L’Express

Nucléaire : la France prête à un « épaulement conventionnel » européen ?

Nucléaire : la France prête à un « épaulement conventionnel » européen ?

Le président de la République va-t-il annoncer une évolution notable de notre doctrine stratégique ? Jusqu’où la France ira-t-elle dans la « dimension européenne » de sa dissuasion nucléaire ? Un « partage » de la bombe avec nos voisins est-il dans les cartons ? Ce sont les questions qui se posaient à la veille du discours qu’Emmanuel Macron doit prononcer ce lundi 2 mars depuis l’Ile Longue, la base navale qui abrite les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) dans la rade de Brest. L’Express peut aborder un début de réponses et balayer les fausses accusations professées d’ores et déjà par les souverainistes, de droite et de gauche. Tel le député européen RN Philippe Olivier qui affirme carrément que si « M. Macron pense pouvoir donner l’arme nucléaire française à l’UE, il sera l’objet d’une procédure de destitution pour trahison ».

Il n’a jamais été question de « donner » l’arme nucléaire française à l’UE ou à quiconque d’autre. Une chose est certaine : la France ne va pas partager le bouton nucléaire. Emmanuel Macron le réaffirmera ce lundi, comme il l’avait fait le 5 mars 2025 : « Quoi qu’il arrive, la décision a toujours été et restera entre les mains du président de la République. » Prétendre que le chef de l’Etat partagerait ce pouvoir avec la Commission européenne, le chancelier allemand ou un quelconque « comité Théodule » bruxellois est une contre-vérité. A l’Élysée, on insiste sur les « invariants » de la doctrine française, en particulier « l’unicité de la décision du président de la République. C’est sa responsabilité personnelle, pas celle d’un collège de décideurs et cela le restera ».

Ce dont il s’agit, c’est l’affirmation d’une plus grande prise en compte de la « dimension européenne » des « intérêts vitaux » de la France. Dans la doctrine française, fondée par le général de Gaulle, les « intérêts vitaux » – ceux qui justifieraient l’emploi de l’arme nucléaire – ne sont jamais clairement définis, afin de créer de l’incertitude chez l’ennemi. Et depuis l’origine, dans les années 1960, il est clairement entendu que ces intérêts vitaux ne s’arrêtent pas aux frontières du pays et intègrent une « dimension européenne ». Tous les présidents de la République en ont parlé, de manière de plus en plus explicite depuis Jacques Chirac. On pourrait multiplier les citations à loisir, mais contentons-nous du gardien du temple, le très gaulliste Michel Debré, qui écrivait dans le Livre blanc de 1972 : « La France vit dans un tissu d’intérêts qui dépasse ses frontières. Elle n’est pas isolée. L’Europe occidentale ne peut donc manquer de bénéficier indirectement de la stratégie française. »

« Epaulement conventionnel »

Lors de son précédent discours nucléaire, le 7 février 2020 à l’Ecole militaire, Emmanuel Macron avait déjà été très explicite : « Nos forces nucléaires renforcent la sécurité de l’Europe par leur existence même et à cet égard ont une dimension authentiquement européenne. Notre indépendance de décision est pleinement compatible avec une solidarité inébranlable à l’égard de nos partenaires européens. » Le président de la République exprimait alors le « souhait d’un dialogue stratégique avec nos partenaires européens sur le rôle de la dissuasion nucléaire française dans notre sécurité collective ». Selon nos informations, il pourrait, ce lundi, leur proposer de participer à un « épaulement conventionnel européen » de la dissuasion française. L’ »épaulement conventionnel », c’est le rôle de soutien, de protection et de renforcement des forces non-nucléaires dans la manœuvre de dissuasion.

Depuis 2020, le chef de l’Etat est revenu à plusieurs reprises sur le sujet. Le contexte géopolitique européen s’y prête, entre l’agression russe de l’Ukraine et les doutes de plus en plus forts sur l’engagement américain dans la défense du Vieux Continent. Avec sa dissuasion nucléaire indépendante et crédible, la France dispose d’un atout politique majeur en Europe. Pourquoi se priver d’utiliser cette carte, alors que nos partenaires sont, pour la première fois, prêts à en discuter sérieusement ? Le chancelier allemand Friedrich Merz, comme de nombreux dirigeants européens (Suède, Pologne, Pays-Bas, pays Baltes…) ont récemment multiplié les déclarations dans ce sens.

La gêne de l’Elysée sur l’Allemagne

Toutefois, si les choses semblaient bien parties avec l’Allemagne, elles se sont récemment compliquées à la suite de nombreux désaccords entre Paris et Berlin (Mercosur, Scaf, avoirs russes, dette européenne…). Sur l’Allemagne, la gêne est palpable à l’Elysée. Selon nos informations, Emmanuel Macron conditionnerait des avancées sur la dissuasion à « la poursuite du programme Scaf [avion de combat du futur] tel qu’initialement défini ». Selon un proche du dossier, « les Allemands considèrent qu’il s’agit d’un chantage ». Ce que l’Elysée « dément formellement ». Une autre source raconte des entretiens récents avec des Allemands et conclut : « C’est du brutal ! » Quoi qu’il en soit, à Berlin comme dans les autres capitales, personne ne prendra d’engagement avant de connaître le nom du successeur d’Emmanuel Macron en 2027.

A l’Ile Longue, le chef de l’Etat reviendra sur d’autres « invariants », en particulier sur la notion de « dommages inacceptables » – une idée « qui s’était un peu perdue », reconnaît son entourage. Il s’agit d’être en mesure d’infliger à l’ennemi des destructions suffisamment importantes pour le dissuader de s’en prendre aux intérêts vitaux de la France. En termes militaires, cela se traduit par la capacité de délivrer un certain nombre de têtes nucléaires sur des objectifs stratégiques – ce que l’on appelle « le plan de frappes ». Pour ce faire, la France possède « moins de 300 têtes nucléaires », moitié moins qu’au début des années 1990. Comparé aux arsenaux russes et américains (plus de 5 000 chacun), c’est peu, mais cela répond à la doctrine française de « stricte suffisance », c’est-à-dire le refus de la course aux armements.

L’une des questions en suspens avant le discours de l’Ile Longue est de savoir si « moins de 300 têtes » est toujours « strictement suffisant » dans le nouveau contexte stratégique ? Il n’est pas exclu que les choses bougent un peu. La France dispose d’un stock suffisant de matières fissiles pour se doter de quelques dizaines de têtes nucléaires supplémentaires. Cela pourrait concerner les deux nouveaux escadrons de Rafale, porteurs du futur missile ASN4G, qui seraient basés à Luxeuil, comme l’a annoncé Emmanuel Macron en mars 2025.

Dans la rade de Brest, Emmanuel Macon reviendra sur le « renouvellement intégral » en cours de la dissuasion – le « troisième pic » d’investissement depuis les années 1960. Les deux composantes, océanique et aéroportée, sont en effet en plein renouvellement : nouveaux sous-marins (SNLE3G), nouveaux missiles (M-51.3), nouvelles têtes nucléaires (TNO-2), nouveau missile air-sol hypervéloce (ASN4G), nouveau standard du Rafale (F5). Tout cela a évidemment un coût important : 13 % du budget des armées – soit plus de sept milliards pour la seule année 2026. Au total, l’addition devrait tourner autour de 60 milliards sur une vingtaine d’années.

Malgré cela, le chef de l’Etat rappellera que la France reste « très engagée » contre la prolifération nucléaire et « exemplaire » en la matière. Notamment au travers du TNP (traité de non-prolifération), alors que la crise avec l’Iran est loin d’être dénouée.



Source link : https://www.lexpress.fr/secret-defense/nucleaire-la-france-prete-a-un-epaulement-conventionnel-europeen-2NNPQYHJWRBR5BD5WS3Z3YBESY/

Author : Jean-Dominique Merchet

Publish date : 2026-03-01 07:45:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express