L’Express

Pologne : crise politique ouverte entre Donald Tusk et Karol Nawrocki autour du programme Safe

Pologne : crise politique ouverte entre Donald Tusk et Karol Nawrocki autour du programme Safe

« La Pologne doit s’armer, mais elle doit le faire selon ses propres règles. » Ces mots, prononcés le 12 mars dans une allocution télévisée par le président conservateur Karol Nawrocki, le seul étendard blanc et rouge derrière lui, mettent fin au suspense électrique qui pesait sur Varsovie depuis des semaines. D’un ton ferme, le chef de l’Etat polonais a annoncé appliquer son veto au plan Safe, ce crédit européen XXL à taux préférentiel, censé financer les dépenses militaires des Etats membres et pour lequel la Commission européenne pourrait mobiliser jusqu’à 150 milliards d’euros.

En Pologne, c’est un véritable coup de semonce puisque le pays, aux portes de la guerre en Ukraine, est censé être le plus large bénéficiaire de ce mécanisme européen. Pour justifier son véto, le président a fustigé un « emprunt étranger contracté sur quarante-cinq ans […] sur lequel se rémunéreront les banques occidentales et les institutions financières ». Selon Karol Nawrocki, « Bruxelles pourrait suspendre le financement de manière arbitraire, en invoquant des mécanismes de conditionnalité », tels que le respect de l’État de droit, un terrain sur lequel les nationalistes polonais ont déjà été épinglés par le passé. Bref, voilà 44 milliards d’euros de prêts européens balayés d’un revers de main.

Une lutte politique au sommet

Le mécanisme Safe, arraché au forceps par le Premier ministre Donald Tusk auprès de la Commission européenne l’année passée, devait être le triomphe diplomatique du gouvernement centriste. Le voilà converti en casse-tête politique. « Le président a laissé passer l’occasion de se comporter en patriote. Quelle honte ! » n’a pas tardé à réagir le chef du gouvernement. La cohabitation au sommet de l’exécutif, qui rythme la vie politique en Pologne depuis la présidentielle de mai dernier, s’engage dans un bras de fer inédit. « Les questions de sécurité, de défense et d’armement étaient jusqu’ici sanctuarisées et tenues à l’écart des joutes partisanes », remarque Marek Swierczynski, responsable du pôle Sécurité et Affaires internationales au sein du centre d’analyse Polityka Insight. Un comble, puisque le véto présidentiel a été annoncé le jour du vingt-septième anniversaire de l’entrée de la Pologne dans l’Otan, censé être un moment d’unité nationale.

Au lendemain de l’annonce présidentielle, Donald Tusk a réuni son gouvernement en urgence. L’air grave, le chef du gouvernement a concédé son « choc ». « Je reçois des messages de dirigeants européens me demandant comment une telle chose est possible… L’Histoire jugera la décision du président de manière dramatique », a accusé le Premier ministre. Pour rebondir, Donald Tusk s’attelle déjà à son plan B : une résolution parlementaire censée débloquer le programme d’investissement européen et contourner le véto présidentiel. « Ce sera plus lent, plus difficile mais d’une manière ou d’une autre, cet argent sera injecté », a-t-il scandé, le poing fermé sur la table.

En parallèle, le président Nawrocki avance lui aussi ses pions. Il oppose au plan européen un projet de défense financé par les réserves d’or de la Banque centrale polonaise. Derrière cette idée, se cacherait une « bombe à retardement économique », juge Donald Tusk, soulignant les risques de surendettement de l’institution financière, dont les performances économiques passées posent question. Son ministre de la Défense pointe quant à lui un risque « d’isolement vis-à-vis de l’UE et des marchés », tandis que les Finances alertent sur une possible dégradation de la note souveraine polonaise et une inflation pouvant excéder les 10 %. Aussi, le projet présidentiel devrait se concentrer sur les armées, excluant d’autres services en uniforme, comme la police ou les gardes-frontières, qui figuraient parmi les bénéficiaires initiaux du plan européen.

Une stratégie de polarisation

Dans ce théâtre politique, l’ombre de Jaroslaw Kaczynski, le chef de file du parti nationaliste-conservateur Droit et Justice (PiS), n’est jamais bien loin. C’est lui qui a permis l’élection de Karol Nawrocki, un novice en politique. « Le président a choisi la loyauté envers le chef du PiS, avec tout son lot d’idiosyncrasies et de phobies antigermaniques », tance Michal Szuldrzynski dans son éditorial pour Rzeczpospolita.

En dénonçant un plan bruxellois qui mènerait, selon lui, à une vassalisation au profit des industriels ouest-européens, Karol Nawrocki verse dans la désinformation et opte pour la polarisation, jugent la plupart des analystes, pointant en creux son tropisme pour les commandes passées outre-atlantique. Une chose est sûre : cette stratégie europhobe permet de replacer le PiS sur le devant de la scène souverainiste et de couper l’herbe sous le pied du parti radical Confédération, dont la troisième place dans les sondages menace les conservateurs.

En attendant, les industriels du pays et la communauté stratégique sont plongés dans l’incertitude. Or dans un monde à feu et à sang, la Pologne a besoin de poursuivre la modernisation de sa défense et de raffermir les liens avec ses partenaires européens. « Indépendamment de l’issue, ce différend ébranle la prévisibilité des différents centres de pouvoir, ainsi que la trajectoire de Varsovie en Europe », déplore l’expert Marek Swierczynski.

Tandis que la menace du Kremlin pèse chaque jour sur la Pologne, entre cyberattaques et sabotages, ces divisions font le jeu de Moscou, s’inquiète-t-on à Varsovie. « Il n’y a que dans les journaux russes que le véto présidentiel est compris », a cinglé le Premier ministre Donald Tusk. Le feuilleton Safe est loin d’être terminé.



Source link : https://www.lexpress.fr/monde/europe/pologne-crise-politique-ouverte-entre-donald-tusk-et-karol-nawrocki-autour-du-programme-safe-JAOTUOAGFRGSTMF6EOR3EABNJA/

Author :

Publish date : 2026-03-13 15:30:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express