pro-américains ; en Egypte, l’arrivée au pouvoir du colonel Nasser, l’année précédente, a inauguré une vague révolutionnaire dans le monde arabo-musulman. A Washington, on craint que l’Iran, pays frontalier de l’Union soviétique, tombe à son tour dans l’orbite de Moscou.

A la source du conflit, on trouve, comment souvent au XXe siècle dans la région, le pétrole. L’accord anglo-perse de 1919 réduisait de facto l’Iran à un protectorat britannique. Il confiait la gestion exclusive des hydrocarbures à une société détenue en majorité par Londres, l’Anglo-Iranian Oil Company (l’ancêtre de BP), qui devient bientôt la compagnie anglaise la plus rentable du monde. Winston Churchill parle alors de l’Iran comme d’un « pays de cocagne, au-delà de nos rêves les plus fous ». Mais dans la population iranienne, la confiscation des royalties par Londres et son refus obstiné de les partager nourrissent une frustration croissante. Un nationaliste pur et dur, Mohammad Mossadegh, est élu Premier ministre en 1951 par le Parlement.

A la demande de Winston Churchill

Grand bourgeois francophone, docteur en droit formé en Suisse, Mossadegh allume la mèche peu après son arrivée au pouvoir : il nationalise l’exploitation du pétrole. La mesure est accueillie avec enthousiasme dans le pays. Le chef du gouvernement promet à ses concitoyens que grâce à l’argent des hydrocarbures, l’Iran pourra enfin sortir du sous-développement. Son audace résonne à travers le monde au moment où la décolonisation s’accélère.

À Londres cependant, les autorités dénoncent une spoliation. Churchill, qui vient de retrouver son poste de Premier ministre, somme Mossadegh de revenir sur sa décision. Arc-bouté sur ses principes, l’Iranien refuse. Le Britannique impose une série de sanctions économiques (déjà !) contre l’Iran. Il fait arraisonner par la Royal Navy un pétrolier italien chargé de brut iranien. Il dépose plainte devant la Cour internationale de justice. Mossadegh, qui vient en personne à La Haye plaider devant les juges, obtient gain de cause.

Churchill se tourne alors vers les Américains. Il leur propose d’employer la manière forte pour déposer l’entêté et installer à sa place un Premier ministre à la solde des Occidentaux. Élu à la Maison-Blanche en novembre 1952, le républicain Dwight Eisenhower rompt avec la prudence de son prédécesseur Harry S. Truman et fait droit aux arguments de Churchill, dont il a besoin du soutien en Corée. Le nouveau chef de la CIA, Allen Dulles, anticommuniste convaincu, se charge avec zèle de la tâche. Il dépêche en Iran l’un de ses agents les plus expérimentés, Kermit Roosevelt, le petit-fils du président Theodore Roosevelt. C’est lui qui va changer le cours de l’Histoire.

L’obstination de Roosevelt

Avec l’aide du MI6 britannique qui dispose d’un réseau d’agents sur le terrain, l’émissaire américain, des dollars plein les poches, stipendie des mollahs, des journalistes et des officiers de l’armée, pour dresser la population contre Mossadegh. La désinformation bat son plein. Le Premier ministre est faussement décrit dans la presse comme un aventurier à la solde du Parti communiste, le Toudeh, qui de son côté agite la rue. L’Iran est au bord du chaos.

Pour donner à son action un vernis de légalité, Roosevelt convainc le chah de signer en secret un décret qui destitue son Premier ministre et qui nomme à sa place un général acquis aux Américains. Au soir du 15 août, l’agent de la CIA dépêche le chef de la garde impériale, le colonel Nassiri, pour se saisir de Mossadegh. Mais les conjurés n’ont pas été assez prudents ; le complot a été éventé ; Nassiri est arrêté. Craignant la vengeance de Mossadegh, le chah quitte le pays.

Roosevelt s’obstine pourtant, faisant fi des instructions de Langley lui ordonnant de déguerpir d’Iran sur-le-champ. Non seulement il reste à Téhéran mais il relance le complot et parvient à rallier une partie de l’armée autour d’officiers loyaux au chah. Le 19 août, des unités encerclent la maison de Mossadegh, qui ne tarde pas à se rendre. Comme l’écrit L’Express dans son édition du 22 août 1953, « la seule carte qui restait à Mossadegh était l’appel au Toudeh. Ni sa formation ni ses convictions profondes – ni même son intérêt – ne pouvaient l’inciter à en faire usage. Et c’est là, semble-t-il, toute la raison de sa chute. »

Des conséquences toujours visibles aujourd’hui

De retour dans son pays à l’invitation des militaires putschistes, Mohammed Reza Pahlavi est réinstallé sur le trône du Paon. Dès lors, le monarque règne d’une main de fer, tout en déployant un vaste programme de modernisation et de mise au pas du clergé chiite, qui jamais ne lui pardonnera. Mais le soutien que le chah a apporté à la CIA au détriment d’un gouvernement patriote et populaire a compromis sa légitimité. Il ne s’en remettra jamais vraiment. Pour asseoir son pouvoir, il use d’une répression de plus en plus féroce par le biais de sa redoutable police secrète, la Savak, créé en 1957 avec l’assistance de la centrale américaine. La terreur s’intensifie jusqu’à l’explosion populaire de 1979 qui contraint le souverain, définitivement cette fois, à l’exil.

La révolution islamique est marquée par le retour de l’ayatollah Khomeini qui, jeune mollah, s’était opposé à Mossadegh, avant de devenir l’ennemi juré du chah. Les révolutionnaires installent à la tête du pays des clercs fanatiques, radicalement anti-américains et anti-occidentaux. Ces derniers n’ont de cesse depuis lors d’œuvrer contre le « grand satan » de Washington et le « petit satan » israélien, lesquels mènent, depuis le 28 février, une campagne de bombardements aériens dans l’espoir de mettre à bas le régime théocratique, tandis que le fils du shah, le prince Reza, attend son heure à Washington.

Les racines de cette campagne remontent à 1953. En faisant dérailler l’ébauche de démocratie iranienne, les Américains ont créé un foyer d’instabilité qui a contribué à répandre le désordre au Moyen-Orient et à promouvoir à travers le monde l’islamisme et son cortège de violences. Bien avant les opérations américaines en Irak ou en Afghanistan, le sort de Mossadegh et ses suites ont témoigné des risques des interventions politico-militaires occidentales, dont l’issue échappe souvent à leurs initiateurs. Mais il est douteux que Donald Trump se soit penché sur cette affaire avant de déclencher ses frappes sur l’Iran.

(*) All The Shah’s Men, Trade Paper Press, 2008, non traduit en français.



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Author : Luc de Barochez

Publish date : 2026-03-05 06:45:00

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