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Alan S. Blinder : « Kevin Warsh semble préparer le terrain pour des changements considérables à la Fed »

Alan S. Blinder : « Kevin Warsh semble préparer le terrain pour des changements considérables à la Fed »

Vingt ans après être devenu le plus jeune gouverneur de la Réserve fédérale américaine, Kevin Warsh revient ce vendredi 22 mai par la grande porte. Il doit prêter serment à la Maison-Blanche et succéder à Jerome Powell à la tête de la plus puissante institution financière de la planète. Le mandat qui l’attend s’annonce périlleux. Nommé par Donald Trump – déterminé à obtenir une baisse des taux d’intérêt -, Kevin Warsh devra naviguer entre les desiderata du président républicain et les besoins d’une économie américaine étonnamment résiliente, mais qui voit l’inflation gonfler de semaine en semaine.

Alan S. Blinder connaît bien les rapports de force qui se jouent au sein de la Fed. Entre 1994 et 1996, il en a occupé le poste de vice-président. Selon lui, la nomination de Kevin Warsh pourrait marquer une véritable rupture avec ses prédécesseurs si ce nouveau président applique réellement les changements majeurs qu’il a évoqués ces derniers mois. Au risque de déstabiliser profondément les marchés.

L’Express : Kevin Warsh arrive à la Fed avec un mandat implicite de Donald Trump pour baisser rapidement les taux d’intérêt, alors même que l’inflation repart à la hausse à cause de la guerre en Iran. Sera-t-il capable de gérer cette situation ?

Alan S. Blinder : S’il cède aux pressions de Donald Trump, non. Mon sentiment est que si Kevin Warsh milite pour une baisse des taux dès sa première réunion du Comité de politique monétaire (FOMC) à la mi-juin, à moins d’un changement radical d’ici là, il aura très peu de soutiens. Si la situation macroéconomique reste comparable à ce qu’elle est aujourd’hui et qu’il force le passage, je peux tout à fait imaginer un vote ultra-minoritaire. Peut-être pas du 11 contre 1, mais on en sera très proche. Et il ne veut absolument pas se retrouver dans cette situation, car Kevin Warsh est bien trop intelligent pour foncer dans ce mur.

Risque-t-il de contrarier la Maison-Blanche ?

C’est ma prédiction : la Maison-Blanche sera mécontente.

Avec quelles conséquences pour lui ?

À ce stade, il aura déjà été confirmé à son poste. Les conséquences seront surtout psychologiques : il réussira peut-être à convaincre le président de ne pas lui hurler dessus après une réunion. S’il n’y parvient pas, il s’exposera aux mêmes insultes que celles que Donald Trump a adressées à Jerome Powell pendant des mois.

Pensez-vous que son arrivée marque une rupture profonde dans l’histoire récente de la Fed ?

Il pourrait y avoir une rupture. La présidence de Powell ressemblait beaucoup à celle de Yellen, qui s’inscrivait elle-même dans la lignée de Bernanke. Warsh, lui, parle d’apporter des changements très substantiels sur plusieurs plans. Sur la plupart des sujets, il en a le pouvoir. Reste à voir ce qu’il mettra concrètement en œuvre. Il n’a pas l’autorité unilatérale pour fixer les taux d’intérêt, mais il peut par exemple réduire les effectifs de la Fed, ce qu’il a déjà évoqué. Il semble clairement préparer le terrain pour des changements considérables par rapport à l’héritage de Jerome Powell.

Ne prend-il pas les rênes de la Fed au pire moment ?

Le creux de la pandémie étant probablement pire. Disons que ce n’est pas un bon moment. Les trois dernières transitions n’imposaient pas de rupture majeure avec la direction économique prise par le président sortant. Aujourd’hui, certains estiment que c’est nécessaire. Pour ma part, comme pour la majorité des observateurs et des membres du FOMC [NDLR : l’organe de la Fed qui pilote la politique monétaire], je ne pense pas que la situation macroéconomique actuelle exige un changement radical. Mais le président le souhaite, et Warsh s’est montré plutôt favorable à cette idée par le passé.

Pensez-vous qu’il sous-estime le risque inflationniste actuel, lié à la guerre au Moyen-Orient ?

Oui et non. Il dispose des mêmes données que tout le monde. Il a évoqué la possibilité de modifier la mesure de l’inflation privilégiée par la Fed, en passant à une certaine moyenne qui, dans le contexte actuel, affiche un rythme plus faible que les indicateurs conventionnels. Pour le faire, il aura besoin de l’accord du FOMC — et la Fed sera très probablement accusée de déplacer les poteaux au milieu du match. Ce n’est pas le genre de message que l’on veut envoyer aux marchés.

Il mettrait en péril la crédibilité de la Fed…

Tout à fait. Les observateurs, en particulier ceux qui ne sont pas totalement séduits par l’institution, se diront : « Ils ont simplement changé le thermomètre pour se donner une meilleure image. Qui dit qu’ils ne recommenceront pas ? »

Kevin Warsh semble convaincu que l’IA aura un effet désinflationniste, grâce aux gains de productivité. Trouvez-vous cet argument convaincant, ou est-il trop tôt pour en juger ?

C’est beaucoup trop tôt. Cela pourrait se révéler exact, je ne veux pas le nier. Mais on ne peut pas toujours s’appuyer sur des certitudes, et il faut souvent faire des prévisions basées sur nos meilleures intuitions. À court terme, il me semble, ainsi qu’à beaucoup d’autres, qu’aux États-Unis, l’IA entraîne plutôt un surcroît de dépenses et de demande. Les entreprises américaines investissent des sommes considérables, principalement dans les centres de données et dans d’autres infrastructures nécessaires au fonctionnement des systèmes d’IA. Or, une explosion des dépenses n’est pas ce qui fait baisser l’inflation.

Jerome Powell plus tôt avait réussi à bâtir une culture forte de l’unanimité. Kevin Warsh peut-il gouverner avec un style plus conflictuel ou idéologique sans affaiblir l’institution ?

C’est un numéro d’équilibriste très difficile. Cela dit, il possède un atout de taille : il est très doué en matière d’intelligence émotionnelle et sait s’entendre avec les gens. Il ne va pas débarquer au Conseil des gouverneurs en hurlant sur les autres membres pour qu’ils lui obéissent, ce n’est pas son style. Il va chercher à persuader le plus grand nombre de le suivre, ou du moins de rester discret et de ne pas s’opposer à lui bruyamment. Nous verrons s’il y parvient, mais il part d’une position très minoritaire.

Vous connaissez bien le processus de décision collégial de la Fed. Un président peut-il imposer durablement sa ligne s’il est minoritaire au sein du FOMC ?

C’est très difficile, sans être impossible. Arthur Burns, dans les années 1970, a poussé la Fed à adopter une politique monétaire bien plus accommodante qu’elle n’aurait dû pour aider Nixon à se faire réélire, et il a réussi à la faire passer auprès du FOMC. Mais cela reste très complexe.

Comment convaincre les autres membres ?

Il faut être capable de bâtir un argumentaire intellectuel solide pour expliquer pourquoi une baisse des taux est une bonne idée aujourd’hui. En ce qui me concerne – on me considère plutôt comme un orthodoxe traditionnel -, je ne vois pas de justification valable à une baisse des taux en ce moment, et je pense que la plupart des gens partagent ce sentiment. C’est un groupe très minoritaire qui estime que c’est la bonne politique pour aujourd’hui, ou disons pour le mois de juin.

Kevin Warsh a vivement critiqué la « forward guidance », les indications données par la Fed sur sa future politique. Pensez-vous que l’institution est allée trop loin dans sa communication avec les marchés ?

Pas du tout. Cela ne veut pas dire que la Fed fait toujours un sans-faute, c’est un exercice subtil, probablement plus un art qu’une science. Il faut constamment ajuster la formulation pour transmettre le bon signal sans trop de bruit parasite. Si l’idée est d’améliorer la précision et les méthodes de diffusion de cette communication, je suis d’accord. Mais si l’intention est de s’en débarrasser complètement, ce serait une grave erreur : la forward guidance aide la Fed à faire son travail, elle ne l’entrave pas.

Une communication moins fréquente et moins précise serait donc dangereuse ?

Sur la fréquence, c’est une question subtile. Je ne réduirais pas le rythme des huit communiqués officiels annuels. En revanche, on entend des critiques, en partie fondées, selon lesquelles trop de membres s’expriment au nom de la Fed et donnent parfois des indications contradictoires. Limiter ce bruit serait une bonne chose, et si c’est ce que Warsh entend par là, je suis d’accord.

Mais il ne peut pas empêcher les gens de communiquer…

Le FOMC compte 19 membres, et il ne dispose pas d’une police de la parole. Il peut en revanche, comme plusieurs présidents l’ont fait avant lui avec plus ou moins de succès, faire comprendre très clairement aux marchés que c’est sa parole qui compte, infiniment plus que celle des autres membres du FOMC.



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Author : Thibault Marotte

Publish date : 2026-05-21 17:18:00

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